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Le multiculturalisme, cible des nouveaux islamophobes par Philippe Marlière

Catégorie politique
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En ce début de 21e siècle, la bête immonde est de retour en Europe.

Elle ne revêt plus les traits de la judéophobie, mais véhicule une islamophobie - en réalité une arabophobie - aussi banalisée que décomplexée. Dans l’Allemagne réunifiée, dans la République sarkozyste et, aujourd’hui, dans le Royaume-Uni de la libre entreprise, le même discours de défiance, les mêmes propos hostiles résonnent à l’encontre des musulmans. Les gouvernements britanniques qui n’ont pas eu à faire le deuil de l’Algérie font figure de néophytes dans le combat contre le « péril islamique ». Tony Blair avait posé les bases de cette nouvelle croisade dans des discours post-9/11 et post-7/7.

Sous couvert de lutte contre le « terrorisme islamique », il avait fait voter une série de lois sécuritaires jetant la suspicion sur l’ensemble des musulmans. Gordon Brown avait fait l’apologie du colonialisme britannique et exhorté un retour aux « valeurs britanniques ».

David Cameron, chef d’un gouvernement de droite ultralibérale, poursuit le travail de sape.

Le 5 février, dans une conférence internationale consacrée aux questions de sécurité à Munich, il a établi une corrélation insidieuse entre musulmans, islamistes et terrorisme.

« L’ennemi de l’intérieur »

Cameron a dans un premier temps précisé qu’islam et islamisme ne pouvaient être confondus et réfuté la thèse d’un choc de civilisations entre le nord et le sud. Se contredisant ensuite, il a pourfendu « l’ennemi de l’intérieur », c’est-à-dire, le musulman britannique, plutôt jeune, « radicalisé » ou « en voie de radicalisation ».

Selon le premier ministre britannique, le problème serait d’ordre identitaire et le multiculturalisme britannique serait la cause de ce mal.

En défendant les cultures minoritaires, le multiculturalisme d’Etat inciterait certains individus à vivre en marge de la société britannique et de ses valeurs. Le « communautarisme » qui en découle, fournirait le terreau dans lequel « l’extrémisme islamiste » prend racine. Ce grossier amalgame ne vise ni plus ni moins qu’à jeter l’opprobre sur l’ensemble des musulmans, et à réduire l’islam à la caricature terroriste d’Al-Qaïda. Davantage, le multiculturalisme britannique ne saurait se réduire à la caricature du « politiquement correct devenu fou » que l’extrême-droite britannique et les néo-républicains français dénoncent.

Avant d’être des politiques de « discrimination positive » à l’endroit des minorités, le « communautarisme » est essentiellement un état d’esprit, une philosophie de la tolérance et du respect de la différence. La France et le Royaume-Uni mettent en avant deux récits nationaux radicalement différents : d’un côté, un universalisme des droits insensible aux discriminations de nature ethnique, religieuse et de genre ; de l’autre un pluralisme « pragmatique » qui tente de traiter à la source ces discriminations, certes avec plus ou moins de réussite. Le résultat est pourtant à peu près identique dans les deux sociétés : les populations issues de l’immigration y sont majoritairement prolétarisées, connaissent de moins bons taux de réussite scolaire, sont davantage touchées par le chômage et sont regroupées dans des zones d’habitat « ethnicisés ».

Faisons tomber les faux-semblants idéologiques et les pseudo-modèles nationaux d’intégration.

Dans les deux cas, ce sont les décennies de politiques néolibérales qui ont failli les citoyens d’origine étrangère : en France, le Français d’origine maghrébine ; en Grande-Bretagne, le Britannique d’origine pakistanaise. Dans les deux pays, on assiste à la mise à l’écart économique et citoyenne de ces populations. « L’ennemi de l’intérieur » - un musulman, donc terroriste virtuel - est avant tout un exclu de la redistribution des richesses et du savoir au sein de la nation.

Il existe pourtant une différence entre les deux pays.

En Grande-Bretagne, l’islamophobie reste socialement indicible et taboue. En France, elle a acquise depuis vingt ans ses lettres de respectabilité. Des néo-républicains tels Pierre-André Taguieff, Alain Finkielkraut ou Caroline Fourest soufflent sur ses braises à longueur d’articles d’opinion ou d’émissions radiophoniques.

Banalisation de l’islamophobie

Peut-être faudrait-il préciser que cette islamophobie était taboue jusqu’au discours de David Cameron. Appelant à rompre avec des décennies de « tolérance passive », il a souhaité l’émergence d’un « libéralisme musclé ». Pitoyable et irresponsable idéologie réactionnaire ! 

Cameron n’est pas à une contradiction près.

Car ce n’est pas le multiculturalisme qui racialise les rapports sociaux au Royaume-Uni, mais sa politique néolibérale de choc. Ainsi, Cameron promeut le développement d’écoles confessionnelles subventionnées par des fonds publics ; il a soutenu les guerres impériales en Afghanistan et en Irak, ainsi que les despotes Moubarak et Ben Ali et il impose actuellement une réduction radicale des dépenses publiques qui pénalise en premier lieu les populations issues de l’immigration. Le multiculturalisme, commode cible expiatoire, n’est pas plus responsable des tensions raciales que ne peut l’être en France le républicanisme d’inspiration rousseauiste.

Ce sont les errements politiques des gouvernements britanniques qui sont le vivier du terrorisme virtuel ou réel en Grande-Bretagne.

Le British National Party (BNP - l’équivalent du Front national des années 70) - n’a pas tardé à crier victoire. Nick Griffin, son leader, a déclaré que le discours de Munich avait donné un cachet de respectabilité aux thèses du BNP.

Au moment même où Cameron discourait à Munich, 3000 militants de la English Defence League (droite fasciste qui combat « l’influence » de l’islam en Grande-Bretagne) manifestaient dans les rues de Luton aux cris de « Allah, Allah, who the fuck is Allah ». L’histoire balbutie : dans un premier temps, nous assistons à la mise en place de politiques antisociales par la droite et leurs supplétifs sociaux-démocrates. Quand ces politiques font sentir leur plein effet, le gouvernement s’empresse de faire diversion, en désignant un mal imaginaire : ici le multiculturalisme « islamophile ».

La lepénisation des esprits made in Britain a commencé.



Publié le 18 février 2011  par Philippe Marlière


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