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Les gourous de la com’, ces décideurs de l’ombre par Jean-Marie Durand

Catégorie société
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Crédit Photo : Franca Maï (2011)


Ils sont trois. Anne Méaux, Michel Calzaroni et Stéphane Fouks disposent d’un immense pouvoir d’influence sur la vie politique et économique française. Une enquête nous fait découvrir ces grands gourous de la com, vrais décideurs installés dans l’ombre de notre système démocratique.

Serait-ce le signe d’une prise de conscience des citoyens ?

L’opacité qui préside à l’organisation de la vie publique semble de moins en moins supportable aux yeux des gouvernés. L’affaire WikiLeaks a illustré ce désir de transparence et de contrôle de la vie diplomatique. L’enquête d’Aurore Gorius et Michaël Moreau, Les Gourous de la com’ - Trente ans de manipulations politiques et économiques, s’inscrit dans un élan plus large qui vise à dévoiler les mécanismes de la prise de décision publique.

Qui sait, en dehors des petits milieux autorisés, que la vie politique et économique en France passe par le filtre invisible et pourtant décisif des conseillers en communication ? Leur zone d’influence dépasse l’idée que chacun pourrait se faire de leur existence : tous les patrons du CAC 40 et tous les politiques en vue font appel à eux pour les guider dans l’orientation stratégique de leurs actions.

Une dizaine de personnes partageraient la majorité des décisions d’intérêt général

Sans discréditer pour autant ni leur rôle technique ni même le principe du lobbying, vieille pratique des démocraties modernes, les deux journalistes décrivent un système opaque et posent une question qui touche le coeur de l’esprit public : peut-on se satisfaire d’un pouvoir d’influence qui ne dit pas son nom, qui échappe à la vigilance des citoyens, qui monopolise la majorité des décisions d’intérêt général ? Ce pouvoir occulte, contrôlé par moins d’une dizaine de personnes sur la place de Paris, est-il acceptable dans une démocratie moderne ?

Ce monopole de la communication se partage entre trois personnes dont les noms sont surtout connus de leurs clients et des journalistes spécialisés : Anne Méaux, Stéphane Fouks, Michel Calzaroni. Le grand public ignore leurs visages : on ne les voit jamais à la télé, on ne les entend pas à la radio, on ne les lit guère dans la presse. Pourtant ils pèsent sur tous les médias.

Leur obscurité sert leur éclat, leur sous-exposition médiatique illustre leur surexposition stratégique.

Comme si les mots, les postures, les déclarations, les gestes des acteurs de la vie publique - élus et patrons - relevaient de leur ressort. Ils ne revendiquent certainement pas le terme de "gourou", ni celui de "magicien", ni celui de "faiseur de roi" : les termes "conseiller" ou "codécideur" leur vont mieux, mais restent trop euphémiques pour éclairer la dérive de leur pouvoir opérationnel. On ne vote pas pour eux mais ce sont eux qui décident !

Cultivant la discrétion, condition du succès de leur influence, ces "gourous de la com’" ont accepté de dévoiler leurs méthodes. Aurore Gorius et Michaël Moreau les ont rencontrés plusieurs fois au cours de leur enquête, qui a duré près de deux ans.

"Au départ, Anne Méaux a été la plus réticente à nous parler, reconnaît Michaël Moreau, mais elle a finalement joué le jeu lors de deux longs rendez-vous."

En retraçant le parcours de ces trois personnes, depuis leurs débuts dans la communication politique au milieu des années 80 jusqu’à aujourd’hui, les auteurs révèlent comment, à partir d’une fonction modeste - le conseil en image -, leur métier, de plus en plus professionnalisé, a évolué vers une fonction stratégique : l’aide à la décision plus qu’à la démonstration.

Des méthodes de com’ toujours plus agressives

L’artifice (l’image) s’est transformé en feu (l’action), le vernis s’est définitivement écaillé. Rappelant certaines des récentes batailles qui les ont opposés sur le front des grandes entreprises publiques - la nomination du président d’EDF en 2004, les dossiers complexes concernant les stratégies industrielles de Veolia, GDF et Suez, où leurs conseils valent comme principe d’action sur les marchés... -, les auteurs analysent leurs méthodes toujours plus agressives.

Si Jacques Pilhan, maître en la matière, ancien conseiller de Mitterrand puis de Chirac à l’Elysée, a posé les bases de la communication politique - aujourd’hui prolongées par les Louvrier, Charon, Giacometti, Buisson auprès de Sarkozy -, Anne Méaux et Michel Calzaroni ont élargi le territoire de la com au patronat. Venus l’un et l’autre de la droite dure libérale, ils créent leur boîte à peu près en même temps : DGM pour Calzaroni en 1985 et Image 7 pour Méaux en 1988. Concurrents directs - Calzaroni baptise Anne Méaux "Cruella", c’est dire l’ambiance... -, ils se partagent les affaires dans tous les secteurs où coulent les profits (industrie, services, luxe, télécoms...).

"En 2011, ils coachent les deux tiers des patrons du CAC 40".

Anne Méaux gère la communication des Pinault père et fils, de la patronne d’Areva Anne Lauvergeon, du producteur de télé Stéphane Courbit, de la patronne du Medef Laurence Parisot, de Jacques Servier, empêtré dans le scandale du Mediator... La com’ de crise l’intéresse, à défaut de faire des miracles : c’est elle qui a conseillé Eric Woerth durant l’affaire Bettencourt.

