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La rivière du Hibou et autres contes d’Ambrose Bierce par Roger Bozetto

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Du désespoir considéré comme l’un des beaux Arts

Voici un livre cadeau, je veux dire un livre à s’offrir, et ce, même si l’on connaît déjà la plupart de ces textes, embrumés d’absurde et qui constituent le cœur horrible de la vie.

Quelques unes des traductions nouvelles de E. Michaud, M. Lederer et S. Moinest méritent le détour, elles insistent sur le côté glacé, glacial du texte.

Mais la plus grande originalité, c’est d’avoir illustré les nouvelles grâce à des dessins d’Heinrich Kley, un contemporain allemand du grand auteur américain : entre les textes agencés selon une logique de machine infernale, froids en apparence, et l’incongru ou le fantasmatique de certains dessins s’établit un dialogue parfois cocasse mais toujours révélateur.

Curieux destin littéraire que celui de Bierce,

que l’on retrouve et redécouvre en France à dates régulières, puis dont l’étoile semble s’éteindre, pour ressurgir ensuite comme si il répondait à un appel.

Il y a une dizaine d’années, c’était Jacques Papy qui, dans de poétiques traductions, le faisait redécouvrir : certains se souviennent des Histoires Impossibles, des Morts violentes (Grasset), Au cœur de la vie (Julliard) des Contes noirs (Losfeld) sans oublier le merveilleux Dictionnaire du Diable qui eut l’honneur d’une édition de poche et les Fables Fantastiques chez Losfeld.

Hélas, tous ces textes sont épuisés, introuvables, et les lecteurs nouveaux jusqu’à ce jour étaient sevrés.

Ce recueil des Humanoïdes vient donc à son heure répondre à un besoin : il est composé de 25 nouvelles, un écrémage des meilleurs textes, il permet d’approcher l’univers de Bierce. Cet univers de nuit n’a pas vieilli, comme s’il se situait hors du temps et des modes : Jacques Sternberg pourrait récrire la même préface fascinée qui ouvrait Au cœur de la vie. Bierce est en gros contemporain de Mark Twain, de Henry James, de Bret Marte : il fait donc partie des fondateurs de la littérature américaine, et toute une tradition des « romans de guerre » d’Hemingway jusqu’à Mailer y puise des scènes, des situations. Né en 1842, dans l’Ohio, il a - selon la bonne tradition - exercé divers métiers : chercheur d’or, gardien de port, et surtout journaliste : ses œuvres complètes forment 12 volumes dans l’Ed. « Collected Works » (1909-1912).

Il a participé, aussi, à la Guerre de Sécession, qui lui a inspiré ses récits les plus connus, comme celui qui donne son titre au recueil, La rivière du Hibou dont R. Enrico tira jadis (ou naguère ?) un très bon film. La guerre avec son mélange de règlements, d’ordres, de choix, de courage, de sang, de bruit, de silence et de déchirements -il ne faut pas oublier qu’il s’agissait d’une guerre civile, autrement des récits comme l’affaire de Coulter’s Nutch ou Un cavalier dans le ciel seraient invraisemblables) la guerre, donc, lui fournit le modèle achevé de l’absurdité.

La preuve de l’ironie du hasard dans l’Histoire, sentiment qui, plus tard, inspirera C. Fort et son Livre des Damnés. Bierce a lui-même donné une clé, la plus évidente, de sa fascination pour l’impossible qui, pourtant, se produit, dans son recueil Can such things be ? (De telles choses peuvent-elles exister ?). Cette vision du monde apparaît à l’état « pur » dans quelques nouvelles, où l’auteur joue vis-à-vis du lecteur le rôle du metteur en scène ironique que Bierce attribue au hasard.

Pensez à La Rivière de la mort : Un enfant de six ans, heureux dans un décor idyllique se promène aux alentours de sa ferme : il livre d’imaginaires combats, puis il s’endort et rêve d’une bataille.

Bataille qui se livre autour de lui peut-être. A son réveil, il retourne à la maison, étonné par ce qu’il rencontre en route. Mais il ne reconnaît pas la maison, gémit devant le cadavre mutilé de sa mère, avec des gestes et des cris de bête. Et le regard se focalise sur l’enfant qui n’avait rien entendu, qui ne peut que souffrir, emmuré dans sa solitude de sourd-muet. Tout l’horrible chaos du monde en guerre et en folie saute, avec la révélation de l’infirmité de l’enfant, à la conscience du lecteur. Rarement l’horreur a été présentée de manière aussi palpable.

A la différence des œuvres fantastiques, où c’est l’irruption du surnaturel qui déstabilise la raison, chez Bierce c’est souvent l’apparition de l’humanité qui suffit à créer l’horreur. Si toutes les nouvelles de Bierce ne sont pas aussi atroces, toutes participent de cette vision de l’homme en proie à un destin sardonique : ce sens, cette œuvre est à l’exact opposé de l’univers du conte merveilleux où la Providence veille à restaurer à la fin un équilibre gratifiant.

Ici, l’individu reste seul, dans un monde qui lui offre peu de choix sinon la mort ou l’absurde

mais rien de mélodramatique I Au contraire, une économie extrême de moyens, une absence totale d’effets : la nudité du désespoir. Et ce ton détaché mime le regard froid du destin.

On peut comprendre qu’un auteur de ce type soit dérangeant, dans les périodes d’euphorie sociale.

Mais, comme Lautréamont, ce sont des auteurs vers qui l’on se tourne dans les périodes de crise, quand, lassés de la pantomime des baudruches, on a besoin de décapant. On peut aussi y faire provision d’humour noir, ce qui n’est pas superflu par les temps qui rampent.

Roger BOZZETTO Première parution : 1/4/1978

Source : Noosfere

Ambrose Gwinnett Bierce (24 juin 1842 à Horse Cave Creek dans l’Ohio, États-Unis - 1914 ?) est un écrivain et journaliste américain.

Il est essentiellement connu comme l’auteur du Dictionnaire du Diable et de nouvelles d’humour noir, dont la plus célèbre est Ce qui se passa sur le pont de Owl Creek.

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Publié le 17 mars 2011  par torpedo


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