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Contre-mémoire deuxième partie

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Sur les rivages de nos illusions, s’étalent les galettes du désespoir.

« Et nox facta est » Victor Hugo

Il faudrait se réveiller un matin en commençant par se demander quel jour sommes-nous, celui de nous-mêmes, celui qui a oublié celui d’hier par défaut d’ignorer celui de maintenant. Il le faudrait ; peut-être pour signer un début de sagesse, ou de folie, plutôt que l’habituelle négligence qui nous fait regretter le sommeil, en obéissant, comme l’animal d’un cirque, à notre instinct de soumission qui fait de la lueur du jour un devoir parmi tant d’autres anonymes. On se réveille rocaille ; on se gratte, et puis... on fonctionne enfin ; enfin prêt ; enfin prêt pour un maintenant de soumission dans l’oubli d’un labeur sacerdotal. C’est la loi de la folie salariale, hors de laquelle la vie n’est pas la bienvenue.

Alors, quel jour sommes-nous ? d’où venons-nous ? Depuis quand sommes-nous capables de parler ainsi ? Qui sommes-nous ? Voilà des questions désastreuses. Non ! se demander plutôt : que sommes-nous, nous autres, chacun, enfermé dans la forteresse de nos solitudes respectives... Oublié de tous, ignoré de soi-même... que sommes-nous pour oser se demander qui nous sommes ?

La chose ne peut prétendre à l’être, à moins d’un bouleversement iconoclaste. On regarde l’horizon, notre horizon ; celui qui s’étale devant nos yeux singuliers jusqu’à se perdre au bout de la jetée ; On la distingue à peine dans la brume ; on voit bien, quand même, que le chemin sinueux et inégal qui se découvre devant nos yeux inquiets, est encore long jusqu’à la berge ; notre berge ; celle qui nous est échue à défaut de n’avoir pu la choisir, et dans laquelle nous gesticulons à défaut de nous manifester. Parce que c’est de cela qu’est constitué notre indétermination ; c’est ce que nous sommes : un chemin infranchissable qu’on n’a pas choisi, mais qu’on ne peut refuser d’emprunter sous peine de disparaître dans les alcôves infernales de la mendicité marchande.

Sa forme être par identification, en place de sa vérité, car il n’est rien qu’une vérité ne saurait exprimer, sinon sa propre négation.

Nous sommes, mais seulement par défaut de n’être pas, et nous disposons de cette certitude bien fragile pour unique vérité.

C’est le contenu du secret de la solitude, la véritable solitude, celle qui dresse des pierres de granit autour de l’argile qui forme la base de notre édifice : nous ne sommes, dans le fond, qu’une forteresse de néant. Et il nous revient, au fond de cet abîme, de trouver les perles scintillantes qui, enfilées unes à unes dans le fil du destin, fait de chacun de nous des étoiles dansantes, ou des loques dignes d’un clochard céleste... Chacun à ses marques, prêt pour une ruée improbable vers l’or de l’espoir.

Nous sommes des êtres de solitude, à la recherche de notre Terra Incognitae, similaires à Christophe Colomb partit à la découverte d’une terre nouvelle, perdue au large d’une Inde imaginaire, plus soucieux, peut-être, de suivre une ambition qui devait lui apporter la renommée, que de suivre la raison marchande d’un empire. Mais le commerce, plus prédateur qu’indigné, s’empara de ces nouvelles terres ; foulure de l’espèce humaine.

Alors nous voici, nous, les descendants de cette pittoresque honte, satisfait à la lumière de la consommation dans un supermarché. Excessif plaisir évanescent...

Brouhahas intempestifs lassants... Nous voici partis en quête de la tranquillité. Nés sur le territoire de cette illusion, nous ne saurions chercher un autre point de fixation sans prendre le risque d’en perturber le sens. Irréprochable quête. C’est aussi qu’on meurt si vite ; si vite pour rien, avant même que notre rien ne s’emplisse de néant ; mort prématurée d’une vie nourrie plastique ; trois, quatre pièces hachélem, à prix discount ; voilà le nouvel accès à la nouvelle philosophie : travailler afin d’acheter de la tranquillité qu’abusivement, on compare à la liberté, par le libre choix de l’achat d’une petite quantité de cette liberté qui impressionne par son exclusivité, nous croyant uniques dans la solitude de ce choix, alors que nous sommes pareils à la goutte d’eau charriée dans un fleuve incontinent.

