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Temps et Mémoire de Gilles Delcuse

Catégorie société
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(JPEG) Tenter ici, l’ouverture d’un débat à propos de la mémoire, sur la base de ses ratés -c’est-à-dire ce qui en décontenance plus d’un- par l’inquiétude que cette indisposition peut provoquer, car la mémoire - sa manipulation, sa suppression, l’absence de rigueur dont elle témoigne, l’inventivité jusqu’à la mythomanie qui l’habite, les certitudes arbitraires dont elle s’étoffe...- est le socle sur lequel s’appuie les civilisations fortement hiérarchisées, en la fixant par l’écriture, pour justifier leur raison.

Il y a une adéquation entre la mémoire et le temps, et l’écriture est la gardienne de cette adéquation.

La mémoire est un sujet universel qu’il est sage de comprendre, et non un problème particulier qu’il faut résoudre.

Je ne propose pas ici, une opinion que je souhaite partager, mais une idée que j’espère discutable.

Le problème de la mémoire, c’est-à-dire les ratés qui se manifestent -lorsqu’on fait appel à cette faculté de l’esprit- étant permanents, montrent leur caractère déstabilisant.

Comme tout le monde, mais peut-être de façon plus appuyé, j’ai des troubles manifestes et inévitables de la mémoire.

Bien sûr, pour gérer la vie quotidienne, ça ne pose pas de problème, mais dès qu’apparaît un élément qui doit être fixé dans le temps, et qui ne se répète pas, alors il me faut le noter si je ne veux pas prendre le risque de l’oublier.

En effet, je n’arrive pas à fixer dans ma mémoire une donnée déterminée dans un seul moment et qui ne se répète pas, ou que son temps de validité vient vite à échéance, c’est-à-dire tout ce qu’il n’est pas nécessaire d’apprendre par cœur, de savoir.

C’est une partie de mémoire paradoxale, parce qu’elle fait appel à une durée déterminée, et qui se trouve oubliée dès que l’échéance de son temps est arrivé. C’est cette part de mémoire que je n’arrive pas à fixer pour tout le temps nécessaire jusqu’à son exécution.

Il se trouve que c’est la part la plus active de la mémoire, parce que c’est celle que nous utilisons en permanence pour mener à bien notre vie ordinaire, celle qui met en jeu un rendez-vous, des courses, retrouver sa voiture stationnée quelque part, tout ce qui est de peu d’importance... mais qui trouve toute son importance dans le moment qui le détermine, et qui est aussitôt oublié dès le moment d’après.

Alors, naturellement, cela crée des quiproquo, parfois cocasses, souvent agaçants, quelques fois déroutants. Et le par cœur n’a rien à voir à ce problème, parce qu’il ne s’agit pas de se rappeler une fable de La Fontaine, mais de ce qui doit avoir lieu dans un moment précis, retenir ce qu’il faut pour le moment de sa réalité.

C’est donc la mémoire qui fait appel à l’action, et non au raisonnement. C’est une mémoire qui s’inscrit dans une durée définie, et non dans une structure qui doit s’établir dans le temps. C’est une mémoire sans fondation, et ce qui la fonde est un moment éphémère. C’est pourquoi il est très difficile de l’appréhender.

Par définition, l’action ne s’inscrit pas dans la mémoire, mais par le raisonnement, lequel s’inscrit dans une durée.

La mémoire est le temps qui définit l’action, qui le détermine, qui lui donne un sens. Mais, le sens que le raisonnement donne à une action, n’est pas une adaptation rigoureuse de cette action, mais une traduction par définition approximative et arbitraire, une conception de cette action qui met en jeu, non pas le souvenir, mais la culture qui lui est attachée, c’est-à-dire les convictions qui sont propres à chacun et qui sont agissantes dans l’interprétation que chacun observe de ce qu’il décrit, et qui est ce qu’il croit être en rapport avec ce qu’il est comme être déterminé par le lieu géographique, le moment historique et la valeur sociale qui lui est attribué de son existence.

C’est pourquoi la mémoire ne saurait être un témoignage, mais une fiction.

Partant de là, tout ce qu’on détermine par ce qui est défini par notre mémoire, ne peut être vérifié que par le raisonnement comparatif d’un observateur objectif. C’est justement l’essence même d’un tribunal. Mais, une telle observation rend-elle compte de la vérité pour autant ?

