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La fin du livre ?

Catégorie édition
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« Bientôt, il y aura des éditions sans éditeurs », Jérôme Lindon. « Devenez votre propre éditeur en ligne, Editez vos textes, publiez vos photos et échangez avec vos lecteurs. », Le Monde.

Le flou demeure avec l’arrivée de l’électronique et l’implosion des multimédia. Certes le livre électronique semble mort né. Reste que cette annonce nécrologique est à vérifier. Qu’en sera-t-il du livre dans cinquante ans ? Avec lui, notre culture, notre jeunesse, notre civilisation.

Ca va faire bientôt dix ans que nous avons mis les pieds dans ce que Pierre Lévy appelle la CYBERDEMOCRATIE dans un texte du même titre paru aux éditions Odile Jacob en 2002.

L’outil Internet, très « avant-garde » permet à chacun de mettre en ligne exactement ce qu’il veut. De s’exprimer librement et d’être lu par un grand nombre d’internautes...

Toujours dans le même ouvrage : Cyberdémocratie, Pierre Lévy annonce une généralisation de la démocratie étendue à la planète entière. Le projet politique de Lévy est un brin utopiste.

Si l’intelligence collective peut en effet s’étendre à toute la planète, qu’en est-il vraiment de la liberté, de la démocratie (symbole hypocrite de l’égalité des chances et des droits entre tous les individus) ?

Plus qu’une nouvelle chance de liberté ou de libération accordée à l’humanité ou l’Esprit Universel, l’Internet est, pour l’instant du moins, un nouvel espace public où règne la cacophonie ambiante d’internautes qui répondent dans les forums généralement sans se soucier de ce que le précédent à véritablement voulu dire ; cacophonie (que Juan Asensio appelle, à juste titre, les "fadaises participatives") d’une multitude de sites qui surnagent dans un vide ambiant ; avènement de communautés virtuelles qui représentent une société qui se fragmente de plus en plus, qui se replie sur elle-même, disposant du moyen de communiquer le plus puissant, et qui communique pourtant très difficilement. Certes, nous ne sommes pas encore prêts à recevoir de la part de n’importe qui, un texte, ou un projet qui ne soit pas préalablement passé par la moulinette de la censure institutionnelle.

Mais la question, la seule question que je me pose, n’est pas là. En fait, je me demande si le livre électronique et les nouvelles technologies sont une réelle révolution ?

Cette question est d’ailleurs posée par un excellent ouvrage de Roger Chartier paru chez Textuel, Le livre en révolutions, publié en 1997.

Dans son prologue, l’auteur pose la question suivante : en quoi le livre électronique serait-il réellement une révolution ?

Pour y répondre, Roger Chartier balaye tout d’abord, l’histoire du livre du papyrus, en passant par le rouleau, puis le codex, afin de nous mettre en garde : nous serions tenté de comparer la révolution actuelle du livre électronique avec celle qu’institua la grande invention de Gutenberg.

Or, la révolution du texte électronique est une révolution avant tout des structures du support matériel de l’écrit et des manières de lire.

Avec ceci près, que le livre électronique présente cette caractéristique singulière d’être la synthèse entre deux modes de lecture : celle de l’antiquité, le lecteur déroule le texte, et celle de l’époque médiévale, le lecteur peut utiliser des repères tels la pagination, l’indexation, le découpage du texte... Avec un peu plus de liberté qu’autrefois.

Car l’autre grande innovation, c’est la distance qui est offerte au lecteur. Roger Chartier nous indique que le texte électronique permet un rapport plus « distancié » et « décorporalisé », au même titre que le clavier de l’ordinateur se fait une « médiation » installant un écart entre auteur et texte.

A cette révolution s’ajoute celle de la chaîne du livre : autrefois les rôles (auteur/éditeur/typographe/diffuseur/libraire/lecteur) étaient bien définis.

Séquences temporelles qui vivent une véritable implosion, puisque la durée et la distance s’en trouvent rapprochées.

