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Comment gagner un Prix littéraire en 20 leçons par Top de l’intelligence artificielle

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(JPEG) Tous les deux ou trois ans, un prestigieux prix parisien sacre un vrai livre de littérature, devant les autres livres intéressants. Or la conquête d’une haute distinction se travaille autant que la recherche d’un bon titre, surtout si le prix est prisé. Quelques astuces...

Vous êtes si nombreux à vouloir être un heureux lauréat à tout prix. La littérature est un art noble et la patience non la moindre de ses vertus : la gloire est une course et son prix une juste récompense. Aussi devant le succès de ce manuel épuisé chez l’éditeur par la razzia de tous ceux qui l’ont lu et suivi, nous en avons racheté les droits pour l’offrir désormais au plus grand nombre, sous une forme digest, plus digeste comme diraient les puristes : qui sait, un génie méconnu est peut être en vous ?

1. Alors, première règle absolue : si vous êtes encore un parfait inconnu, n’annoncez pas votre secrète ambition : c’est d’un rustique... ( mais si vous êtes déjà connu pour X raisons, revendiquez-le, les statistiques vous donnent raison : Valéry Giscard d’Estaing ( président polytechnicien de la fin du dernier millénaire ) fut candidat à tout et élu au sein des saints à l’Académie Française sans avoir écrit la moindre contribution à la littérature française.

2. Dès lors, ayez la patience de travailler le jury au corps. Concrètement, il s’agit pour vous d’intégrer la liste des nommés ( et non des ‘nominés’ comme disent les gominés de la Star Ac’ qui se sont aussi intronisés Académyciens ), disons une année pleine, quitte à se faire sortir au premier tour. Pour cela, évitez les petits éditeurs et ciblez, non, appâtez une grosse maison d’édition : c’est bien connu, seules les grandes maisons publient de grands romans. La preuve : elles les vendent ; et trustent les grands prix. Vous voulez gagner, préférez donc la Formule 1 à la New Beattle.

3. Il vous faut maintenant convaincre. Atouts majeurs : • une belle gueule, au choix : beau minet de 25 ans ou belle quinqua grisonnante au vent, beau baroudeur tanné au soleil ou hétaïre brûlée par la clope et l’alcool ; • à l’occasion, n’hésitez pas à donner un peu de votre personne : toute entreprise est d’abord une histoire d’hommes, il serait dommage de s’en priver, surtout si vous êtes mignon ou jolie... Autrement, passez votre chemin. Ou passez sur le billard : comptez 5000 € pour le nez et les fossettes, davantage pour les arguments de moindre consistance. Et vous auriez encore raison, nous naissons tous égaux en droits, dont celui d’améliorer la nature : l’Evolution meut la vie, l’ignorer est rétrograde. • accessoirement, un diplôme de grande école peut aider à passer la barrière des comités de lecture ; mais ensuite, profil bas, vous pourriez être injustement accusé de pistonnage. Au demeurant, la littérature se mesure à sa teneur et non à votre pedigree, pâle gage de qualité.

4. Ensuite, et seulement après, pondez un Premier roman : le label est vendeur ces derniers temps. Ah oui, quid de la fameuse angoisse de la page blanche ? Ecoutez, ceux qui publient n’en ont que faire. C’est une question de pure forme, comme une jupe de femme : faites donc assez long pour couvrir le sujet, mais assez court tout de même pour demeurer intéressant. La mini se porte toujours bien.

