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Le chemin par Agnès Maillard

Catégorie free littérature
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J’avais, en fac, un ami qui s’appelait Louis. Un gothique, comme il se définissait lui-même. C’est à dire un grand garçon pâle et mince, toujours habillé en noir, avec une petite touche de lugubre qui rendait son accent toulousain délicieusement incongru.

J’aimais bien passer du temps avec lui, parce qu’en dehors de ses grandes envolées torturées, il avait un rapport au monde totalement épatant de mon point de vue : une communication intégrale.

Le monde parlait à Louis.

Pas seulement le monde sensible des gens qui racontent des histoires et qui échangent des mots. Non, l’ensemble du monde, celui des objets, du temps qui passe, de celui qu’il fait, tout était totalement limpide et déchiffrable pour lui. Régulièrement, il se figeait au milieu d’une phrase, d’un geste, rentrait dans une intense phase contemplative, puis, brusquement, sa physionomie torturée s’éclairait et il explosait immanquablement dans un grand et emphatique :

"mais c’est un signe !"

Tout était signifiant pour lui : la moindre coïncidence, une certaine dissonance dans la voix, la manière dont sa fourchette retombait, quelques mots bredouillés hâtivement sur un pas-de-porte, une lettre, un coup de fil, la danse du vent dans les arbres qui bordent le canal du Midi, une tournée offerte, un coup de main refusé, une baguette trop cuite, le chuintement du bus à soufflets lorsque les freins relâchaient la pression, les bons moments comme les pires, tout, absolument tout était un signe pour Louis.

C’était cette singularité que je goûtais particulièrement en lui, plus que sa sévère extravagance vestimentaire ou ces faux airs de rescapés de film d’épouvante des années 30. La certitude que le monde lui parlait, à lui, et à personne d’autre, et lui montrait la voie à suivre et les impasses à éviter.

Parce qu’à l’autre bout du spectre humain, il y avait moi. Moi, et ma manie de l’épreuve de doute. Moi et mon absence de certitude.

Moi et mon angoisse immense du lendemain.

Hériter de seulement quelques électrons libres de la foi aveugle de Louis en la force de son destin et des multiples indices que celui-ci aurait laissés à son intention à la surface du monde et sous celle des choses, comme une sorte de Petit Poucet fébrile, aurait grandement soulagé le cours de mon existence de mes tâtonnements poisseux d’aveugle perdue au pays des sphinx.

Pour moi, la vie revient à participer à l’épreuve du slalom géant les yeux bandés et les oreilles bouchées, à conduire sa barque sans boussole, sans rame et sans gouvernail dans un épais brouillard qui rend hypothétique jusqu’à l’idée même de l’océan infini qui te porte et te cerne. C’est un peu comme être un bébé dans un monde de vieillards, en ignorant tout de la nature intime des gens et des objets, c’est être un ignorant dans un monde de savants, c’est avoir avant tout conscience de son extrême limitation, de ses lacunes et de son insuffisance.

Le monde est flou, et pas seulement parce que je suis myope.

Devant l’absence de sens que l’on peut donner à la plupart des actes, devant le manque de lisibilité qui te laisse démuni dans un univers de complexité, toute nécessité de choix devient une torture, parce que chaque décision en vaut une autre dans la mesure où il est à la fois impossible d’avoir assez d’éléments préalables pour avoir un avis éclairé, que d’avoir la moindre chance d’appréhender le champ des possibles et plus, encore, celui des conséquences. Cette myopie métaphysique est un boulet qui m’entrave depuis toujours. Comment choisir sans savoir si une décision est finalement importante ou dérisoire, si l’on voit juste ou si l’on se plante ? Or vivre, c’est choisir et le simple fait de ne pas arriver à choisir, à décider, et déjà un choix en soi, mais un choix subi, un choix dont la peur nous a dépossédé.

Tout le monde n’est pas comme Louis ou moi. Mais chacun porte en lui un mélange subtil de nos deux névroses, dans une alchimie plus ou moins réussie : certains traversent la vie comme un casino géant, misant beaucoup, sur tout et n’importe quoi, certains raflent le pot et d’autres se retrouvent en slip sur le trottoir. D’autres encore se laissent guider par leurs envies, leurs pulsions, leur instinct, leur bonne étoile et leur indécrottable foi dans le fait qu’il ne peut rien leur arriver de fâcheux et traversent l’existence dans une sublime lévitation. D’autres tergiversent, se torturent et se ramassent, à la pelle ou la petite cuillère. Peu importe.

On cherche tous à mener notre barque dans le chaos de la vie, avec plus ou moins de bonheur.

Plus jeune encore que du temps de Louis, j’avais une belle affinité avec les jeux d’arcade. Particulièrement les jeux de course de voitures. Une aisance que mon père avait largement subventionnée à la salle de jeux de notre lieu de villégiature, du temps où je n’aimais guère lézarder à la plage et où je préférais humilier les garçons en jouant à la fille nunuche dans l’univers des gamers avant de les mettre Fanny dans une compétition acharnée. J’étais une pure terreur à Pole Position, j’étais à Out Run ce que Tom Cruise était à Top Gun.

C’est dire.

Ce qui était passionnant, dans l’univers des circuits (même imprimés), c’est que le chemin était balisé. Et un chemin bien balisé, bien lisible avec un sens à suivre, déjà, à l’époque, c’était monstrueusement rassurant pour moi. Sur mes jeux fétiches, je connaissais chaque courbe, chaque chicane, que j’anticipais afin de tracer la trajectoire parfaite. Et quand, par inadvertance, mon véhicule faisait un tête à queue et repartait dans l’autre sens, il y avait alors un énorme Wrong way rouge qui clignotait et barrait l’écran. Un signal fort et facilement déchiffrable, même du temps où ma maîtrise de la langue de Shakespeare était un peu molle du genou. Et après toutes ces années, c’est finalement ce qui me manque le plus. Un énorme Wrong Way qui clignote dans l’azur, un foutu signe, comme le bramerait Louis dans un grand éclat de rire.

Et si, finalement, Louis avait eu raison depuis le début et que je n’avais été qu’atteinte d’une cécité hystérique chère à papa Freud ? Et si, en fait, l’absolue régularité avec laquelle je me plante dans la vie n’était rien d’autre qu’un gigantesque et obscène Wrong way qui m’interpelle avec insistance du tréfonds de mon obscure petite existence de mécréante ?

D’un point de vue purement empirique, la constance de l’échec est le signe le plus évident, le plus incontournable et le plus implacable qu’on est en train de faire fausse route dans la vie.

Bien sûr, d’aucuns me susurreront que l’approche d’une certaine échéance me rend un peu plus sensible à l’inclination naturelle que certains d’entre nous ont à l’autoflagellation et au bilan négatif. Certes. Mais la recette de Louis n’est ni meilleure, ni pire qu’une autre pour guider une existence humaine et vu les résultats tangibles de la mienne, il est peut-être temps de se décider à jouer la carte du changement.

Et à ouvrir bien grand les yeux pour ne pas rater les signes, positifs, cette fois, qui pourraient paver mon futur chemin de vie, avant même qu’il ne soit tracé.

Blog le Monolecte



Publié le 3 janvier 2011  par torpedo


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