L’autre grand bouleversement sur lequel se penche Roger Chartier est celui du rôle du critique. A l’instar des vœux des lumières, le rôle du critique, par la révolution électronique, étant à la fois réduit et démultiplié, tout un chacun peut devenir critique, et selon l’idée du XVIIe dispose d’une légitimité propre, par un droit à un jugement personnel.

Le but donc de cet ouvrage qui se présente sous forme d’entretiens entre Jean Lebrun et Roger Chartier, c’est de comprendre comment dans l’histoire de la production des significations, les contraintes ont toujours été transgressées par l’invention, et les libertés de l’interprétation bridées, afin de mieux cerner les risques et les chances que recèle la révolution électronique.

L’auteur entre punition et protection

D’ailleurs de l’« auteur oral » jusqu’à la personnalité de l’auteur moderne dont l’autorité est fixée par la copie manuscrite puis imprimée, se sont écoulés plusieurs siècles de censure et d’interdiction de textes tenus pour subversifs par les autorités qu’elles soient politiques ou religieuses. Le problème que pose alors Roger Chartier dans ce chapitre est celui de la « fonction de l’auteur ». Cette fonction de l’auteur va connaître une forte évolution avec la question de la propriété. Une propriété pensée en termes économiques et financiers mais également en termes de contrôle et d’exactitude. Cette fonction d’auteur auquel Michel Foucault a beaucoup réfléchi, connaît une émergence dans l’histoire à partir des 17e et 18e siècles. Une évolution caractéristique sur deux points : de simple scribe, d’une Parole venue d’ailleurs, ou servile de la tradition, l’auteur se caractérise désormais par le fait qu’il défini son œuvre comme une originalité, ce qui n’était pas le cas, jusque là. Et en second, l’auteur peut à présent craindre qu’on lui impute une responsabilité politique ou religieuse ce qui lui vaudrait une punition ou que ses mérites lui soient récompensés par une pension. Cette « appropriation pénale » du discours pour reprendre la formule de Foucault a été pour les pouvoirs en place (politiques et religieux) une durable justification pour détruire les livres, condamner les auteurs, inspirer les auteurs. Le prince reçoit ce dont il est virtuellement l’auteur. Pour l’auteur, le tournant majeur se fait à partir du 18e, lorsqu’il bénéficiera d’un statut juridique particulier reconnaissant sa propriété. Un droit de propriété qui a couru jusqu’à notre siècle, même si, à la différence du 18e, un auteur aujourd’hui jouit d’une grande liberté mais peut perdre assez rapidement ses droits.

Le texte entre auteur et éditeur Comment comprendre les enjeux actuels du droit d’auteur et son évolution ? Pour essayer de répondre à cette question, Roger Chartier balaye toute l’histoire du droit d’auteur, l’auteur en tant que propriétaire littéraire, qui se fonde sur la théorie du droit naturel et esthétique, et qui trouve un véritable essor entre le 16e et le 18e au moment ou les libraires-éditeurs cherchent à défendre leurs privilèges. En inventant l’auteur-propriétaire, ils font de l’auteur le propriétaire inaliénable de ses œuvres, et ainsi peuvent devenir à leur tour propriétaires une fois le manuscrit cédé. Une invention du droit d’auteur, copyright en anglais, que la monarchie entendra limiter à une certaine durée afin que l’œuvre puisse à terme tomber dans le domaine publique. Mais avec l’arrivée des multiples formes électroniques, les principes du droit d’auteur deviennent plus difficile à appréhender. Dans ce processus de dématérialisation et de décorporalisation, la révolution du texte électronique libère l’auteur de la tyrannie des formes de l’objet-livre traditionnel, bouscule la « conscience typographique » devenu, selon les mots de Roger Chartier, « conscience multimédia » donnant à l’auteur la possibilité de progressivement modifier la conception du texte. La révolution de l’électronique s’attaque également à la réflexion à propos du stock : en remontant aux formes, à ce que les textes transmettent, à la diversité de leurs significations, en changeant les modalités de diffusion et de transmission, la fonction de l’auteur du 21e et 22e siècle évoluera, et l’auteur devra trouver une autre perception et une autre acuité dans le maniement des techniques multimédia.