5. C’est le fond maintenant qui manque le moins. Vous avez de la chance, le cocktail pour paraître "littéraire" existe : • une ou deux références aux Anciens : Flaubert, Proust et Dante ont toujours la cote ; • on a dit références, non vos préférences. En clair, ne suivez pas vos illustres devanciers, cela est vieux. Or vous êtes jeune et avez vécu, vous voulez écrire car vous avez des choses à dire que diable ! Ne perdez donc pas votre temps à peaufiner un style ou travailler le contenu, cela nuirait à votre spontanéité. Le public hait les artifices, il veut du n-a-t-u-r-e-l : que du bonheur, ou que du cul. En deux mots : de l’extrême ! Insipidité et platitude n’attirent pas la moyenne des gens. Vous devez écrire ce qu’ils veulent entendre, vous êtes proche du peuple : au besoin, faites des fautes de français qu’il vous comprenne. Soyez moderne et populaire même, ne le snobez pas : l’aristocratie est passée sous l’échafaud voici plus de deux siècles, vous en souvient-il ? • parler du dolorisme et de votre triste vie est épatant : vous êtes auteur et humain, votre rôle est qu’on se reconnaisse en vos écrits. Alors au choix : dépression chic entre Place des Vosges et Place Saint Sulpice, fuite d’une secte intégriste de préférence ayant pignon sur rue, rémission de votre toxicomanie ( évitez l’héroïne : Christiane F. est déjà un immense succès ) et frasques sexuelles sauf si vous avez été abusé enfant : le lecteur compatira ; • si vous êtes poète, taisez-vous donc nigaud : n’est poète qui veut, le talent prend corps avec le temps, laissez donc mûrir. Nul ne commence plus carrière littéraire par des vers : au royaume de France, il est plus de poètes que de lecteurs.

6. Vous écrivez, c’est que vous êtes un original. Oui, tout le monde n’écrit pas. Vous devez communiquer cette différence en vous, vous êtes dans l’ère de la communication, alors communiquez ! Ou vous serez vite niqué par les communs qui eux ne l’oublient pas. Bref, soignez votre look. Soyez style. Et original : les fruits pourris, c’est déjà pris. Soyez décoiffant : pour des raisons de sécurité, les pétards sont interdits en studio, mais l’industrie a des lignes entières pour coiffer vos envies, vous le valez bien.

7. Vous publiez ? Non, vrai ? Vrai de vrai ? Mais félicitations ! Cependant, nul n’est écrivain sans sacre télévisuel. Alors tant qu’à faire, passez chez les meilleurs prescripteurs actuels : Ardisson, Fogiel, Poivre, et dans cet ordre. De grâce, fuyez les émissions dites "littéraires", vous seriez immanquablement étiqueté "intello". Le public snobe à juste raison ceux qui se la pètent. Si vous ne pouvez y échapper par contrat, votre éditeur s’étant décarcassé dans votre intérêt, passez alors en fin d’émission ( 1h30 du matin ) mais évitez que Poivre ou Durand ne parlent de vous : préférez leur un des chroniqueurs invités qui vous torchera cela vite fait bien fait en vingt secondes comme ils en ont le secret.

8. Vous pourrez difficilement corriger les fautes dans les fiches de ces présentateurs vedettes sans passer pour rustre : après tout ; ils ont pris sur leur temps pour vous lire, et si vous êtes là c’est que vous avez été bien lu et apprécié... Mais vous pourrez parfaire sans doute en amont les argumentaires concoctés avec amour par le service de presse à leur intention : choyez donc Cosette votre attachée de presse, c’est elle "l’homme de l’ombre", un travail bien ingrat, souvent une stagiaire payée des clopinettes généralement dès un très jeune âge.

9. Aide-toi et le ciel t’aidera : la concurrence est féroce, les candidats à la reconnaissance bien nombreux pour que ça marche sur le marché. Aider le destin ne sera donc pas de trop. Internet vous servira auprès du public branché : www.fnac.com permet de laisser anonymement ou sous pseudo un avis élogieux au bas de votre livre. Vous l’avez écrit avec soin et à la sueur de votre front, il est par conséquent excellent : soyez modeste en vous notant, 9/10 est bien, sauf si on pense déjà à en faire un film, auquel cas un 10/10 est de rigueur ; si vous n’y croyez pas vous-même, le public non plus. Au pire, cela vous servira d’exercice pour quand une grande chaîne fera appel à vous pour chroniquer chez elle. Ignorez les mauvaises langues qui dénoncent un manque de déontologie : vous avez Droit à la liberté d’expression, et l’opinion a le Droit de savoir. C’est votre vérité, et vous n’empêchez personne de dire la sienne. Si vous préférez les forums, prenez un pseudo : il se trouve toujours des esprits chagrins pour dénoncer un coup de pub et des administrateurs mal lunés pour sucrer le fil. Vous avez peut-être aussi une librairie amie : elle se fera une joie de vous y défendre et d’envoyer des courriels enthousiastes aux webzines ; mais évitez comme certains affidés de poster ensemble : sur un même site, un avatar ça va ; deux, bonjour les dégâts.

