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Le regard d’Autrui comme miroir déformant par Marc Alpozzo

Catégorie société
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La pièce de Sartre Huis-clos, mettant en scène deux femmes et un homme enfermés dans une pièce censée représenter l’enfer, nous présente ce trio parfaitement diabolique qui est le propre même de la dramaturgie sartrienne. Nous l’avons bien compris, si l’homme vivait seul sur terre, c’est-à-dire à peine entouré d’objets (un arbre, une chaise, un animal, etc.) qui ne pensent pas le monde extérieur, il n’aurait pas à s’intéresser à sa liberté ;

il serait entièrement libre.

Il penserait le monde à sa façon, sans limite, puisque ce monde n’existerait en réalité que pour lui.

Entouré d’autrui en revanche, l’homme doit tenir compte des autres ; notre pensée ne saurait se suffire à elle-même. Je l’ai démontré : le regard que je jette sur le monde est en permanence contredit par le regard d’autrui.

Entre ma liberté et la sienne s’engage alors un conflit des consciences dont on ne peut réchapper.

Ce conflit portant à la fois sur ma vision du monde qu’il me faut défendre contre la vision des autres qui viennent la heurter, mais également ma liberté. La liberté d’autrui ayant la fâcheuse propension à venir l’annexer, voire la supprimer, en détournant les choses des significations que je leur donnais jusqu’ici, pour leur en conférer de nouvelles. « Ce n’est pas, à proprement parler, que je me sente perdre ma liberté pour devenir une chose, mais elle est là-bas, hors de ma liberté vécue, comme un attribut donné de cet être que je suis pour l’autre. Je saisis le regard de l’autre au sein de mon acte, comme solidification et aliénation de mes possibilités. »[1]

Je ne suis pas extrait du monde lorsque l’autre me voit, mais saisi dans la situation même où j’ai été surpris. Pris au piège du regard d’autrui, je suis soudain transformé en un quelqu’un au milieu du monde, par exemple cet homme qui est assis sur cette chaise, qu’il ne voit pourtant point. De fait, il y a quelque chose qui m’échappe, et qui est utilisée par l’autre en tant que ses propres possibilités. L’utilisation d’une cachette par exemple, que l’autre pourrait découvrir.

Dans ce conflit basé sur le regard, chacune des consciences devient désormais le bourreau de l’autre, à l’image des personnages de Garcin, Estelle et Inès dans la pièce Huis clos, où chacun des deux autres, à tour de rôle, persécute le troisième, faisant de la présence du tiers un véritable sacerdoce. L’enfer étant ce tiers-là, intimidant, menaçant, paralysant, nous livrant aux tourments incessants par son seul regard. Mais ce qui est proprement caractéristique de la phénoménologie sartrienne, ce sont les mots mêmes qu’elle emploie, et qui semblent très justes en ce qui la concerne : le regard d’autrui est un « regard guetteur », une « arme braquée sur moi » (EN, p. 322). Certes, j’apprends qu’il me met en joue, car je le vois dépasser l’arme et la désarmer.

Mais aurais-je pu seulement me cacher de lui ? Sartre vous répondrait bien évidemment par l’affirmative.

Et pourtant, à tout moment, il peut me débusquer, me démasquer, m’identifier ; cette cachette devenant, pour lui, à la fois un obstacle mais également un moyen, c’est-à-dire un instrument qu’il pourrait utiliser contre moi. Que faut-il donc retenir de cette dialectique conflictuelle ? Précisément la mort de mes possibilités, car autrui représente concrètement la mort cachée de mes possibles. En effet, ce « guetteur » peut à tout instant me surprendre dans ma cachette, et aliéner cette liberté qu’il n’est pas. Il se transforme en un témoin de mes possibilités, il en calcule les effets, tout en se plaçant devant ma liberté et mes possibilités.

Son jugement porté sur moi m’échappe alors.

Certes, grâce au langage je peux avoir quelques informations, mais me ravissant mon monde et ma liberté, autrui fait de ceux-ci, ainsi que de mes possibilités, une esquisse-fantôme qui m’atteint au plus profond de mon être. Cela me révolte, m’enrage, me fait honte. Que dois-je assumer ?

Je ne sais pas. Je suis simplement ce qu’il pense que je suis.