Le lecteur entre contraintes et liberté Lire signifie : s’approprier, inventer, produire des significations. Le rapport du lecteur au livre est complexe nous rappelle Roger Chartier. En son principe, la lecture a toujours donné assez de liberté au lecteur pour déplacer et subvertir ce que le livre entendait lui imposer. Une liberté lectrice jamais absolue, déterminée par des contraintes, des capacités, des conventions, des habitudes que différentes pratiques de lecture caractérisent. Si du rouleau antique au codex médiéval, du livre imprimé au texte électronique on dénote plusieurs ruptures majeures, la révolution électronique pose pour sa part le problème de la définition du sacré. Résistera-t-elle au passage du texte imprimé (l’in-folio) au texte électronique ? Voilà donc posé la rupture entre deux approches du livre : jusqu’ici le livre faisait autorité, imposant révérence, obéissance, ou méditation. Le nouveau support de l’écrit brouille la distinction entre auteur et lecteur, entre autorité et appropriation. Plus de processus d’apprentissage transmissible de génération à génération, et une vraie rupture dans la définition des codes et des usages. Selon Roger Chartier, il est alors fort probable que l’on puisse imaginer une figure future du lecteur de demain.

La lecture entre le manque et l’excès

Si l’écriture et la lecture se complexifient au 20e siècle, relançant d’ailleurs le débat de l’illettrisme dans les pays riches, il n’en demeure pas moins que trois inquiétudes ont durablement habité notre rapport à la culture écrite. Première inquiétude, la perte du texte. D’où la copie du livre, l’impression des manuscrits et l’édification des bibliothèques. Selon Roger Chartier, il s’agit avant tout de recueillir, fixer, préserver.

Mais pour préserver, il faut encore se protéger de la corruption, d’où la deuxième inquiétude : l’excès. C’est-à-dire se préserver de la prolifération qui se ferait très vite obstacle au savoir.

Aujourd’hui, on constate, outre les débats autour des classes les plus jeunes qui se détournent du livre, une catégorie de non-lecteurs qui lisent autre chose que ce que le canon-scolaire définit comme lecture "légitime".

Ces écarts peuvent nous pousser à nous interroger, nous dit Roger Chartier, sur les nouvelles rencontres entre lecteurs textes, et la capacité qu’auront ces non-lecteurs à transformer leur vision du monde, leurs manières de sentir et de penser.

Troisième inquiétude : la lutte contre la prolifération, passant par des instruments de tri, de classement, et de hiérarchisation conduit à un paradoxe : l’insertion de nouveaux livres (livres qui sont des outils de classement) au sein des autres livres.

Mais la question du manque et de l’excès touche aussi à l’accès au livre, pour les classes les plus défavorisées comme pour les femmes jusqu’à récemment.

Soit on limite l’accès à la lecture et à l’écriture et on limite la démocratie, soit, à l’instar des mesures prises au 20e siècle, on offre une ouverture démocratique à tous, par un enseignement secondaire puis supérieur, et on crée un problème à nos sociétés contemporaines.

Les récentes inventions comme la bibliothèque bleue, le livre de poche ont multiplié les lectures, et le contrôle qui jusqu’ici justifiait la médiation de l’école, l’Eglise, la famille et la bibliothèque, faisant ainsi vaciller la légitimité de ces trois discours d’autorité.

La bibliothèque entre rassemblement et dispersion

Tout le problème de la bibliothèque se pose à travers le rêve « fou » de bibliothèque universelle qui est née à Alexandrie : comment contenir dans un espace limité et clos l’univers infini de l’écrit ?