10. Soignez votre entregent. Si vous courez après un prix, vous aimez aussi les cocktails : vos lèvres sur le champagne sont comme poissons dans l’eau. Si d’aventure vous tenez mal l’alcool ou si passer aux choses sérieuses vous donne la migraine, prenez de l’aspirine : les rendez-vous mondains sont incontournables. Les ignorer indisposerait inutilement les journalistes venus exprès pour vous. Echangez aussi un peu avec les Sollers, Savigneau, BHL et autres Beigbeder, qu’ils n’aient pas l’impression que vous les dénigrez comme ces jeunes loups qui crient à l’esbroufe. En tant que jeune premier, vous ne perdrez rien à être charmant avec les membres du Femina ; si vous êtes femme, c’est que la vie n’a déjà plus aucun secret.

11. Un écrit vain annonce souvent un second roman, les auteurs d’un seul ( grand ) roman sont très rares ( Musil ). Programmez donc le vôtre vite avant qu’on n’oublie votre nom : il faut qu’on reparle de vous, c’est un gage de succès. Après le marathon du premier, vous pouvez faire plus court : pensez aux nombreuses lectrices du métro ( les hommes ne lisent que des quotidiens, reluquent ou dorment ) : que vous ayez rédigé un pavé ou un opuscule, c’est le même tarif à la télé, une minute max.

12. Vous publiez votre deuxième roman, re-félicitations ! Au-dessus de votre attachée de presse ( que vous vous serez empressé de vous attacher si vous avez suivi ), il y a la direction marketing ou son équivalent. Le deuxième roman est un label en devenir, mais encore pas assez : votre deuxième opus mérite donc qu’on le soigne : si vous êtes avenant, réclamez le bandeau rouge avec votre photo, Prix ou pas. Cette fleur de votre éditeur, courante au demeurant, vous engage aussi vis-à-vis de votre lectorat que vous avez sub-liminalement séduit ; il vous suit, vous lui devez donc une suite. Un écrivain a de la suite dans les idées, et donc toujours des idées pour la suite.

13. L’acheteur attiré par le bandeau qui prend votre livre est une espèce rare, en voie de disparition même : il lit ! Jérôme Lindon, directeur des Editions de Minuit a dit que l’édition est la seule branche de l’économie à défier les lois du marché, proposant une offre sans cesse croissante en conjoncture de demande déclinante. Pensez-y. Donc votre acheteur le lit, et il aime ça le bougre. Curieux de nature, il ne s’arrête pas à la couverture et retourne le livre : la 4e de couv’ est donc essentielle, comme soigner le dessous autant que le packaging. Donc, si • vous êtes originaire de ou vivez dans un patelin pourvu d’une librairie, mentionnez-la : le fils du pays y fait toujours quelques ventes supplémentaires. Evitez le parachutage : quelqu’un se chargera vite de dévoiler le pot aux roses, sauf si vous avez le bon goût de monter à la capitale : en France, n’en déplaise aux Romains, tous les chemins mènent à Paris ; • vous êtes socialement mineur ( i.e. vous habitez toujours chez vos parents ), mettez aussi votre année de naissance : votre précocité mérite d’être soulignée, vos fans en sauront un peu plus sur leur nouvelle étoile au firmament ; • vous êtes désargenté : précisez vos petits boulots, cela montrera que vous êtes un battant. De même pour vos larcins, le public soutient les reconversions vers les hautes sphères de l’esprit.