On retrouve dans cette idée, le symbole du miroir, - qui apparait d’ailleurs à plusieurs endroits de la pièce de Sartre[2]. Ce jeu de miroir est précisément celui du regard que nous jetons sur autrui. Symboliquement, le miroir est le regard dans lequel nous nous regardons ; un regard nous permettant de nous considérer comme objet, c’est-à-dire comme les autres nous voient, ayant là, la possibilité de réintégrer notre unité, en transcendant notre dualité sujet-objet. Par exemple, lorsqu’Estelle tentait autrefois, de son vivant, de surmonter son existence artificielle et d’ainsi se retrouver, en multipliant les miroirs dans sa chambre à coucher[3]. Le miroir devenait là, une sorte de réconfort. Je me regarde à la fois sujet-regardant et objet-regardé, cela me permet de croire que je pourrais ainsi me retrouver moi-même. Ce que j’apparais aux yeux des autres n’est probablement pas ce que je pense de moi-même. Mais ce regard, à la fois posé sur moi et pesant sur moi, vient me donner de la consistance et me définir. La vérité de mes actes m’échappant continuellement, c’est le regard de l’autre qui me permettra d’accéder à telle ou telle pensée de moi-même.

Pour autant, le regard d’autrui est un miroir bien plus cruel.

« Avec le regard d’autrui, la « situation » m’échappe ou, pour user d’une expression banale, mais qui rend bien notre pensée : je ne suis plus maître de la situation. [...] l’apparition de l’autre fait apparaître dans (une) situation un aspect que je n’ai pas voulu, dont je ne suis pas maître et qui m’échappe par principe, puisqu’il est pour l’autre. »[4] Soit. Établissons ainsi que nous devenons, en permanence, dès qu’autrui apparaît, l’objet de son regard. Or, que ce regard puisse nous déformer à volonté pose évidemment problème. Car, je suis précisément aliéné au regard d’autrui.

Pour comprendre, prenons un dernier exemple tiré de la pièce de Sartre : Inès propose à Estelle, - qui ne dispose d’aucun miroir -, d’être le sien, si cette dernière se penche sur ses yeux. Mais voilà qu’à cet instant Inès dit, perfidement, à Estelle : « Là ! là ! Je suis le miroir aux alouettes ; ma petite alouette, je te tiens ! Il n’y a pas de rougeur. Pas la moindre, Hein ? Si le miroir se mettait à mentir ? Ou si je fermais les yeux, si je refusais de te regarder, que ferais-tu de toute cette beauté ? »[5].

Essayons de comprendre. Je suis immergé dans l’espace et le temps, ce qui signifie que ma présence et simultanée dans le monde à celle d’autrui, et que ce verre est au même moment ce verre pour moi comme pour Paul. Dans son temps, autrui m’emmène avec lui, c’est-à-dire que son regard porté sur moi me confère soudain un temps nouveau pour moi. Qu’est-ce qu’Estelle pense de son propre visage ? Elle ne le sait pas elle-même. Je suis immergé dans le présent temporel partagé avec autrui ; dans ce temps universel où je lui apparais, ma présence à un dehors, c’est-à-dire que le regard d’autrui peut me croquer, au sens où l’artiste-peintre immortalise une personne en acte sur une toile blanche ; je suis alors cet objet spatio-temporel qui s’offre au jugement d’autrui. Rappelons-nous cette fameuse supplication, « Miroir ! Miroir ! Dis-moi qui est la plus belle » prononcée par la marâtre du conte des frères Grimm, Blanche-neige.

Précisément, dans cette histoire, le miroir dit la vérité au grand désespoir de sa propriétaire.

Mais peut-on attendre autant d’objectivité de la part d’autrui dont la liberté d’affirmer, de douter, de nier, de dénier, etc. semble entièrement en son pouvoir. Cette contingence liée au regard, et au jugement d’autrui, accroit la lutte et les rivalités.

