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Houellebecq : En finir avec le post-humain ?

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(JPEG) Qu’est-ce que le « post-humain ? Si l’on en croit Maurice G. Dantec : « Le post-humain c’est le tout-dernier homme, le globhomme, l’homme zéro du nihilisme terminal, celui qui conçoit son corps selon les paradigmes du meccano biologique rationaliste ultra de M. Francis Crick et son fameux « modèle standard » qui sert prétendument à expliquer le fonctionnement de nos gènes alors que nous ne savons pas comment fonctionne 98 % de la structure , considérée comme « junk », c’est à dire déchet, bruit fossile, « useless information » » .

Le désir d’éternité ! Qui n’en a jamais rêvé ? Plus que jamais notre société consumériste, individualiste, nihiliste, athée, incapable de se penser dans la pérennité du groupe, pose cette alternative comme salvatrice.

C’est bien à partir de cette idée que le dernier Houellebecq se compose, partant précisément cette double question : la première plutôt métaphysique : l’homme mérite-t-il la vie éternelle ? La seconde, plus technique : comment y accéder ?

Or, si à la première, Houellebecq donne une réponse plutôt personnelle : l’homme, indigent, ne mérite en rien la vie éternelle, car de celle-ci, il ne tirera qu’un manque d’émotion, un manque de plaisir. Or qu’est-ce qu’il en resterait du bonheur, si toutes nos émotions nous seraient à tout jamais ôtées ?

La seconde réponse pour sa part, demeure des plus évidentes : le clonage !

On connaît Michel Houellebecq pour son cynisme, son regard froid et glacé jeté sur notre monde contemporain en déliquescence. Regard à la fois sans concession et d’une grande acuité. A l’instar de Maurice G. Dantec, Houellebecq dénonce sont temps. Une dénonciation en forme de signal d’alarme, mais surtout en forme de « faire part de décès ». Car disons-le : ni Houellebecq ni Dantec ne proposent de vraies solutions au constat. Non ! Ils constatent ! C’est déjà pas si mal... Et c’est en cela qu’ils sont de vrais philosophes : ils ont le sens du problème !

Revenons à Michel Houellebecq et sa toute dernière livraison qui fit grand bruit dans un vacarme de clichés consommés.

C’est donc l’histoire de Daniel1 qui se poursuit sur plusieurs générations : 25 en tout ! Daniel24 cite puis commente les textes laissés par son prédécesseur humain, lui le « néo-humain » tel qu’il s’appelle, un post-humain complètement cloné censé assurer la pérennité temporelle de Daniel1.

Les clones n’ont presque plus de contact entre eux. A peine s’écrivent-ils sur un Internet amélioré. Ils lisent les écrits de leurs aînés, essayant de ne pas reproduire les mêmes erreurs. Ils détiennent des souvenirs... S’essayant à anticiper un monde de catastrophes annoncées, Houellebecq cherche à demeurer cet écrivain « visionnaire » qu’il fut à l’automne 2001.

Mais tâchons de considérer plutôt ce nouvel opus comme la suite des Particules élémentaires, au moment où les découvertes de Michel Dzerjinski vont permettre de modifier l’espèce. Modification sur deux points essentiels : l’homme sera asexué et immortel.

A l’instar des précédents, sur le mode du roman sans intrigue, sous-tendu d’une histoire ténue, bardée de personnages stéréotypés fondés sur le modèle houellebecquien, nous entrons dans un des romans les plus étranges de Houellebecq.

Certainement pas son meilleur roman, le rythme étant assez inégal. Reste tout de même la pensée de l’auteur, loin d’être un « roman de la petite santé » tel que le prétend un certain « graphomane indigent ».

Dans la lignée de ses prédécesseurs, La possibilité d’une île est en prise avec son époque. Roman sociologique englué dans le réel et dénué du moindre style littéraire enseignée dans les classes de lycées par de vieilles agrégées de lettres, Houellebecq ne trahit pas sa démarche, ne se laisse pas réduire par quelques critiques littéraires dont les pendules du temps ont été stoppées depuis déjà vingt ans, continuant d’explorer le champ d’une littérature « post-moderne », sorte de littérature hybride aux frontières d’une fiction minimaliste et d’une vision rigoureuse, précise, d’une acuité « géniale » de notre époque et de sa décadence.

Voilà probablement assez d’éléments pour armer les pires « détracteurs » de Michel Houellebecq qui, au somment de sa gloire, doit naturellement essuyer la foudre des chiens du ressentiment.

Certes, Houellebecq refuse de travestir la réalité. Ce déni de toute transcendance, de toute médiation est probablement un préjudice porté au romanesque. Probablement une approche novatrice... une tentative de repenser la forme au profit du fond. Car disons-le : il y a un avant et un après Houellebecq.

