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Plantu ne s’est pas planté, il a réglé un compte, en douce. Et voici lequel. par Maxime Vivas

Catégorie politique
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Le dessin : une Marine le Pen souriante (visage angélique de Claire Chazal), un Jean-Luc Mélenchon dont le rictus et les sourcils révèlent une méchanceté soulignée par un poing levé qui ne demande qu’à s’abattre.

Les deux, brassard au bras, à la SS, lisent le même discours intitulé « Tous pourris ».

On trouve peu de défenseurs de cette vilenie, même parmi la classe médiatico-politique qui s’alarme de la montée en puissance d’un tribun qui rompt avec le style policé enseigné à l’ENA et avec le discours de la gauche molle pour qui le comble de l’audace est symbolisé par le balancier d’une l’horloge comtoise. Jean-Michel Aphatie et Rachida Dati, par exemple, ont pris la défense de Jean-Luc Mélenchon. C’est dire !

Chacun parle de dérapage, de mauvais dessin. Jeu de mot obligatoire : Plantu s’est planté.

La vérité est qu’il a réglé un compte en jouant insidieusement au billard à trois bandes et que son dessin est un discours politique simpliste, hargneux et excommuniant dont les vrais raisons sont cachées. Démonstration et révélations.

Première bande : le prétexte du dessin.

Jean-Luc Mélenchon, « populiste » est assimilé à Marine Le Pen (poujadiste). On nous persuade depuis des mois que c’est pareil. Sur ce qu’est le populisme, je vous renvoie à un article que j’ai signé dans Le Grand Soir sous le titre « Vive le populisme, ma mère, vive le populisme ! » où je prétends que la droite et ses complices profanent le dictionnaire pendant la sieste des quarante.

Deuxième bande. L’inattendu remplaçant de Marine le Pen

Dans l’Express, Plantu s’explique :

(http://www.lexpress.fr/actualite/po...).

Son plaidoyer compte près de 700 mots. Le nom de Jean-Luc Mélenchon y apparaît 4 fois, celui de Marine Le Pen aucune. Or, c’est bien le rapprochement entre les deux qui fait scandale. Mais pourquoi son aversion pour les mots et les gestes (à trois reprises il parle de "gesticulations") du président du Parti de Gauche ? La lecture de son explication nous l’apprend : escamotée la prétendue accointance avec Marine Le Pen, celle-ci étant soudainement sortie des préoccupations de Plantu, voici qu’apparaît à pas moins de 6 reprises le nom d’un pays : Cuba ou de sa capitale. Et Plantu d’enfoncer le clou. Car, martèle-t-il, Mélenchon a soutenu Cuba sur France inter en déclarant que ce n’est pas une dictature.

S’il était permis à un dessinateur comme Plantu de sortir de la caricature quand il s’aventure dans le domaine de l’analyse politique, il pourrait souscrire à une vision nuancée de la réalité cubaine ainsi que le font son confrère Wolinski (président d’honneur de l’association Cuba Si France), plusieurs dessinateurs de Charlie Hebdo (dont son directeur, Charb) et une belle brochette d’individus que nous prendrions volontiers en stop, de Danielle Mitterrand à Nelson Mandela en passant par une douzaine de prix Nobel, d’artistes (y compris états-uniens) et par la plupart des dirigeants politiques des pays d’Amérique latine et, sur d’autres continents, de dirigeants ou hommes politiques de pays qui luttent pour préserver ou conquérir leur souveraineté.

Tous ont au moins compris (et ce n’est pas soutenir « le régime de La Havane » comme le dit Plantu), qu’on peut distinguer entre le caudillo Franco qui massacra son peuple avec l’aide des armées du Duce et du Furher, et celui que les Cubains appellent Fidel, leader charismatique d’un pays où jamais en un demi-siècle les fusils de l’armée ou de la police ne se braquèrent sur la population.

Tous ont fait la différence entre les dictatures qui emprisonnèrent, torturèrent, assassinèrent à grande échelle ces dernières décennies en Amérique latine, dictatures qui comptent donc à leur passif des morts ou disparus par dizaines de milliers et Cuba où le triomphe de la révolution mit fin à la fois aux exécutions extra-judiciaires fréquentes auparavant et à la colonisation de fait par les USA.

S’il s’agit de dire que Cuba (pour résister victorieusement à une loi implacable d’attraction géo-politique qui veut qu’une petite île pratiquement accolée à un grand pays tombe automatiquement dans son giron) applique un système politique qui n’est pas le nôtre, on en conviendra et on ne préconisera pas de l’importer en France. Pas question, même si le système électoral cubain et assez parent de celui (peu décrié chez nous) par lequel nombre d’associations, syndicats, ONG, voire partis politiques élisent leurs dirigeants.