N’est-elle pas le produit de l’intime conviction que nous nous formulons à travers le prisme de la morale que nous nous sommes contraints d’adopter, sous laquelle nous nous manifestons, et par laquelle nous adaptons nos jugements ?

Quelle sorte d’observateur pourrait être assez objectif pour rendre compte avec exactitude de ce qu’il voit et entend, c’est-à-dire comprend ?

On imagine aisément qu’un tel observateur objectif ne peut pas exister, parce qu’il n’existe personne qui ne soit pas impliqué par son propre être ; chacun est le produit de sa culture, de son rang et de son époque. On ne saurait s’abstraire de soi-même.

De la mémoire, naturellement, c’est une question d’influence et d’intensité, comme une intensité électrique, déterminée par des conditions initiales sur lesquelles elle se fixe, la culture à travers laquelle elle se manifeste, la fraction du moment qui l’oriente sur l’angle précis de ce qui est retenu.

C’est pourquoi il n’est pas deux personnes qui ne retiennent exactement la même chose d’un événement dont elles ont été témoins ; et l’on retient plus aisément un événement ou une idée dans laquelle nous sommes impliqués, plutôt qu’une information, parce qu’elle a le tort de capter notre attention sans aucun lien concret avec notre propre réalité, et quoiqu’on prête plus de réalité à ce qu’on voit et entend, bien que l’on se trouve dans l’embarras dès l’instant qu’il nous faut en faire une description, plutôt qu’à ce qu’on comprend de ce qui est vécu directement, parce qu’il est plus aisé de voir ce que l’on entend, plutôt que de comprendre ce que l’on vit.

C’est toute la force du monde du spectacle, pour lequel n’est vrai que ce qu’il porte à la connaissance, y compris lorsqu’il fait la preuve que cela est faux. Le but du spectacle, qui se confond avec ses moyens, est de capter les consciences et d’effacer la mémoire. Et il y réussit d’autant plus là où l’on est persuadé d’y échapper, parce que le plus souvent, on ignore que le spectacle est un village subliminal dont on ne s’évade pas.

La mémoire est un système instable dont peut parfaitement rendre compte la théorie du chaos. Elle agit comme un fluide, mais non linéaire, plutôt comme les variations de pression d’un fût de bière peuvent le montrer, par à-coups, avec ses trous noirs, ses périodes intenses, stationnaires, calmes, et dont le parcours ressemble à un labyrinthe aux multiples issues qui s’introduisent dans des entrées aux multiples possibilités.

Ce que nous retenons n’est que ce que nous devons retenir au moment où il est fait appel, de par une situation déterminée pour les besoins d’un problème à résoudre, à une ou plusieurs issues possibles, négligeant tout le reste.

La mémoire retient l’interprétation, non les faits eux-mêmes.

Et j’en donne pour exemple les multiples détails qui entrent en contradiction avec le comportement de chacun, et que l’on traduit par dispute, (du latin disputatio, discussion, controverse, débat).

Les querelles qui s’introduisent dans une relation sont le produit de l’incompréhension, plus que des certitudes, et quoiqu’on en rende compte par l’affirmation de notre raison. Mais la raison n’a rien à voir là dedans ; c’est plutôt la discordance qui se manifeste.

La mémoire est comme le jeu de hasard dont on croit maîtriser la règle, alors que c’est lui qui mène la danse.

La mémoire est le produit de la transformation de ce que l’on capte, et que l’on reverse de façon sélectionnée, à la manière d’un filtre, comme l’usine reçoit les fruits d’un côté, et les livres de l’autre, triés sous forme de confiture.

Naturellement, chacun proposera la confiture qui lui plaît le plus. C’est ainsi que l’on dit que la mémoire est sélective. Mais, elle n’est pas sélective par le jeu de la conscience, mais par celui du goût, c’est-à-dire ce qui échappe, de par sa nature, à la conscience.

C’est pourquoi la certitude de l’un renvoie au doute de l’autre. D’où les discordances.

Ces discordances, on les retrouve socialement, hors de la sphère individuelle. Elles apparaissent sous forme de colère incontrôlée, exactement comme intervient une crise d’hystérie dans un couple.

Cette forme est définie comme émeute, et qui est un joyeux bric-à-brac de jeux, de colère, d’amour, de haine, où rien n’est précisé que seulement foutre le bordel, sans que le désir d’inscrire ce moment dans le temps ne puisse trouver sa raison d’être.

