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De la misère à la révolte de Gilles Delcuse

Catégorie société
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(GIF) Contrairement à ce qu’en disent les professionnels du discours, dont le métier consiste essentiellement à confisquer la parole afin de la resservir -mais adaptée au point de vue que ces gens défendent, et qui renvoie à la place qu’ils occupent- on réfléchit rarement sur la pauvreté et sa condition, et la manière dont elle est traitée à travers les siècles de la vieille Europe, et qui est la vraie source de la pauvreté d’aujourd’hui, n’est évoquée que pour culpabiliser, afin de ruiner les tentatives de critique véritable que la connaissance historique induit.

Et le plus souvent cette source est proprement ignorée.

La pauvreté est pourtant aujourd’hui une condition largement partagée, même si elle ne revêt pas les mêmes critères apparents qui l’ont distinguée en Europe de l’Ancien Régime, lequel ne diffère des temps modernes que par son type de gouvernement mais non par l’abolition des privilèges dont se prévalent ceux dont le goût est de dominer, et de l’exploitation que nécessite l’appropriation des richesses et le maintien de ces privilèges, abolition pourtant affichée alors que la monarchie française voyait sa tête rouler à terre à la fin du XVIIIème siècle et qu’un nouvel Etat, établi sur le massacre des indigènes, institué par George Washington, voyait le jour de l’autre côté de l’Océan.

On ne peut comparer les diverses formes que prend la pauvreté dans le monde, parce qu’elles dépendent de l’état des forces politiques, c’est-à-dire économiques, en présence, et non du délire particulier de quelques chefs archaïques ou de l’ambition d’un individu, ni les comparer par époque, parce qu’elle ne se distingue pas par la quantité d’une valeur qui la définit et que la succession des époques améliorerait, mais par la manière de vivre, sa qualité ou plutôt son absence, dans le rapport à la richesse montrée, mais inaccessible.

La pauvreté n’est pas une donnée déterminée par la volonté individuelle qu’il est aisé d’établir, et qu’il revient à chacun d’en trouver les conditions pour s’en éloigner, mais la conséquence de l’appropriation des richesses par le pouvoir d’une classe sociale dont tout le goût est de jouir de ce pouvoir, en le divisant entre pouvoir politique et pouvoir commercial. La pauvreté prend la forme qui justifie cette jouissance, brutale si le pouvoir politique, pour les besoins de ceux du commerce, n’éprouve pas la nécessité de se mesurer à des concurrents dont la fâcheuse habitude est de juger de ce qui est bien et de ce qui est mal, afin de faire vaciller la partie dont la place est convoitée, ou légitimé par l’usage démocratique de ce pouvoir lorsque le besoin rend nécessaire l’existence de forces concurrentes, afin de conserver une place dominante sans que le soupçon d’appropriation, et donc de despotisme, ne puisse être évoqué, ne puisse apparaître visiblement.

L’état de pauvreté que l’on rencontre dans les régions du monde qu’un développement économique a rendu confortable, par ce fait est devenu invisible, et se discute en opposition avec celle des régions du monde où vivre est suspendu au besoin animal de trouver à manger.

Sous le démocratisme politique, la pauvreté se manifeste par l’impossibilité de dépasser sa condition de bas-salarié, qui se traduit par une sous-alimentation liée à une situation sanitaire précaire, mais non par la brutale autorité d’un pouvoir qui se ferait passer pour aveugle.

De là la croyance en la liberté que chacun suppose disposer, et de la richesse dont chacun se veut pourvu.

Cette détermination particulière rend tout discours critique impossible à comprendre. La critique du travail et son corollaire, celle de la religion, ne sont plus comprises comme critiques, mais comme reproches plus près de la mesquine jalousie que de la colère du raisonnement. De ce fait, la tolérance et la résignation sont reconduites. L’adhésion positive du monde a enfin rencontré son public.

La question du travail est une question essentielle, et sa critique est le préalable à toute critique.

Contrairement à ce qu’il est admis ordinairement, le travail n’est pas une idée critiquée, et sa pratique est admise par tous comme quelque chose légitimée qui devrait aller de soi. Et c’est pour cela qu’elle n’est pas dépassée. Et la religion qui est la théorie qui soutient et justifie le travail, n’est pas une théorie critiquée, c’est-à-dire dépassée, ni une idée indépendante des idées sur le monde et le travail, mais la pensée dominante qui réduit la pensée critique en vulgaire gémissement, dégouttante lamentation, et justifie la soumission en en faisant un devoir moralement intransigeant, sous forme de servitude pour laquelle est liée la reconnaissance de l’effort et de la douleur.