14. Voilà pour les détails en votre pouvoir. Pour le reste, c’est votre directeur littéraire qui écrit votre éloge. S’il vous publie, c’est qu’il croit en vous. Dans cette ère du réel, vous aurez donc probablement droit à quelques précisions du genre « *** a connu un immense succès avec son premier roman », « *** a été salué comme une voix neuve dans le paysage littéraire français » voire « *** a été traduit à l’étranger, notamment en *** et en *** où il est en lice devant *** pour le prix *** du roman étranger ». Et puis, comme il vous a lu, il ira sans doute aussi d’une appréciation toute personnelle : « *** est un des meilleurs représentants de sa génération », « sa plume fraîche et nerveuse renouvelle le genre », « *** a connu l’orphelinat, puis les petits boulots au noir qui ont noirci la noirceur de son univers sombre et obscur » ou plus gai « *** a été un artiste méconnu qui a couru le cachet ; remarqué à *** puis à ***, il se tourne aujourd’hui vers la littérature à laquelle il entend désormais consacrer sa vie », « voici donc le *** nouveau, enivrant à la lecture et incontestablement destiné à devenir un grand classique », « *** livre ici un témoignage bouleversant de vérité et de sincérité ». Et avec un peu de chance, son pronostic et sa conviction qu’« on ne saurait accorder trop de prix à sa double expérience de la plume et du vécu ». Si vous n’êtes pas originaire du Canada, veillez juste à ce que les accords soient neutres : en France, auteur est toujours de genre masculin.

15. Troisième roman publié ? Bravoooooooooooo ! Clap clap clap clap. Incontestablement, c’est que vous vendez ou vous vendez là où d’autres se viandent et se couchent sans plaisir. Vous avez acquis toute légitimité désormais pour aspirer à un prix, quand bien même il ne serait que du vent. Soyez prêt, un prix peut vous tomber à tout moment.

16. Au-dessus du service marketing ou son équivalent, il y a la crème. Temps donc d’activer le réseau de votre éditeur qui, si vous avez bien suivi, est une grande dame : la mariée est toujours belle et grosse avec un maximum de jurés au prix que vous visez. Les jurés sont des écrivains publiés, et ils ne jurent que par leur maison ( Actes Sud a ainsi eu un mal fou à obtenir un prix en 2004, de même que si vous n’appartenez pas au réseau ArtsLivres vous n’y publierez pas ). Comme vous êtes jeune et plein de talent, votre chance est que ces ‘vieux schnoques installés’ ( comme vous les appelez... ) ne lisent pas votre roman, ou ils mouront d’apoplexie devant l’éclatante démonstration de votre supériorité ( cf Salieri face à Mozart dans Amadeus ) : or pas de prix sans jurés.

17. Les jurés sont intègres, et jugent en leur for intérieur. Il ne vous sert à rien de lancer les rumeurs qui vous donneraient gagnant : cela n’alimente que la presse people. En revanche, niez, niez, niez : vous leur serez éminemment sympathique ( rien de plus antipathique que le parvenu qui s’y croit déjà ) et gagnerez par la même occasion l’empathie du public et des critiques gagnés par votre modestie et votre désintéressement.

18. Ne refusez plus de siéger maintenant aux émissions "littéraires" aux côtés de Sollers et autres d’Ormesson : votre avis sera écouté. Après trois romans dans une course à un prix prestigieux, vous devez faire l’unanimité. Un refus à une émission ou à une chaîne sera interprété par les spécialistes du PAF comme le signe de réserves à votre égard. Les candidats pressentis sont invités partout : en cas de chevauchement, l’émission de moindre audimat diffusera en différé ou, summum de la reconnaissance, se déplacera chez vous pour une interview exclusive. Ne parlez ni vite ni distinctement : il faut que le public puisse "imprimer" et dresser l’oreille. Et prenez votre temps : c’est autant de gagné au montage.

19. Vous avez reçu le prix tant convoité ? Goooooaaaaaaaaaaaal ! Toutes nos chaudes congratulations du fond du cœur. Mais votre tête est maintenant mise à prix. Les éditeurs concurrents veulent vous débaucher : faites donc monter les enchères, discrètement. En France, on ne parle pas haut de gros sous. En tant que mondanité, vous serez invité à d’autres émissions, et à tenir quelque colonne dans quelque titre à haut tirage. Vos pairs vous ont élu pour prendre la relève, alors faites au mieux : restez présent pour de longues années.

20. Vous pouvez maintenant sortir vos écrits refusés par le passé : ils se vendront nécessairement. Après le prix national, le prix international : la France n’a pas eu le Nobel depuis quelque temps, comme si la qualité de la littérature française avait baissé ! Maintenez un bon rythme : la qualité est dans la constance. De temps en temps, lisez un peu les écrivains impubères, peut-être y retrouverez-vous le jeune que vous fûtes, et passez-lui ce vade-mecum.

source : Arts Livres



Publié le 12 octobre 2005  par torpedo


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