C’est pourquoi, l’émeute est le plus souvent un moment que l’histoire ne retient pas, sinon pour le calomnier..

C’est précisément ce que l’Etat, par sa nature, veut empêcher coûte que coûte, de laisser l’émeute s’installer dans l’histoire, parce qu’alors elle tendrait à finir l’histoire. C’est ce qu’on appelle une révolution.

La révolution, c’est ce qui met la mémoire aux oubliettes de l’histoire, pour faire surgir un terrain neuf, vierge de toute dette, absent de toute contrariété, vide de toute propriété.

La mémoire est un jeu sélectif qu’une autorité veut maintenir dans la durée afin de neutraliser les effets de son instabilité.

C’est la raison de l’existence des lois, et notamment, celles de la censure et de l’index.

Ainsi neutralisée, la mémoire appartient aux psychologues, aux académiciens, et aux magistrats, aux enseignants et à tout ce qui a autorité dans le monde.

Il nous reste devoir se plier à ces lois pour paraître convenant.

En effet, combien ai-je pu observer que l’on n’est pas loin de me prendre pour un malade mental lorsque je manifeste une défaillance de ma mémoire.

La mémoire est directement liée à un rapport d’appartenance.

Que doit-on retenir sinon ce qui permet le maintien et la durée de ce qui participe au profit.

Et tout ce qui est identifié à la fête doit n’être que du souvenir, mais non ce qu’il faut retenir.

Qu’a-t’on besoin de la fête, en dehors des plages incorporées dans le temps du travail afin de le rendre supportable ?

Et que doi-t-on retenir sinon le temps du travail afin de le reproduire ?

L’oubli du plaisir est de rigueur afin d’interdire le désir de le renouveler sans attendre le moment lointain d’une prochaine fois qui n’arrive jamais.

Cependant, puisqu’il faut retenir ce que le travail identifie avec le sérieux, et oublier ce qu’il renvoie à des vacances, c’est-à-dire la marge de l’existence, qu’est-ce qui interdirait, de ce constat, d’en inverser les termes, c’est-à-dire oublier le travail et adapter son comportement aux moments qui savent se passer du travail ?

Jusqu’à preuve du contraire, nous n’avons pour toute vie que celle qui nous est échue dans le peu de temps qu’il nous est donné de vivre.

Alors, pourquoi la sacrifier dans ce que l’on identifie à une valeur et qui ne vaut pourtant absolument rien, le travail, et passer notre temps à rêver d’une vie que le travail ne permet jamais de réaliser ?

Bien sûr, on peut m’objecter qu’il faut assurer les arrières pour sa famille et sa progéniture. On oublie sa propre jeunesse, lorsqu’on se disait que nos parents, avec leur sacrifice, ils nous emmerdaient.

Et qu’est-ce qu’on entend par « assurer pour sa progéniture » ?

Et bien, comble du cynisme, on laisse supposer qu’elle se démerdera en étant salarié, c’est-à-dire tout ce qu’on exècre lorsqu’on est dans la pleine forme de sa jeunesse.

Ayant raté notre vie, on ne connaît rien d’autre que notre propre lamentable exemple à proposer, et pire, à imposer, parce qu’on a perdu le sens de la vie, on ne sait plus comment faire. On ne connaît que notre propre cage, avec ses lois et ses vérités imbéciles. On ne dispose que de notre enfermement, et c’est cela que l’on est tout disposé à proposer, convaincu qu’à défaut de richesse, nos mômes ne connaîtront pas la misère, alors que par ce programme, ils se retrouvent en plein cœur de la misère, sans aucune possibilité de s’en évader, comme dans un village dont il ne manque rien que celui de pouvoir en sortir.

Nous le savons bien, pourtant, qu’une cage dorée est d’abord une cage. Et qu’il ne suffit pas de ne manquer de rien pour avoir tout, c’est-à-dire la liberté sans laquelle la vie n’a aucun sens.

Sommes-nous si bien formatés au programme pour lequel nous nous astreignons à sa bonne marche, que nous en avons perdu l’imagination, c’est-à-dire l’idée pour laquelle le possible s’ouvre à soi alors que tout nous dit le contraire.

Mais que seraient ces gens qui nous disent de faire là où ils veulent que l’on fasse, si on cessait de leur obéir ?