En effet, on reconnaît le travail par la fatigue physique qu’il produit, par l’effort consenti à l’exercer, par le respect de la discipline qu’il demande, par la soumission à l’ordre hiérarchique qu’il implique, par le sacrifice qu’il lui est consenti, mais non par le fait qu’il est une activité bornée, éloignée des préoccupations de celui qui y est astreint, exécuté sous la domination d’un ordre dont les fruits échappent en totalité au travailleur, aux conséquences sanitaires désastreuses.

En un mot, on ne reconnaît pas le travail comme une activité délirante, mais bénéfique, malgré la soumission permanente qu’il impose.

Le travail est cette activité particulière qui consiste à échanger sa force humaine et personnelle contre une valeur abstraite et bornée, le salaire. Le salaire est une somme d’argent finie et limitée par les bornes imposées autoritairement par ceux qui en détiennent l’usage véritable sous forme de capitaux, et non un service, une entraide, un partage. Le salariat n’est rien d’autre que la valeur d’usage de l’individu transformée en salaire, cette somme d’argent qui le maintient dans la servitude, (et notamment celle en la croyance à la liberté que cette idée soutient, et le confort qu’il imagine pouvoir se procurer), afin d’obtenir sa collaboration ; collaboration qu’il approuve en la justifiant par l’intermédiaire de la morale, morale par essence religieuse, c’est-à-dire en opposition concrète et farouche à toutes les idées qui tentent une critique du travail.

C’est en cela que la critique du travail passe fondamentalement par celle de la religion. Elle est même d’abord la critique de la religion.

On n’en aura pas fini avec le travail tant qu’on n’en aura pas fini avec la croyance en sa valeur, croyance qui justifie d’y sacrifier l’essentiel de sa vie, et qui fonde l’esprit des religions pour lequel la douleur (douleur dans l’accouchement, pénibilité des travaux manuels) relie les individus entre eux, et les absout de leur penchant à l’ignorer.

L’idée qui domine dans le monde, est une idée de nature religieuse, dont rendent compte toutes les religions, et pour lesquelles cette idée fonde la société. Cette idée est celle que le travail est l’essence de l’humanité, et que la liberté est attachée à son accomplissement.

Selon cette idée, la liberté passe nécessairement par le travail, que le droit à la vie est tributaire du travail, que la douleur que le travail produit est le rite qui fait passer à l’âge adulte, de sorte que tout ce qui s’y oppose est jugé infamant, sans mérite, irresponsable.

La conception de la liberté comme produit du travail, justifie le sacrifice de sa vie, d’autant qu’elle est une conception jugée supérieure parce que seule idée admise comme légitime, comme source du bien, en opposition avec le mal, c’est-à-dire ce qui n’est pas du travail, et que l’on identifie à la paresse.

Cette conception fait croire en la responsabilité des individus, parce qu’ils identifient cette forme singulière de soumission avec l’esprit créatif, alors que cette conception ne traduit qu’une activité bornée, loin de tout esprit indépendant et inventif.

L’idée que l’homme est libre lorsqu’il sacrifie sa vie sous forme de travail, comme un contrat qu’il lui faut honorer sous peine de n’être pas reconnu comme individu mais comme profiteur, parasite, sous-homme, est le mensonge du monde par lequel ce monde domine.

Le monde domine par ce mensonge déconcertant qui fait du travail, le chemin de la liberté, alors qu’il est l’impasse qui le mène vers le centre de la folie absolue, et dont les prémices ont été élaborées par Monsieur Adolphe Hitler, Monsieur Vladimir Ilitch Oulianov, et Monsieur Henry Ford.

Ce qui relie les hommes entre eux, ce n’est pas l’amour mais le travail. Et le salaire est la richesse fictive qui fait de l’amour un devoir, dont la procréation est le point central. La procréation est l’autre versant du salariat, non le produit de l’amour. Ce qui réunit ces deux versants est la famille, et le ciment qui la soude est la religion.

Il faut entendre par travail, cette activité spéciale où l’individu n’est pas maître de son temps, en conflit permanent avec des créances, éloigné des idées créatrices et des conceptions artistiques, et soumis aux idées dominantes, enfermé dans une structure hiérarchique par une relation de maître à esclave, c’est-à-dire dominé par la dénivellation salariale où le patron figure en haut de la pyramide, et la rémunération la plus basse en fournit le socle, avec cette différence notable entre le patron d’aujourd’hui que rien ne préserve de la déchéance, d’avec le maître d’hier que son rang protégeait de l’appétit de ses congénères.

