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Prix SADE 2010 : Chessex crâne par-delà sa mort ? par Tang Loaëc

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Le Dernier crâne de M. de Sade de Jacques CHESSEX


Le 10ème Prix Sade depuis sa fondation, en 2001 par Lionel Aracil, va en 2010 à Jacques Chessex, auquel il est décerné à titre posthume pour le Dernier Crâne de M. de Sade.

S’il convient de s’interroger sur la pertinence de décerner des prix à titre posthume (ce que le Prix Nobel s’interdit par exemple), parce que cela profite au bout du compte non à des auteurs vivants mais à des éditeurs, le choix par le Jury du Prix Sade de Chessex, au nom de son écriture et de sa posture, ne peut que sembler justifié.

Dans le Dernier Crâne de M. de Sade, Chessex fait honneur à notre langue, ne dérogeant pas à celle des 18ème ou 19ème siècle, et la palette de l’écrivain dispose de toutes les nuances du vocabulaire.

Jacques Chessex est un styliste.

Le sujet, comme toujours lorsqu’il s’agit du Marquis, dépasse de la portée du roman. Celui-ci, en deux périodes, suit les derniers mois de Sade, dans l’hôpital psychiatrique où il fut enfermé pendant les onze dernières années de sa vie, puis les tribulations supposées du crâne, depuis le moment où il est déterré jusqu’à celui où il rentre, puis sort de la vie du narrateur, le laissant face à la mort et méditant sur un vers d’Eichendorff ’Comme nous sommes las d’errer ! Serait-ce déjà la mort ?’

Les dernières années du Marquis maudit, à l’hôpital de Charenton, de 1801 à 1814 sous la restauration, ont été moins traitées que celles plus symboliques de ses procès de mœurs, de son enfermement à la Bastille par arbitraire royal ou de son corps à corps avec la révolution de 1789. Mais ce sont celles qui touchent le plus Chessex, approchant de sa fin presque au même age que Sade, 75 ans contre 74 ans pour le marquis.

Ces pages traitent de l’affrontement avec la mort, mais autant d’un homme qui continue, malgré l’effondrement du corps et l’emprisonnement, à ne renoncer à aucun de ses combats, ni contre l’Eglise, ni contre Dieu, ni contre la morale.

Les rites charnels qu’entretint jusqu’à sa fin Sade, avec une repasseuse de 16 ans, montrent que même l’affaissement du corps n’entravait en rien son indomptable appétit, tourné à part égale contre la chair des autres et contre la sienne propre. La légende sadienne oublie souvent que Sade se faisait fouetter ou sodomiser aussi souvent qu’il le faisait subir aux autres et s’agissant de la seconde pratique, c’est en touches boisées que Chessex fait l’inventaire des marques laissées sur le fondement du marquis par ses excès, supposant sans doute pudiquement qu’à cet âge et dans son état de santé, le libertin ne pouvait plus guère infliger directement ce délice ou cette offense à la lingère consentante.

La légende du crâne de Sade et de ses pouvoirs avait déjà été abordée dans une nouvelle de Robert Bloch, le Crâne du Marquis de Sade, et dans un film du britannique Freddie Francis, the Skull, titré en français le Crâne maléfique sans référence au Marquis dans le titre, parce son descendant Xavier de Sade s’y était opposé. La documentation historique soutient cette légende, au moins par l’exhumation du corps de Sade en 1818, quatre ans après sa mort, et le détournement à fin d’études phrénologiques, de son crâne.

L’éditeur du manuscrit posthume de Chessex veut que sa dernière correction par l’auteur ait été complétée quelques heures avant sa mort, jusqu’à l’inscription du traditionnel ‘bon à tirer’.

L’anecdote étant confortée par ses proches, il est difficile de ne pas voir dans cet ouvrage une préparation de l’auteur à l’approche de sa propre mort.

Il est tentant pourtant d’y voir aussi un filigrane, tracé volontairement ou non, par Chessex entre sa vie, sa posture, et celle du Marquis de Sade.

Sans pouvoir mettre la réputation de Chessex, parfois décriée dans une Suisse conservatrice (le Dernier Crâne de M. de Sade s’y est vu restreint à une vente sous cellophane et avec un macaron l’interdisant aux mineurs), à l’égal de la légende de D.A.F. de Sade, forgée par une vie d’enfermement, ces parallèles existent expliquant une certaine filiation.

Sadien, il l’était au moins dans son goût de la provocation, parfois la plus transgressive. Sadien également par l’alliance, dans le creuset de ses livres, de la tentation métaphysique et de la chair, des désirs incontrôlés, depuis l’Ogre auquel il dut son Goncourt (1973), jusqu’à ce dernier ouvrage.

Pierre Assouline, sur son blog littéraire, évoque la figure du père, scandaleux professeur et étymologiste, abatteur de femmes, et cite Chessex fils : "J’ai longtemps été le fils coupable d’un père coupable". Peu de doute que cette référence paternelle ait habité l’Ogre.

Mais, à l’image de Sade et au contraire de son personnage, Jacques Chessex a finalement assumé sa filiation plus qu’il ne s’en est laissé écraser.

L’ascendance de Sade était en effet tout aussi libertine. On rapporte que son père, Jean-Baptiste de Sade, ne comptait plus ses maîtresses à la Cour et parmi les plus grand noms. Il descend d’ailleurs d’une Laure de Sade qui, quoique mariée, fut la muse et l’amour du poète Italien Pétrarque au 14eme siècle et inspira ses poèmes jusqu’à sa mort, 20 ans plus tard.

La liberté de voix. La volonté d’affirmer une indépendance de pensée contre tout opprobre.

Le mélange constant de la pulsion du désir et de la mort.

Ceci se retrouve dans la plupart des œuvres de l’auteur Suisse roman, au sarcasme féroce pour les pasteur comme pour les ‘saints’, pour tous les hommes et surtout ceux qui se croient à l’abri du mal au seul motif qu’ils le dénoncent. Dénoncé pour son amoralité, jusqu’aux minutes qui précédèrent sa mort (en lien avec l’affaire Polanski), il s’est battu pour une moralité débarrassée de la morale. Là encore, la trace d’un Sade que l’ignorant tient pour un criminel mais qui sous la terreur s’est battu contre la peine de mort, à l’opposé de ses convictions scandaleuses mais libertaires, au point que ses positions le fassent rejeter dans la prison dont la révolution l’avait tiré, puis promettre à l’échafaud. Il n’y échappera que grâce à la chute de Robespierre.

Réduire Donation Alphonse de Sade à Chessex, ou Jacques Chessex à sa dimension sadienne, ne saurait évidement leur rendre ni à l’un ni à l’autre justice. On n’y songe pas. Mais avec ce Dernier crâne de M. de Sade, le plus grand auteur suisse roman aura revendiqué dans cette parenté ce qui l’honore.

www.prixsade.com

Source : LA VENUS LITTERAIRE



Publié le 3 janvier 2011  par torpedo


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