Le risque est grand, cependant, de tomber de l’apparence qu’offre le peu d’argent que l’on a, au niveau d’un clodo que l’habitat d’un tonneau fait figure de grand luxe. Et pourtant, tout cela n’est rien qu’une simple question de point de vue, selon que l’on regarde plus ou moins loin, selon que l’on met la richesse dans l’instant ou qu’il nous faut l’étaler dans la durée.

Mais qu’est-ce que la durée, sinon la projection de l’instant dans le futur - c’est-à-dire ce qui n’existe pas encore- et donc comme tel, ce qui n’existe pas, car le futur n’est qu’une projection de nos fantasmes plus qu’il n’est le désir d’un projet.

Le désir, on le vit dans l’instant. L’instant d’après, c’est autre chose. L’étalement du désir dans le temps provoque l’angoisse de s’en trouver privé.

De là, l’idée de s’en approprier la substance. Et l’envie s’installe imperceptiblement. Du désir à l’envie ; du partage à l’appropriation, c’est ainsi que l’on passe de l’instant à la durée, du temps comme jouissance, au temps comme labeur. Alors que nous devrions manger pour vivre, nous avons fini par vivre pour manger.

Et la mémoire est cette faculté d’adaptation qui nous rappelle à cette inquiétude, en permanence.

Et maintenant, nous sommes perdus, nous ne savons plus comment faire. On fait avec ce qu’on nous impose par défaut d’imposer ce que l’on veut faire, parce qu’on a perdu le sens que contient notre imagination pour l’imagination d’un sens qui contient notre perte, celui de l’obéissance à l’abstraction du monde afin de ne pas crever. C’est là où nous en sommes aujourd’hui. Mélange de lâcheté, d’inquiétude et de perdition ; mélange de préjugé, d’autorité, de prétention. Quand donc viendra ce temps où nous haïrons notre condition si puissamment qu’on réussira à ébranler nos certitudes, et renverser les valeurs qui ont si bien forgé nos chaînes, dans une merveilleuse sublimité ? Hein ? Quand ?

Sommes nous déjà si vieux que les idées de notre jeunesse nous effraient au point de les calomnier ? Oui, je dis bien : calomnier, tant il est vrai qu’on n’est pas loin du mépris lorsqu’on évoque l’idée de vivre radicalement autre chose, comme le rappelait la vieille crapule Clemenceau pour affermir son pouvoir, lorsqu’il justifie l’anarchie par l’âge de la jeunesse et qu’il insulte lorsque l’âge n’arrive pas à corroder cette conviction. Et pourtant, que devrions nous nous souhaiter de meilleur ? De gagner plus d’argent ? De travailler moins péniblement ? De manger plus équilibré ?

Il n’est pas besoin de savoir lire pour saisir toute l’absurdité de ces questions, parce que nous savons bien que le problème n’est pas d’aller du moins bien vers le mieux, de mal manger à manger mieux, de mal être vers le bien être, mais de se saisir dans son entière liberté, hors de la cadence et des horaires, hors de l’obéissance et de la soumission, hors du salariat et du commerce, hors de l’autorité et de la hiérarchie, c’est-à-dire de se saisir dans son être.

Il nous faut pour cela, se détacher des lois de l’économie, s’éloigner hors de leur sphère d’attraction.

Cesser de penser en terme d’équivalence ; arrêter d’attendre un rendu pour un donné ; ne plus se formuler des projets en terme d’investissement ; ne pas concevoir le monde en terme de compétition, ne pas comprendre le savoir en terme de compétence, ni la vie en terme de limite à atteindre, mais s’ignorer comme produit salarié responsable pour se retrouver comme humain hors de la zone d’influence de la responsabilité policière de l’existence, ne plus rien espérer et oublier l’angoisse ; ne rien regretter ; ne rien imposer.

Il faut arrêter de produire en permanence la valeur du travail, parce que le travail ne sait produire que la famine, la douleur, l’obéissance, le danger, la maladie, la mort.

Jamais rien de beau ne s’est fait à l’ombre du travail, seulement l’idée que l’on s’en fait et que le spectacle embelli.

Le travail produit des prisons, de la famine, des maladies, de la pollution, des guerres, l’esclavage sous forme salariale de milliers de gens, et le privilège de quelques voleurs milliardaires.

On peut m’objecter que nous ne connaissons aucune autre organisation sociale qui dépasserait les fléaux que je viens de citer.