Certes, les trois protagonistes du Huis-clos de Sartre ont chacun un lourd pêché sur la conscience. Ces derniers auraient été des hommes exemplaires, cela n’aurait rien changé à l’affrontement, et la violence qui pèse sur eux. Lorsqu’autrui me regarde, je perçois bien que plus rien ne me sépare de lui. Son regard vient là de s’affranchir de toutes les distances, de toutes les frontières. Je suis désormais réduit, constitué par autrui, à un être « sans défense ». Cette liberté que je crains n’est pas la mienne mais celle d’un autre. Je suis ainsi réduit, par son regard, à l’état d’esclavage. Pas au sens de l’esclave de Hegel, dans la dialectique du maître et du serviteur. Je suis esclave non point d’une conscience dont j’aurais reconnu la liberté, mais de cette liberté inconditionnée appartenant à autrui qui peut, à tout instant, me clouer sur place et me figer dans des possibilités qui ne sont pas mes possibilités. Le regard de l’autre est ainsi une liberté étrangère qui me possède, c’est sa liberté qui me dépouille de la mienne. Et cela, éternellement. Inès révèlera-telle à Estelle la vérité sur sa grande beauté, ou au contraire se plaira-t-elle à (se) jouer sadiquement de sa souffrance ? L’autre peut m’attribuer l’identité qui lui plaît. Une question qui précisément nous renvoie au problème de l’angoisse sartrienne. Est-elle une angoisse libératrice[6] ? Autrement dit, l’angoisse que je ressens au moment où je prends conscience de ma liberté est-elle en réalité angoisse devant moi ou au contraire angoisse devant autrui ? Bien sûr, Sartre nous reprochera de ne pas voir qu’il envisage la rencontre d’autrui comme une libération, c’est-à-dire que le regard d’autrui jeté sur moi est là l’occasion de me constituer en être pour-autrui, ce qui peut largement représenter un événement absolue pour moi.

Le regard qu’autrui me porte est certes pénible parce qu’objectivant, mais il n’est pas désagréable de se sentir ainsi transformé en objet, d’autant que sans ce regard objectivant qui est la médiation entre moi et moi-même, jamais ne n’accèderai à la deuxième dimension de mon corps, pour que la conscience se révèle elle-même comme corps pour l’autre[7].

Pensons à Estelle qui, s’adressant à Inès, lui dit : « quand je ne me vois pas, j’ai beau tâter, je me demande si j’existe pour de vrai. »[8] Mais voilà, par ce regard, je suis comme « figé au milieu du monde ». Le regard d’autrui m’a pétrifié[9] en me renvoyant à ma contingence fondamentale. Je ne me saisis donc pas comme objet pour moi-même. Si je veux me délivrer de lui, lui échapper, ne serait-ce qu’un instant, il me faut le faire comparaître à son tour devant moi comme objet. Je m’affirme alors comme sujet devant l’autre, en choisissant de l’objectiver[10]. Aussi, dans cette dialectique en forme de jeu de miroirs, je deviens tour à tour sujet et objet, puisqu’il m’est loisible de me délivrer d’autrui, en le tournant en objet par mon propre regard.

Et inversement.

Aussi, ce que je reprocherais à Sartre, dans ce perpétuel renversement des rôles, c’est qu’il ne laisse guère de place pour la reconnaissance mutuelle, égale et réciproque, puisque la conscience ne peut être à la fois sujet et objet, c’est-à-dire maître et sujet. Sartre s’en tient au deuxième stade de la dialectique : dans un conflit perpétuel, la relation entre les consciences sartriennes devient nécessairement une lutte à mort par l’intermédiaire de la violence du regard d’autrui.

Dans ce chiasme des consciences, la relation devient jeu de miroir, au point que l’Autre se transforme en une inquiétante étrangeté pour moi.

Dans son insaisissable présence s’établit une ontologie de l’aliénation - l’erreur sartrienne aura été, selon moi, de définir essentiellement ma relation à l’autre par la conscience et sa négation active. Sartre voulait réfuter le Mitsein heideggérien. Pour cela, il ne pouvait fonder ontologiquement la relation intersubjective dans la coexistence, mais dans la lutte des consciences[11]. Aussi comprend-on désormais l’utilisation constante par Sartre d’un vocabulaire négatif pour décrire la relation intersubjective, telle « chute », « aliénation », « fuite vers », « désintégration », « décentration de l’univers », ou encore « l’autre m’a volé mon monde ».

Bien évidemment, le lecteur ne trouvera point étonnant à présent, que les personnages sartriens les plus célèbres probablement, soient enfermés ensemble et pour l’éternité en enfer, tant le monde de Sartre est un champ de batailles infernal où les consciences n’ont guère d’autre choix que de se combattre, plongées dans une relation intersubjective fondée sur la violence et l’agressivité, et dont la seule issue est la dualité permanente[12].

(Paru dans Les Carnets de la Philosophie, n°15, jan-fev-mars 2011)

Source : M A



Publié le 14 février 2011  par Marc Alpozzo


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