Chez elle, rue de Courcelles à Paris, ou dans sa maison de Saint-Tropez, Anne Méaux aime, dit-on, recevoir des dirigeants de l’industrie, des hommes politiques ou des journalistes dans un climat de convivialité "propice à la connivence". Ancienne giscardienne, proche d’Alain Madelin, de Jean-Pierre Raffarin ou d’Hervé Novelli après avoir flirté avec les mouvements d’extrême droite (le Gud et le Parti des forces nouvelles) au début des années 70, Anne Méaux a tempéré ses positions : le business a noyé ses anciens élans politiques droitiers.

Elle a inventé un style, une démarche, une manière de travailler "cash" :

"Elle parle à ses clients sans ménagement et fait de sa franchise un véritable atout. Elle bouscule les chefs d’entreprise dans leur confort quand en interne, les collaborateurs directs n’osent pas souvent contrecarrer leur patron", explique Michaël Moreau.

Anne Méaux ne démarche jamais : "Ce sont les patrons qui viennent à elle." Avec le plaisir de se faire malmener dans un affrontement direct. "Elle est la maman qui protège et qui punit." Sa devise, empruntée à Charles Péguy, leur plaît : "Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme perverse, c’est d’avoir une âme habituée."

Elle a appris à placer ses hommes et femmes partout où il faut, dans les cabinets ministériels, dans tous les relais de pouvoir possibles. L’entrisme est de règle, la seule voie possible de ses conquêtes à venir. Face à cette guerrière, Michel Calzaroni jouerait plutôt la carte du séducteur. Tout aussi marqué à droite, il est proche de Vincent Bolloré, Bernard Arnault ou Gérard Mestrallet (pdg de GDF Suez) mais son style affiche davantage de souplesse et de rondeur. Le groupe LVMH, en lui confiant sa stratégie de communication dès 1999, a nourri la croissance de sa carrière.

Plus qu’une idée, la com’ c’est le plaisir du jeu

A force de s’infiltrer dans l’économie française, les deux rivaux risquent le conflit d’intérêts et le mélange des genres. Comment conseiller au sein d’une même structure deux concurrents directs sur un même marché (deux banques, deux groupes de luxe, deux entreprises de téléphonie...) ? Le problème ne semble pas les perturber, comme si leur éthique s’effaçait sous le poids de leur voracité. C’est le vice premier de la communication : le geste technique dépasse le cadre affectif ou idéologique dans lequel il se déploie.

La com se déconnecte de la croyance.

Plus qu’une idée, un projet ou un individu, c’est le plaisir du jeu, désinvesti de tout affect, qui importe le plus souvent.

En la matière, Stéphane Fouks s’impose comme un maître. Ancien rocardien devenu strauss-kahnien notoire, proche de Manuel Valls et d’Alain Bauer, Fouks régente Euro RSCG, une machine de guerre dans le monde du conseil et de la communication, qui s’accommode de n’importe quel client. Fouks a le carnet d’adresses le plus épais de Paris, avec un atout qui échappe à certain de ses rivaux : ses réseaux à l’international.

Chez cet ancien protégé de Jacques Séguéla, le mélange des genres relève d’un art de l’équilibre, théorisé par ses soins.

Rapporté par un concurrent, il a une formule éclairante :

"Quand on a deux clients dans le même secteur, c’est un conflit d’intérêts ; quand on en a quatre, c’est une expertise."

Tout en se disant de gauche, il s’entoure de lobbyistes de droite (Bernard Sananès, Michel Bettan) et conseille des leaders de l’UMP (Xavier Bertrand...), des présidents étrangers parfois peu recommandables (Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire, Ali Bongo au Gabon...), des patrons du CAC 40 (Henri Proglio à EDF, Stéphane Richard chez France Télécom, Henri de Castries chez Axa...). Mais surtout, il manie avec dextérité la pratique anglo-saxonne des revolving doors, ces allers-retours entre cabinets ministériels et agence de communication.

Exemple : le secrétaire d’Etat au Logement Benoist Apparu est un ancien d’Euro RSCG. Ces portes tournantes entre privé et public, droite et gauche, ouvrent sur une "immense toile tissée entre les différents lieux de pouvoir". Avec la plume de l’agence, Gilles Finchelstein, et le démineur de crise Ramzi Khiroun, porte-parole parallèle du groupe Lagardère (mélange des genres ?), Stéphane Fouks pratique le "management en râteau".

Bien que tout à fait légale et encadrée par des règles, l’influence de ces conseillers de l’ombre reste un angle mort dans notre système démocratique. Pour une raison fondamentale : les citoyens ignorent tout de leur rôle. D’où l’introduction d’un vice dans un jeu fondé depuis longtemps déjà sur la pratique du lobbying. La communication s’est accaparé un pouvoir que personne ne remet en cause. "Ces agences interviennent dans la vie publique et dans celle des affaires pour défendre des intérêts particuliers", souligne Michaël Moreau.

Au-delà des copinages, arrangements entre amis, connivences extradémocratiques, la nouvelle fonction des conseillers influe sur la collecte de l’information. Il est devenu difficile d’accéder aux figures du monde patronal ou politique sans l’aval des conseillers qui les entourent ; le journalisme de validation remplace désormais le journalisme d’investigation...

Cette communication triomphante nourrit une crise de l’information.

Et manifeste un déficit démocratique.

Jean-Marie Durand
Source : http://www.lesinrocks.com Le 31 mars 2011

Les Gourous de la com’ - Trente ans de manipulations politiques et économiques d’Aurore Gorius et Michaël Moreau (La Découverte), 312 pages, 19€.

Lu sur : RADIO AIR LIBRE



Publié le 1er avril 2011  par torpedo


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