Mais, outre que ce fait n’invalide pas l’idée qu’il est peut-être sage d’essayer, vu l’état de délabrement dans lequel le travail met la planète, à une rapidité dépassant l’imagination des écrivains de S.F. les plus pessimistes, outre que ce qui n’existe pas n’implique pas que cela soit impossible, je ferai remarquer que bien des tentatives ont échoué parce qu’elles ont rencontré une hostilité redoutable, non pas seulement de la part des défenseurs de ce monde pour lesquels rien n’est plus affreux que de perdre leurs privilèges -au point de mettre en question le diagnostic vital de la planète pour les conserver- mais surtout de la part des travailleurs eux-mêmes, perdus dans leurs illusions, croyant risquer de perdre des avantages qui se révèlent n’être que les carottes qui servent habituellement à faire avancer les ânes, accrochés à des dettes qu’ils confondent avec de l’investissement, identifiant la richesse au peu d’argent qu’ils peuvent dépenser, la liberté au déplacement que nécessite l’emploi du temps que le travail impose, et la qualité de la vie au peu de loisir qui leur est accordé.

Bien maigre chose, mais enfin c’est leur chose, et ces pauvres y tiennent plus qu’à tout, puisqu’ils vont jusqu’à y sacrifier leur vie.

Pour éviter le pire, les pauvres s’enlisent dans la boue de la médiocrité.

Et ils jugent en toute mauvaise conscience qu’il n’est rien que ce qu’on mérite, puisque après tout, le peu que l’on a est mieux que n’avoir rien, et qu’à bien des égards, on devrait pouvoir y trouver un bonheur certain que ne mérite pas celui qui s’en plaint. Et pourtant, il n’en ressort que de l’insatisfaction.

Et l’insatisfaction qui ne rencontre pas sa critique, ne sert que les points de fixation sur lesquelles se trouve la fausse conscience, celle dont la positivité détermine une responsabilité personnelle à l’intérieur d’un système de soumission.

Cependant, il ne me semble pas inutile de rappeler qu’on ne saurait engager sa responsabilité en dehors de la critique du monde de l’irresponsabilité qui nous gouverne, et contre lequel l’impuissance rivalise avec le fatalisme. Toutefois, il y a bien des failles. Il suffit de s’y engager. C’est comme un saut d’obstacle ; un niveau de conscience différent, établi sur une géométrie non-euclidienne. Certaines drogues nous le révèlent. C’est pour cela qu’elles effraient les morts-vivants de la sauvegarde du monde des lois et de ses législateurs. D’abord, sous leur influence, on se sent désemparé. On n’arrive pas à trouver le mode d’emploi du chemin qu’elles ouvrent. Puis vient le moment de la séduction, ou du rejet ; le plaisir de l’étonnement, ou la peur de l’inconnu, selon notre disposition.

Le manichéisme ambiant ne permet pas d’imaginer un autre comportement que celui dont rend compte le positivisme rationaliste, à l’intérieur d’un système de coordonnées euclidiennes, que le monde moderne réduit à une structure binaire de réponse, où l’aléatoire n’a de place que dans le cadre étroit du calcul.

En bon rationaliste, on m’objectera que je laisse entendre qu’il pourrait exister un autre comportement plus près de l’esprit farfelu, ou faisant appel à une sensibilité exacerbée, plutôt que celui de la réflexion sérieuse et responsable, c’est-à-dire qui reconnaît le travail comme seule valeur réelle.

Mais il n’y a pas opposition entre la réflexion et la sensibilité, l’une n’est pas plus obtus que l’autre est irrationnelle.

L’une n’est pas plus un travail consciencieux que l’autre est un amusement sans véritable conséquence.

L’une ne trouve pas plus son siège dans la cervelle que l’autre n’est près du cœur, parce que toutes deux sont le centre de ce qui forme l’intelligence.

Ce sont les critères de la morale -que nous nous sommes vus contraints d’adopter à travers l’éducation qui nous a formatée- qui nous font confondre l’intelligence avec ce que l’on juge comme bon et sérieux, et que la prudence ordonne de ne pas s’éloigner, sous peine de se retrouver dans un monde trop parallèle pour être viable, à l’inverse du monde de la réalité qui ne saurait se développer sans massacre.

Ces mêmes critères qui jugent de ce qu’il ne faut surtout pas faire, parce que ce sont les seuls admis, les seuls qui trouvent leur justification par le simple fait que rien ne doit apparaître en dehors d’eux.

Mais, si la morale montre un degré d’intelligence qui a pour conséquence de supporter sa vie, l’intelligence ne démontre en aucune manière sa valeur morale, parce qu’elle se manifeste au-delà de toute valeur.

