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Le sens du mal

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(JPEG) A contrario publie ses derniers jours un ouvrage de Juan Asensio, véritable recueil d’articles critiques, dont l’intérêt et non le moindre est de penser la question du mal dans littérature, par des méthodes à contre-courant.

Un texte difficile

D’abord, il s’agit d’avertir le lecteur : le deuxième ouvrage de Juan Asensio ne saurait être mis entre toutes les mains, et pour cause, les divers articles qui le composent et qui peuvent être lus à la suite les uns des autres ou séparément sont bien souvent d’une difficulté d’accès plutôt rare en ces temps de disettes intellectuelles. Plusieurs niveaux de langue, plusieurs voies d’écriture et une polyphonie revendiquée. Impossible de dire que l’auteur fait la part belle au lecteur. Il s’agit donc de s’accrocher très fort pour poursuivre, s’aventurer en ces territoires foisonnants, ces chemins ombrageux qui vous perdent à la moindre distraction.

La littérature à l’estomac

Aussi, La littérature à contre-nuit est-il un essai critique consacré à la question de la littérature et du Mal, à partir d’une exploration minutieuse et obliques de textes signés Joseph de Maistre, Paul Gadenne, Ernesto Sabato, Georg Trakl, ou encore Georges Bernanos et Ernest Hello. Une lecture oblique car « le démoniaque ne peut être abordé frontalement ou, comme l’écrivait Simone Weil, c’est la complication (plus que la complexité) du Mal, par opposition à la simplicité rayonnante du Bien qui, dans le domaine artistique, interdit une approche obvie de l’énigme qu’il représente ». La littérature à contre-nuit est de ces ouvrages à plusieurs facettes qui rendent hommage par des études soignées à quelques écrivains « maudits » ou parfois « oubliés » du grand public. Un choix des plus hétéroclites pour diversifier les « angles d’attaques ». Un choix parmi les seuls que l’auteur n’a de cesse de lire et de relire. Un choix également parmi les plus difficiles pour donner le change à une époque littéraire sans estomac, puisque ces écrivains-là appartiennent à dessein à une autre époque, celle pas si lointaine « où un écrivain pouvait encore affirmer avec panache qu’il avait la littérature à l’estomac. » Autant donc souligner dès à présent le côté jubilatoire de cet ovni parmi la pacotille éditoriale actuelle.

La technique dite de « contre-nuit »

Empruntant aux gravures de Giovanni Benedetto Castiglione, la technique dite de « contre-nuit », Juan Asensio s’efforce d’éclairer le mal sous un jour nouveau, afin d’advenir à la « lente dissipation de la nuit », celle qui conférerait au Mal une première compréhension par l’écriture elle-même, l’écriture qui « pénètre profondément dans le disque d’accrétion du trou noir ou, si l’on veut, ne craint pas de s’engouffrer dans la zone d’effondrement que constitue le Mal. »

L’Arche de la parole brisée

Et qui plus est, le Mal ronge le langage. Dès lors, il s’agit pour Juan Asensio de ramener nécessairement le lecteur aussi enchanté soit-il à une « parole haute et claire », dont l’adversité première est l’écriture elle-même.

« Comme si, en fait, la parole ne pouvait qu’affirmer sa déchéance lorsqu’elle trouve son dernier refuge dans l’écriture. »

Car qu’est-ce que le langage aujourd’hui si ce n’est un bruyant et vaseux bavardage, mal contemporain auquel il s’agit d’opposer la profondeur de L’Enfer de Dante ou la dimension tragique de l’œuvre de Dostoïevski. Voilà la noble et difficile tâche que s’est assigné l’auteur.

Ecrire précisément pour combattre « le désenchantement (dans lequel) notre monde est tombé. »

Or, précisément « la grandeur de l’écriture est de nous mener aux portes d’une terre qui, comme la Zone mystérieuse arpentée par le Stalker de Tarkovski, n’a plus besoin de la béquille du langage pour être foulée et découverte. »

Lancez-vous donc sur la piste de cette œuvre, à la fois riche et profonde, signée : Juan Asensio. Sans aucun doute, un véritable auteur en devenir...

Juan Asensio, La littérature à contre-nuit, Textes sur la littérature et le Mal, A Contrario, Janvier 2005, 300 pages, 22 euros.



Publié le 13 juin 2005  par Marc Alpozzo


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