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Au-dessous du Volcan de Malcolm Lowry avant-propos de Maurice Nadeau Première partie

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Avant-propos (première partie)

de Maurice Nadeau concernant l’oeuvre de Malcolm Lowry Au-dessous du volcan paru aux éditions Buchet/chastel en octobre 1980

Il existe une étrange confrèrerie : celle des amis d’Au-dessous du Volcan. On n’en connaît pas tous les membres et ceux-ci ne se connaissent pas tous entre eux. Mais, que dans une assemblée, quelqu’un prononce le nom de Malcolm Lowry, cite Au-dessous du Volcan, les voici qui s’agrègent, s’isolent, communient dans leur culte. Ils plaignent les non-initiés et si, d’aventure, ils ont affaire à un adversaire ou à un sceptique, ils l’accablent.

Quelques-uns, après ces joutes, ne se sont plus guère adressé la parole ; d’autres, que le hasard seul avait réunis, sont devenus des amis. Utilisé par certains comme un sésame le nom de Malcolm Lowry est pour d’autres un test qui partage facilement l’humanité en deux camps. Parlerai-je de ceux qui sont partis pour le Mexique afin, notamment, de mettre leurs pieds dans les traces du Consul à Quauhnahuac ? Hélas, Quauhnahuac n’est qu’une petite ville pour touristes américains : Cuernavaca, et l’ombre du Consul, commes celles de l’empereur Maximilien et de Charlotte, ont été mises en fuite, à l’intérieur des palais en ruines, par les "flash" des appareils photographiques. L’orgueilleuse habitation de Cortès retentit de nasillards "hello !". L’emprise magique qu’ont subie les lecteurs d’Au-dessous du Volcan n’est le fait que du seul Malcolm Lowry.

Qu’une oeuvre littéraire dans laquelle s’est à peu près résumée la carrière d’un auteur méconnu, suscite, par ses seules vertus, des passions d’une telle ampleur, a de quoi surprendre. Lowry n’a point écrasé le monde de son génie ; il ne s’est point imposé par le scandale et la plupart de ses admirateurs ne l’ont jamais approché. La nouvelle de sa mort, survenue le 29 juin 1957, n’a été connue que plusieurs mois plus tard, sans donner lieu à de nombreux commentaires. Il repose dans un petit cimetière du Sussex après avoir vécu dans diverses parties du monde : le Mexique, les Etats-Unis, la France, le Canada, la Sicile et l’avoir parcouru en tous sens, jusqu’en Chine. Sa vie et son oeuvre auront été brèves, frappées toutes deux par la foudre qui met si tragiquement fin au destin de ses héros dans la forêt de Tlaxcala. Après des années Au-dessous du Volcan dégage pourtant la même odeur de soufre, tandis que demeure visible l’aura qui la couronne, et qu’elle continue de rayonner dans un monde qui devient un peu tous les jours selva obscure.

Il semble, en outre, que cette vie, comme cette oeuvre, aient été en butte à tous les maléfices. Comme son consul, Lowry souffrait d’un mal qu’on préfère décorer du nom de vice : l’éthylisme. Bandant contre lui tous les ressorts de sa volonté, souffrant mille souffrances et succombant sans cesse à la tentation, il n’est point parvenu à s’en débarasser, sauf pour de courtes périodes.

Au-dessous du Volcan a été écrit au cours de l’une d’elles, pendant la guerre, et semble avoir eu pour première fin d’exorciser les fantômes. Si l’on s’en tient aux apparences, c’est le roman d’un alcoolique qui, avec une lucidité effrayante et une suprême maîtrise de moyens, décrit tous les symptômes de sa maladie et lui trouve ses véritables causes, qui ne sont pas du ressort de la médecine. La drogue qui entretient son mal est aussi celle qui le calme : il lui est impossible de sortir de ce cercle vicieux. Après avoir écrit son chef-d’oeuvre Malcolm Lowry se laisse de nouveau emporter par le vent d’une chute étourdissante qui ne pouvait se terminer autrement que par une mort précoce. Il a sciemment travaillé son suicide.

Au-dessous du Volcan, aussi est marqué par le mauvais sort. Il en rédige la première version aux Etats-Unis où elle est refusée par les éditeurs. Il le récrit au Canada et perd le manuscrit dans un bar, au Mexique. La troisième version périt dans l’incendie de sa maison. La quatrième, publiée aux Etats-Unis, à la fin de la Guerre, connaît un succès considérable, mais sans lendemain ; Malcolm Lowry est aujourd’hui aussi ignoré en Amérique qu’il l’est dans son pays natal, l’Angleterre. La version française, publiée en 1950 par le Club Français du Livre et, pour l’édition ordinaire, par Corrêa, comporte également une longue histoire aux péripéties décourageantes dont Clarisse Francillon a fait le récit. L’ouvrage paraît enfin et est unanimement salué par les critiques qui le juge comme "le plus importantr qui ait paru depuis vingt ans".

Qu’Au-dessous du Volcan porte toutes les marques du chef-d’oeuvre, c’est l’évidence. Or, les chefs-d’oeuvre n’ont jamais été facilement reçus. On peut même parier que celui-ci a suscité pendant quelques semaines l’engouement du public américain par erreur : à cause de son choix comme "livre du mois" par un Book Club. C’est la France, où les conditions de vente d’un livre sont moins anormales, qui offre le véritable test. Or, les lecteurs de Lowry y ont été recrutés par dizaines d’unités annuelles seulement. C’est la progression normale du chef-d’oeuvre, celle, pour ne point parler d’auteurs français, de l’Ulysse de Joyce, du Bruit et de la Fureur, du Procès.

Car le chef-d’oeuvre n’ouvre point ses portes à tous les vents. Il se présente comme un monde clos, hérissé de défenses et entouré de remparts. On n’y peut guère pénétrer qu’après plusieurs tentatives d’escalade et par effraction. Se trouve-t-on au coeur de la place qu’il n’est point aisé de s’y reconnaître : tout vous y paraît étranger et vaguement effrayant ; prisonnier, toutes les issues se sont refermées sur vous. Il va falloir vivre tête à tête avec un monstre inconnu qui possède sur vous tous les pouvoirs, se rendre à sa merci. Dans les arts plastiques comme en littérature, les chefs-d’oeuvre commencent toujours par communiquer une sorte d’effroi. Ils échappent à nos normes...



Publié le 1er septembre 2005  par torpedo


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