La valeur, c’est-à-dire ce que la morale définit arbitrairement, agit comme le corset pour le souffle, un régulateur qui maintient en apnée une vie que rien ne détermine par des limites, pas même la mort qui devrait être un renouvellement, parce que tel semble être la finalité de la vie de se renouveler en se modifiant, par suppression de ce qui la contrarie, et développement de ce qui la nourrit.

La vie est une donnée. Rien ne devrait obliger à la supporter.

Nous faisons tous les jours des actes idiots, gratuits et dérisoires, et cela bouleverse l’ordre naturel du monde. Le sens de la vie est inversé. Maintenant, la finalité de la vie se trouve dans sa modification, par suppression de ce qui contrarie l’ordre artificiel du monde.

On se méfie de tout ce qui n’entre pas dans le cadre étroit des critères dominants d’une sélection reconnue. On s’en éloigne par crainte de leur impossible détermination, alors que précisément, toute la grandeur de la vie est d’être imprécisée, non conforme, sujet à des potlatchs.

Nous nous éloignons de manière catastrophique de notre humanité par crainte de la perdre, et maintenant, nous ne savons rien faire d’autre que de reproduire cet éloignement à l’infini, parce qu’il ne nous vient pas à l’esprit que tout pourrait être différent, puisque rien n’est déterminé.

Il ne nous vient pas à l’esprit que le travail est une activité monstrueuse produite par notre schizophrénie, et non la responsabilité d’individus autonomes participant à la création d’un monde merveilleux.

Il ne nous vient pas à l’esprit que la procréation n’est pas le produit de l’amour et de la liberté, mais celui de nos angoisses et du froid calcul d’un monde quadrillé.

Il ne nous vient pas à l’esprit que la mort nous est une horreur parce que la vie nous échappe.

Il ne nous vient pas à l’esprit que l’on croit en dieu parce qu’on se sent abandonné, et non parce que le monde est magique.

Et d’ailleurs, de quel secours serait un dieu pour celui qui est libre ?

Il ne nous vient pas à l’esprit qu’on évoque un dieu pour répondre à la fausse question de la raison de la vie, au lieu de l’ignorer parce que la vie n’est pas une question, mais une donnée pour laquelle aucun sens particulier ne peut lui être attribuée sans provoquer son rapetissement, sa forclusion.

Donner un sens à la vie, c’est lui attribuer une vérité -par nature universelle- à partir de laquelle nous jugeons ce qui n’entre pas dans nos critères.

Mais, il n’existe nulle part une vérité universelle, en dehors des sermons que dispensent des prédicateurs dans leur empressement à moraliser les impies.

Ainsi, quelle valeur attribuer au sens qu’un évangéliste donne à la vie, lorsqu’on récuse la vérité contenue dans le christianisme ?

De même, quelle interprétation faire d’une civilisation ancienne que tout éloigne de la nôtre ?

On serait tenté de la corriger avec nos critères, pourtant si handicapants pour nous-mêmes.

L’erreur de parallaxe provient de notre égocentrisme instinctif, qui nous fait rejeter ce que l’on ne comprend pas, et ajuster à notre point de vue, le monde qui se dérobe de par ses mœurs, aux nôtres.

Nous sommes perdus au beau milieu de notre propre monde, comme le rat dans un labyrinthe.

Pourtant, nous avons la carte sous les yeux, mais nous ne savons plus la lire. Alors, nous préférons l’ignorer par crainte de l’enlisement sur des récifs insoupçonnables, plutôt que d’ouvrir les yeux.

C’est ainsi que nous risquons bien de mourir de faim sur notre île verdoyante, devenus incapables de distinguer le bon grain de l’ivraie, et la bonne route des sables mouvants.

Voilà qui justifie le salariat, et excuse la cohorte de misérables qu’il produit à sa traîne.

Aveuglés par notre propre obscurité, pour mettre un terme à ce cauchemar, il faut nous arrêter, même un instant. Arrêter tout, arrêter le temps linéaire que l’on subit, arrêter le fonctionnement administratif de la mémoire, arrêter l’agencement de la responsabilité parentale, tout oublier, et nous allonger à l’ombre d’un chanvre indien au doux parfum enivrant, et reprendre tout à zéro.

Voir également site : des troubles de ce temps



Publié le 30 septembre 2005  par Gilles Delcuse


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