Selon cette conception, et malgré le discours dominant des tenants de la division, le chômeur et le rmiste sont aussi des travailleurs, c’est-à-dire, selon l’appellation de Marx, des prolétaires, c’est-à-dire des individus privés de liberté, impuissants à remettre en cause cette privation, et donc comme tel, privés d’individualité, remplaçables et jetables selon les nécessités que le cynisme nomme économiques.

Chômeurs, rmistes, travailleurs à temps partiel, intérimaires, smicards et dépendants de la COTOREP, tous sont des prolétaires.

Tous, dans le même tourbillon de la soumission, appartiennent à ce système de la répudiation où seul le stakhanoviste a droit à une relative considération sous forme de prime qu’il croit avoir mérité, alors qu’elle ne saurait rembourser le temps, c’est-à-dire sa vie, qu’il lui a sacrifié.

Le travail salarié, ce système froid, le plus froid des systèmes froids absorbe en lui toutes les idées, tous les comportements, y compris ce qui semble le plus éloigné de cette conception, et anéanti le reste dans la calomnie et le ridicule, de sorte que rien ne puisse être imaginé qui lui échapperait. Le travail se montre comme la seule activité possible, hors de laquelle s’établit la plus affreuse des misères, le plus impitoyable des jugements.

Le travail est la condition de l’amour. L’amour n’est plus une passion qui fait fi des conventions, mais le ressort qui donne à ces conventions leurs justifications, de sorte qu’aujourd’hui il ne peut y avoir d’amour heureux sans salaire substantiel, sans reconnaissance tacite que produit la nature du travail, au point qu’amour et travail ne sauraient se disjoindre sans provoquer la ruine de ce qui fait de l’amour, une transformation de l’être : Le désir.

L’absence de travail rend impossible toute relation dans la durée sur le mode de l’amitié et de l’amour, à moins d’avoir beaucoup d’argent. Et dans ce cas, on peut bien dire que l’amour se confond avec cette richesse, plus qu’il n’est l’élan du cœur.

Par sa nature, le travail provoque l’égoïsme et la méfiance du salarié vis-à-vis de ceux qui ne lui sont soumis que de manière précaire, c’est-à-dire aujourd’hui, de façon parcellaire. (La nature du travail étant d’être parcellaire, mais le temps qui lui est consacré est aujourd’hui devenu précaire).

Personne n’est plus calomnié que celui dont on dit qu’il a perdu son emploi, parce qu’alors privé de maître, s’étend devant lui un océan de temps dont le mode d’emploi lui est dérobé.

Perdre son emploi revient à perdre l’emploi du temps que le travail soumet, pour un temps sans emploi que l’absence de travail provoque. Une telle absence est identifiée au vide incontinent d’un temps qui passe, et non à un temps qu’il reste à s’emparer pour vivre, ce temps qu’il reste à ceux qui n’avaient dans des temps plus anciens, plus même de demeure.

Ainsi, vivre sans travail signifie n’être rien au regard de celui dont le travail est toute sa vie, parce que perdu au milieu d’un océan positiviste qui a fait du travail la valeur suprême. Celui qui est rétif au travail n’est pas considéré ; il est calomnié au point de ne pas lui reconnaître de responsabilité autre que celle qui le maintien dans la misère. Le phénomène de culpabilisation est entamé. La déchéance vient à point à celui qui y croit.

L’identification de sa propre identité, l’adaptation des ressources de sa propre existence au travail est telle qu’il est impossible d’entrevoir la vie organisée sur une autre base, de sorte que seule une situation de nature insurrectionnelle, c’est-à-dire une situation où les fondements de la civilisation tout entière, dont la nature est profondément religieuse, se trouvent remis en cause sous l’impulsion du mouvement négatif contenu dans l’insatisfaction à parvenir à être, pourrait laisser entrevoir des possibilités nouvelles. C’est que rien ne peut être décidé, rien ne peut être déterminé, parce qu’il s’agit de l’être, et non d’un savoir qu’il reste à appliquer pour être entendu.

