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Prix Littéraires : corruption tancée avec talent ! de Bernard Lallement

Catégorie édition
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(JPEG) On en avait parlé, très timidement, juste avant les vacances. Le Service central de la prévention de la corruption, dépendant du Ministère de la Justice a décidé de s’intéresser, en autre, aux conditions d’attribution des prix littéraires.

Certes, il n’apporte pas de nouveautés en la matière. Ce qu’il dénonce est connu de tous ceux approchant, un temps soit peu, le monde l’édition. Mais son rapport annuel remis au Garde des Sceaux, et qui vient d’être publié, a le mérite de faire le point sur le fonctionnement, pour le moins obscur, d’un monde qui devrait n’être mu que par l’amour des lettres.

De plus, c’est écrit avec un tel talent que je ne résiste pas au plaisir de vous en retranscrire la teneur in extenso. (Seuls les intertitres et les surlignages ont été rajoutés pour plus de clarté.)

Bonne lecture :

DES LETTRES OU DES CHIFFRES ? OU LES RISQUES DE CONFLITS D’INTÉRÊTS DANS LES PRIX LITTÉRAIRES

« Au commencement étaient les lettres. C’est dans ce contexte qu’Edmond Huot de Goncourt a institué par testament la Société littéraire des Goncourt, qui a donné naissance en 1903 au prix du même nom afin de récompenser la qualité littéraire d’un roman publié dans l’année. Depuis cette date, les choses ont bien changé.

Selon l’hebdomadaire Le Point, « 180 titres, dont 84 nouveautés, sont édités quotidiennement et 1231 millions de livres vendus par 300 maisons d’édition. Le chiffre d’affaires quotidien de l’édition française est de 7,8 millions d’euros. Chaque jour sont vendus 162 838 manuels scolaires et parascolaires, 118 715 dictionnaires et encyclopédies, 278 830 ouvrages littéraires (dont 273 822 romans), 188 909 livres pour la jeunesse, 91 912 bandes dessinées, 29295 guides touristiques. 35 titres sont édités en poche chaque jour, dont 17 nouveautés, 343213 livres de poche sont produits chaque jour et 310060 sont vendus ».

Dans une livraison précédente, le même hebdomadaire rapportait que la seule annonce de la parution du sixième volume des aventures de Harry Potter avait fait progresser de 7,5 % l’action de la maison d’édition, les cinq premiers volumes, traduits en 60 langues, ayant été vendus à 525 millions d’exemplaires. C

es chiffres « donnent le tournis » et révèlent les enjeux qui caractérisent le monde des lettres et de l’édition.

Pour s’en convaincre, s’il en était besoin, il suffit de se reporter à certains succès récents de librairie aux thèmes douteux, exhumant les secrets d’alcôve ou les fantasmes sexuels de tel acteur, qui ne paraissent avoir d’autre justification que les sommes d’argent qu’ils rapportent à leurs auteurs et à leurs éditeurs. Il s’agit en l’espèce d’entreprises beaucoup plus mercantiles que littéraires. Les exemples sont multiples ; il n’est nul besoin de s’y attarder, d’autant que si cette littérature existe, c’est qu’elle a une clientèle.

Car c’est bien de commerce qu’il s’agit.

Certaines pratiques l’attestent, telle la publication d’un pamphlet dont l’auteur est anonyme, ce qui déchaîne les interrogations médiatiques et offre une publicité à bon compte (Au secours, Lionel Jospin revient - Edition privée - NDLR). On peut également citer l’exploitation qui est faite de certains événements dramatiques de l’histoire ou d’affaires criminelles dont les auteurs condamnés acquièrent une notoriété qui défie parfois les règles de la morale.

Tout le monde a son prix !

La question prend une acuité particulière chaque année en septembre au moment de ce qu’il est désormais convenu d’appeler la rentrée littéraire avant la distribution des prix du même nom à l’automne. Car nous vivons dans une société qui décerne des prix à défaut de ceux qui marquaient autrefois la fin de l’année scolaire.

D’ailleurs, tout le monde a son prix, le boucher pour son boudin ou ses tripes, le vigneron, le restaurateur, le boulanger, etc. Les gens du spectacle fêtent le retour du printemps en multipliant les cérémonies de congratulations réciproques, pendant que de multiples concours agricoles animent nos campagnes.

Le monde littéraire n’échappe pas à ce déchaînement de récompenses souvent décernées dans des conditions obscures mais qui vont appâter le chaland, à tel point que certains livres sont recouverts d’une bande rouge pour attirer l’attention et laisser croire qu’ils ont été primés.