Plus aucune génération de "futurs écrivains" ne pourra négliger ce que Houellebecq a entrepris dans sa tentative de consommer la mort déjà « diagnostiquée » de littérature française.

Dans ce roman, le point de départ est clair : l’amour est-il une réalité atteignable par les hommes ou les femmes, ou une cruelle fiction que notre sexualité biologique nous guide dans un triste plaisir des corps totalement dénué de sentiments ?

« Lorsque la sexualité disparaît, c’est le corps de l’autre qui apparaît, dans sa présence vaguement hostile ; ce sont ces bruits, ces mouvements, les odeurs ; et la présence même de ce corps qu’on ne peut plus toucher, ni sanctifier par le contact, devient peu à peu une gêne ; tout cela, malheureusement, est connu. »

On connaît la fameuse « quête » du bonheur en laquelle Houellebecq ne croit pas, ou ne croit plus, lui qui, par ce livre, se pose une autre question fondamentale, celle du sens de la vie ?

Heidegger avait, jadis, en son temps, repris la vieille question antique : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Une question fondant toute la recherche du sens. Un sens que la secte des Elohims bien évidemment se pose, et pose dans ce roman.

L’intérêt de citer cette rencontre entre le narrateur et le prophète des Elohims pour Houellebecq reste bien entendu de souligner les limites de la science, de la technique et surtout des religions.

On notera la fin annoncée également de l’islam, et surtout de l’islam politisée et extrémiste.

Houellebecq qui reprend la logique de la preuve ontologique à l’envers : Dieu n’existe pas, s’il n’existe pas, tous les fanatiques finiront par perdre face aux populations arabes de plus en plus séduites par le capitalisme et le plaisir, donc l’islam politique est déjà entrain de mourir : CQFD.

Il est vrai que sa tendance à dénoncer une catastrophique évolution des mœurs l’assimile à la droite la plus réactionnaire. Il est vrai aussi que les personnages de Houellebecq, tel Daniel1 dans son dernier roman, sont à l’image du français moyen : fragiles, stéréotypés, bien souvent racistes, ou participant d’un racisme rampant qui se masque derrière des clichés consommés mais destructeurs.

Laissons les faiseurs de scandales ou les biographes faire leur travail. On peut taxer Houellebecq de toutes les tares. Dans une époque qui favorise le flou artistique c’en sera d’autant plus facile. Reste que Houellebecq pour reprendre la formule de Dominique Noguez « veut du bien aux êtres humains ».

Et pour cela, Michel Houellebecq mise sur les sciences. A l’instar de Descartes, quatre siècles plus tôt. D’où son constat si juste des religions qui, dans ce roman, sont réduites à de vulgaires phénomènes de pure consommation. Sciences qui, selon Houellebecq encore supplanteront certainement la religion dans un proche avenir car elles sont seules capables finalement d’assouvir le rêve de vie éternelle.

Mais la vie éternelle est-elle seulement une possibilité envisageable ?

Et aurait-elle pour autant un sens ?

Simone de Beauvoir dans Les hommes sont tous mortels en dénonçait déjà la supercherie. L’homme ne mérite pas un tel destin ! Car c’est le destin le plus funeste qui soit !

Quand à Houellebecq, s’il semble ne plus beaucoup croire en ses « frères » humains, il continue tout de même de les créditer d’une faculté qui leur confère toute leur dignité : l’émotion. Faculté que la vie éternelle leur ôterait définitivement :

« Je compris également que l’ironie, le comique, l’humour devaient mourir, car le monde à venir était le monde du bonheur, et il ils n’y auraient plus aucune place. »

L’émotion, serait la rançon donc à payer pour obtenir le bonheur ? Et Houellebecq en écrivain désespéré au sens grec du terme règle la question sans illusion.

D’une écriture grise, d’un art consommé, La possibilité d’une île est très certainement le roman le plus maîtrisé de l’auteur, Houellebecq se fait à nouveau ce premier et dernier écrivain de la « post-modernité ». Le plus grand. Le plus précis. Le plus pointu. Sa force tient à la clarté et la simplicité du propos. Cela tient également d’un ton désabusé.

Dans sa vision désabusée (mais jamais désespérée) d’un monde frisant l’absurde, il écrit au final, que cette « île » est de loin impossible, que l’homme aussi évolué scientifiquement, techniquement, culturellement, resterait quoi qu’il prétende, une bête, un infrahumain, un post-humain dont les sentiments auraient disparus, et ne seraient pas plus heureux qu’autrefois.

L’homme selon Houellebecq ne mériterait donc pas la vie éternelle, car il ne sait que produire violence, tragédies et souffrances sur ses propres frères ; en bref, un homo sapiens à peine plus évolué que ses congénères, qui est pour lui-même le plus nuisible des êtres vivants.

La Possibilité d’une île, Michel Houellebecq, Fayard, 488 pages.



Publié le 26 septembre 2005  par Marc Alpozzo


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