Quant aux « dissidents », leur nombre est multiplié par le nombre de fois où notre presse en parle en les magnifiant. Le Monde, par exemple, publie depuis des lustres, avec une régularité de métronome, des articles à charge (tous, toujours) contre Cuba jusqu’à nous faire presque oublier qu’il existe des prisons surpeuplées dans des pays pro-atlantistes et un bagne affreux à Guantanamo.

Troisième bande. Le dessinateur persécuté et réfugié au Mexique.

Autre loi d’attraction : celle qu’exercent les pays riches sur les pauvres des pays pauvres. Voir l’Europe sur l’Afrique, les USA sur l’Amérique latine, etc. La règle est de baptiser « immigrant » tout Africain qui passe le détroit de Gibraltar, tout Mexicain qui franchit le Rio Grande et « dissident », tout cubain qui quitte son île. Parmi ces derniers, on en trouve qui sortent clandestinement pour être accueillis en héros à Miami, d’autres qui épousent des étrangers, d’autres qui, envoyés en mission (médecins, sportifs, enseignants, intellectuels, artistes, diplomates...) succombent aux sirènes qui leur promettent une bien meilleure rémunération des talents et savoirs acquis dans l’île.

Ce sont des immigrés économiques, dont certains retournent épisodiquement à Cuba et dont d’autres justifient leur départ définitif (et lavent la honte de leur désertion) en se découvrant un tardif esprit dissident (c’est le cas de Zoé Valdès, par exemple).

Plantu met Jean-Luc Mélenchon au défi de rencontrer Angel Boligan un dessinateur « cubain réfugié au Mexique » et présent à Noisy-le-Grand pour une exposition. Vous avez bien compris : Boligan, persécuté par La Havane s’est réfugié au Mexique.

Et maintenant, voici la vérité, toute en nuance, comme l’est Cuba (et pas Plantu).

Angel Boligan est un caricaturiste d’un talent immense (Plantu est petit à côté, par son trait de plume et son intelligence politique). Le Grand Soir a choisi plusieurs fois Boligan pour illustrer des articles (les dessins que vous voyez ici sont aussi de lui).

Il a d’abord été professeur d’arts plastiques à Cuba où il a publié ses dessins dans diverses revues humoristiques.

En 1992, il sort légalement de son pays pour exposer à Mexico. Il est recruté le jour même de son arrivée par le plus grand quotidien mexicain, El Universal. Il obtient une autorisation de prolonger son séjour de deux mois, puis de trois, puis... la vie... Vous auriez fait quoi ?

Il ne se prétend pas exilé, ni réfugié.

Pas davantage il ne dit que la situation de l’île assiégée économiquement, militairement, médiatiquement offre la totale liberté dont rêve un caricaturiste.

De Mexico, il produit « des dessins qui tuent » contre l’Empire. Mais aussi parfois, ligne éditoriale de son employeur oblige, des dessins critiques envers son pays (c’est son métier, nul ne le lui reprochera) : « Bien sûr, je me sens aussi dans l’obligation de parler de Cuba quand il s’y passe quelque chose d’important », explique-t-il.

En juillet 2010, le site internet de la culture cubaine à travers le monde (« Cubarte ») annonce une exposition de caricatures « por un mundo mejor » au Museo del Humor de San Antonio de los Baños, ville natale d’Angel Boligan dont les oeuvres sont évidemment mises à l’honneur. http://www.cubarte.cult.cu/paginas/...

Comblé de prix internationaux, Angel Boligan est membre de l’Union nationale des écrivains et artistes de Cuba.

Voici donc comment Plantu utilise Marine Le Pen afin de « nazifier » Jean-Luc Mélenchon et fabrique un dissident persécuté pour exsuder une haine tranquille qui prévaut dans les colonnes d’un quotidien qui fut « de référence »,

« Le travail des caricaturistes est de réagir aux buzzs et aux propos caricaturaux de n’importe quel leader gesticulant, fusse-t’il (sic) de gauche. » dit-il enfin.

Il admettra donc que celui du polémiste est d’épingler les trucages et de mettre en évidence les coups tordus d’un dessinateur, fût-il en vogue.

Et, par conséquent, ni lui ni son journal ne m’en voudront. Ceux qui nous lisent n’en doutent pas.

Maxime Vivas

Source : LE GRAND SOIR



Publié le 30 janvier 2011  par torpedo


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