Notre propos n’est pas d’ajouter un pamphlet à ceux qui régulièrement viennent prendre à partie le monde de l’édition qui cherchent eux-mêmes à devenir des succès littéraires et qui, volontairement ou non, alimentent ainsi le système. Notre seul but est d’attirer l’attention sur des dérives possibles compte tenu de l’importance des sommes en jeu.

Chaque année, environ 600 romans nouveaux marquent la rentrée littéraire. Très peu d’entre eux sont élus et connaissent le succès : moins de 20 atteindront un tirage égal ou supérieur à 50 000 exemplaires. Dès lors, l’affirmation de Jérôme Lindon apparaît comme particulièrement pertinente : « L’édition est le seul secteur de l’économie qui répond à une baisse de la demande par une hausse de l’offre. »

Or les maisons d’édition ne sont pas des entreprises philanthropiques. Elles existent avant tout pour faire des bénéfices et rapporter des dividendes à leurs actionnaires. Elles vont donc pratiquer une sorte de mutualisation, de compensation. Elles vont devoir récupérer sur certains succès les gains modestes ou les sommes perdues sur d’autres, ce qui prend une importance nouvelle avec le développement des à-valoir, c’est-à-dire des avances, généralement non remboursables en cas d’insuccès.

Conflits d’intérêts évident

C’est là que se situent les dérives possibles et qu’entrent en scène les prix littéraires. On en dénombrerait 1150 par an, toutes catégories confondues (près de 2 000 en comptant les distinctions et concours littéraires divers), les prix les plus importants et les plus connus générant des tirages supérieurs à au moins 100 000 exemplaires, quelle que soit la qualité de l’oeuvre primée, ce qui, de l’avis des spécialistes, représente un succès de librairie et assure des lendemains heureux à une maison d’édition.

En effet, il est difficile de faire la part des choses entre les membres des jurys, généralement tous auteurs d’oeuvres littéraires, et les maisons qui les éditent. Il y a là bien évidemment un risque évident de conflits d’intérêts.

Or, les conditions dans lesquelles sont recrutés, voire cooptés, les jurés, souvent désignés à vie, sont peu claires, ce qui les rend a priori suspectes.

Certains ont suggéré de renouveler chaque année les membres des jurys, à l’exemple du Booker Prize britannique, sans pour autant faire des propositions précises sur leur mode de désignation, ce qui a au moins le mérite de pointer du doigt une réelle difficulté.

Quant au choix qui est effectué par les jurys, il ne manque pas de laisser perplexe, certaines maisons d’édition paraissant monopoliser, directement ou indirectement, les prix au détriment des autres, jamais ou rarement récompensées, sauf peut-être épisodiquement pour détourner l’attention.

On doit également accueillir avec une certaine prudence les palmarès ou les classements des meilleures ventes publiées par divers journaux, généralement hebdomadaires. En effet, il paraît évident que les classements devraient être sinon les même au moins très proches dans chaque publication ; or on note des différences significatives qui ne peuvent que laisser perplexe sur les conditions et les buts dans lesquels ils ont été établis. Cette situation pourrait se trouver aggravée par la concentration qui s’opère dans le monde littéraire entre l’édition, la diffusion, la publicité et la critique, la diffusion étant le stade le plus important dans la chaîne ainsi constituée.

Certaines maisons d’édition, soit directement, soit à travers le groupe auquel elles appartiennent, assurent la distribution d’autres maisons qui deviennent ainsi dépendantes des premières. Il y a un risque de rupture des règles de la concurrence, les maisons ou groupes distributeurs ayant tendance à privilégier leur propre distribution au détriment des autres.

Les récents incidents qui ont affecté une maison d’édition, « absorbée » par une autre, viennent illustrer ces craintes (Le Seuil absorbé par La Martinière - NDLR).

La technique des produits dérivés, déjà analysée par le service dans d’autres secteurs, vient elle-même contaminer, selon les mêmes techniques, le monde littéraire, notamment par l’adaptation au cinéma ou à la télévision de certaines oeuvres avant de les vendre.

De même, les « transferts » d’auteurs d’une maison à une autre, moyennant une somme d’à-valoir conséquente, et le recours au système des agents témoignent du fait qu’écrire est devenu un véritable sport. Enfin, la mainmise qui paraît s’opérer sur le monde littéraire par certaines sociétés d’investissements, dont la vocation est peu littéraire, finit de jeter la suspicion sur un système qui n’est plus que mercantile puisque marqué par les rachats, les concentrations et la création de grands groupes qui sont l’apanage d’autres secteurs de l’économie.

Si au commencement étaient les lettres, à la fin sont les chiffres... »

Franchement, si après avoir lu cette prose, un éditeur ne signe pas un contrat avec le rédacteur, c’est à désespérer de la littérature !

Billet paru dans le blog "SARTRE" de Bernard Lallement

source : bellaciao



Publié le 30 septembre 2005  par torpedo


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