L’idée qu’un bouleversement social pourrait se substituer à la sclérosante monotonie que le travail produit en permanence, n’est ni une idée nouvelle, ni une idée abstraite, mais une donnée du possible qui échappe à la logique du raisonnement laborieux et conformiste, parce que par définition, la réunion d’un groupe d’hommes est instable, sensible au caractère et à l’émotion de chacun, en but à l’ambition des uns et des autres, en proie au doute et aux questionnements.

Ce qui lie et maintien de manière approximativement stable un groupe d’homme, c’est le travail. Le travail est la convergence d’intérêts communs étrangers aux intérêts personnels, et cependant permettant de résoudre les problèmes personnels rencontrés par l’autorité d’un rapport de nature économique, et seulement sous cette forme économique des problèmes. Le travail ne peut pas résoudre les problèmes que rencontrent les humains entre eux, par nature sensible et dont l’impétuosité interdit la rationalité qu’exige le goût du profit, mais seulement ceux dont la nature trouve la solution par des calculs d’ordre économique, c’est-à-dire ce qui répond aux froids principes de la rentabilité. C’est pourquoi le fruit du travail n’est pas l’amour, mais l’argent. Le manque d’argent est la raison du travail, non la raison de l’esprit créatif. Le travail est la pseudo-réponse aux antagonismes conflictuels qui s’exercent entre la sphère publique et la sphère privée de l’espace dans lequel se manifestent les individus. C’est pourquoi le rapport négatif qu’entretient le travail avec celui qui lui est soumis, le salarié, peut se renverser. Cependant, il ne s’agit pas de fonder l’hypothèse d’un possible bouleversement social sur les échecs du passé, mais sur le fait qu’une telle hypothèse n’a jamais été réalisée, et donc jamais vérifiée, sinon sous quelques vagues tentatives iconoclastes que l’esprit procédurier des historiens a délimité sous l’appellation de Commune. Dans les faits, il reste à l’inventer. C’est parce qu’elle reste à inventer qu’une telle hypothèse est valide, et non parce que les échecs successifs rencontrés en auraient épuisé l’idée.

On ne peut programmer l’apparition d’une idée nouvelle. On peut cependant observer la possible émergence d’une idée nouvelle par les turbulences que cette possibilité produit à un moment donné de l’histoire sur le terrain de son impossible stabilité, parce que les conditions sensibles de son apparition se trouvent réunies. C’est pourquoi elle ne surprend que ceux qu’une telle possibilité effraie, et fait apparaître dans le cœur des autres, l’espoir.

La possibilité que les conditions sociales d’aujourd’hui puissent être renversées, n’est pas une donnée mathématique ni l’illusion d’optique de celui qui confond ses fantasmes avec la réalité du monde, mais une prédiction établie sur le déséquilibre instable de ses propres thuriféraires, aveuglés dans leur course à vouloir s’emparer sans partage du monde, avec des moyens essentiellement destructeurs, afin d’imposer leur force, parce que tel est le contenu de leur jouissance, tel est le plaisir que leur éjaculation sordide sur le monde leur procure.

Le monde est bâti sur l’ambition, et non sur un rapport social mettant en jeu le partage des richesses.

Cette confiscation a pour conséquence la paupérisation de tout ce que l’ambition foule et s’empare, en développant un système de dépendance généralisé sous forme de travail salarié (dont la dépendance aux drogues et à l’alcool fait figure de vaste plaisanterie, en comparaison), fondé sur le chantage terroriste de l’anéantissement physique des individus et leur déchéance sociale, lorsque leur désir, plus fort que la peur, provoque l’éloignement jusque dans l’opposition d’avec ce monde de l’ambition, c’est-à-dire, lorsque la désobéissance s’empare des esprits.

C’est pourquoi il n’est pas d’émeutes dont le projet révolutionnaire ne soit pas stoppé net dans un bain de sang, et le discours noyé dans la confusion. C’est pourquoi il n’est pas de critique qui ne soit pas calomniée, plutôt que discutée, et d’acte effrayant plutôt que compris.

La conscience n’est pas maître chez elle, et les peuples sont las bien avant de s’en apercevoir.

C’est pourquoi la décision de la question sociale n’appartient pas à une avant garde quelconque investie d’une mission, ni à l’éclairage intellectuel d’un individu, mais bel et bien à la classe sociale capable d’être la dissolution de toutes les classes, là où les individus sont directement liés à l’histoire universelle ; là seulement où le dialogue s’est armé pour faire vaincre ses propres conditions.

Lire : des troubles de ce temps



Publié le 12 septembre 2005  par Gilles Delcuse


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