Avec le texte électronique, ce rêve semble à présent réalisable grâce à la disjonction entre texte et lecteur. La bibliothèque idéale pour l’heure est celle qui, selon Roger Chartier, sait trier et sélectionner parmi la surproduction qui apparaît à partir de la deuxième industrialisation du livre au 19e. avec l’électronique, cette question de la prolifération risque de trouver une réponse, puisque la transformation d’une revue, d’un périodique ou d’un livre en texte électronique dispense la bibliothèque de toute conservation.

Reste une inquiétude cependant pour les spécialistes du livre dont Roger Chartier : le sens que donnera le lecteur dépendant beaucoup de la forme matérielle de l’objet écrit ne dépendra désormais plus d’éléments qui n’étant pas dans le texte lui-même, risque de se heurter à quelques limites.

La prolifération peut également conduire à l’inverse de la vocation même de la bibliothèque qui est la conservation : la destruction.

Le numérique comme rêve d’universel

En ces périodes de « blogosphère » -drôle de concept d’ailleurs, pour une mode si ordinaire : parler de soi !-, la question du numérique comme rêve universel n’a jamais été aussi pertinente !

Comme notre système récupère tout ce qui se crée, y compris se qui se crée contre lui-même, on peut constater qu’au sein même de « zéro land », c’est-à-dire au sein même des médias français, on propose à la plèbe de créer son blog, d’y laisser ses pensées les plus profondes.

D’être son « propre éditeur ». Mais éditeur de quoi ? On nous propose d’écrire. Mais écrire à qui ? Ecrire quoi ? Tout ! N’importe quoi ?

Premier piège : « soyez votre propre éditeur » !

Il n’y a d’éditeur que s’il y a des auteurs. Où peut-on voir des éditeurs qui n’éditent pas d’auteurs.

Deuxième piège : il ne peut y avoir d’auteurs que s’il y a un éditeur.

Bref, le serpent se mange la queue ! Pour se dire auteur, il faut faire nécessairement adouber son texte par un tiers. Un oeil critique qui viendra le sanctionner, le modifier, voire sacrilège : le censurer. Si vous publiez vos textes tout seul, vous n’êtes ni auteur, ni éditeur. Vous n’êtes rien. Et vos textes n’existent pas. Sauf, si... sauf, s’ils jouissent de l’attention de lecteurs !

Reprenons le texte de Roger Chartier : selon l’historien du livre, le texte électronique remet en question le problème fondamental entre l’affirmation des particularités et le désir d’universel. Il introduit également un autre vieux rêve de l’humanité : l’universalité et l’interactivité.

Peut-on espérer comme le voulaient les lumières du 18e assurer l’universel par l’échange des savoirs et de l’information contre la crispation des identités singulières sur leurs différences ?

Non seulement, le texte électronique pourrait signer un repli définitif, car ce ne sont plus les lecteurs qui vont au livre mais le livre qui va aux lecteurs (avec le livre électronique, on peut désormais lire sans sortir de chez soi), mais la liberté nouvelle que confère le texte électronique brouille les rôles : à présent, les auteurs peuvent devenir éditeurs et diffuseurs.

Dès lors, l’avenir du texte électronique se fera tel ce que projetaient les lumières ou sera un cloisonnement et un solipsisme.

En effet, la grande question est la suivante : saurons-nous exploiter les possibilités d’intervention dans le débat public de ceux que l’imprimé empêchait de s’exprimer, ou courrons-nous vers un système de monopole, de domination linguistique, et d’imposition idéologique ?

Le débat reste ouvert, et le défi est celui de notre temps présent.

Cette question de la prolifération des textes et des auteurs, de ce risque de solipsisme pousse Roger Chartier à se demander si un livre peut exister sans lecteur. A cette question, il cite la réponse de Paul Ricœur qui souligne qu’un monde de textes qui ne serait pas saisi ou approprié par un monde de lecteurs, ne serait qu’un monde de textes possibles, inertes, sans véritable existence.

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Publié le 29 septembre 2005  par Marc Alpozzo


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