On travaille pour acheter de la liberté ; le reste du temps n’étant que chômé.

A quoi bon le reste du temps, si on ne peut pas acheter de la liberté ?

Alors on travaille beaucoup, quand on peut, parce que c’est du temps pour soi ; enfin, on le croit. On en est convaincu puisqu’on reçoit un salaire ; un salaire pour soi, pour un temps à soi. C’est un temps qui a la valeur du salaire. Et tout ce qui n’en a pas la valeur, est rejeté comme du temps perdu, du temps sans valeur, parce qu’il a perdu le sens qu’on lui attribuait avant de l’engendrer ; un temps qui ne dispose même pas d’une saveur d’origine dont le goût se serait perdu, et que l’évocation éveillerait la nostalgie, si ce n’est sous l’impulsion d’une dérive de l’insatisfaction qui nous fait confondre les regrets et les désirs.

C’est pourquoi, il ne vient à personne l’idée de partager un salaire qui élève dans l’honnêteté, puisque l’ayant durement acquis. C’est cela qui fait que l’idée de liberté nous est montée à la tête, comme le désir travaille nos organes, bien qu’on en parle en terme d’amour, persuadé que le travail est au sexe,ce que la liberté est à l’amour.

On s’achète de la liberté, rien que pour soi, pour soi tout seul, sans partage, sinon celui d’un prêté pour un rendu.

Ah ! quelle belle idée de liberté que celle du travail. Ne dit-on pas d’un vît qu’il besogne lorsqu’il pénètre la soumission de ce sexe qu’on ne saurait voir... Nous n’en sommes pas peu fiers. Copulation et travail, les deux mamelles de la soumission...

C’est là, tout le secret du droit au travail ; on travaille pour s’acheter de la liberté ; de la liberté pour soi ; rien que pour soi ; de la liberté qu’on achète pour soi-même, pour sa propre vie, pour cette vie que l’on croit être la vie, c’est-à-dire, dans notre perdition qui se traduit par l’égoïsme de l’agonisant : pour sa protection, sa survie. Et on copule pour engendrer la transmission de cet égoïsme.

C’est un temps si déraisonnable que les fous, eux-mêmes, en ont perdu leur raison ; car, tout de même, aujourd’hui, personne n’ignore plus que le travail ne rend libre que depuis peu, depuis que la philosophie Allemande s’est érigée en vérité, en lieu de la raison.

C’était probablement par un temps déraisonnable, entre Pologne et Alsace, un jour impossible qui a marqué la naissance d’un siècle qui s’est voulu le vingtième depuis que la folie s’est emparée des temps de l’Histoire, un soir sans mémoire qui a vu le triomphe du christianisme par le supplice de son créateur. C’est un temps qui ne se bonifie pas avec le temps.

Mais, il est loin, ce temps des camps de concentrations issus des pays froids qui avaient écrit, en exergue de leur sordide réalité, que le travail rend libre.

Depuis l’époque de ces Dinosaures, une avalanche de liberté s’est abattue sur des randonneurs impénitents, perdant la vie par refus de la gagner ; et d’autres, merveilleuses petites sauterelles, qui galopent de saut en saut, à travers leur employeur respectif, en recherche de conviction, à ramasser les miettes de la vie sous cette forme très spéciale qui consacre son temps dans le labeur fictif, en échange d’une tranquillité de domestication.

Le monde est beau, et il pleut dans la mémoire. Alors, le terrain des idées se couvre de boue. La chasse aux cadavres est ouverte. C’est le prix du silence. La chasse aux cadavres est ouverte, mais, ce sont nos amis, nos compagnes et compagnons, nos familles, qui sont là, étalés, à plat, éteint.

Nous nous comportons en gisants. Nous sommes devenus ce que nous avons toujours redouté depuis les temps les plus reculés, les plus enfuis dans la poussière de nos origines :

nous sommes devenus notre propre proie.

Nous payons le prix de notre silence en nous livrant à notre propre prédation ; nous payons le prix de notre silence afin d’ignorer le prix de toute chose. Nous aspirons tellement à la fermeté de la paix du silence... Paix bénite pour une liberté fossile...

Il y a des terres nouvelles à conquérir ; elles sont là, prisonnières de la cage thoracique de nos insipides croyances, pour le plus grand plaisir des midinettes en manquent de certitudes, prêtes à l’appât, figées par la vision des muscles d’un théâtre de séduction embelli de cuirasses de fer. Mais, il y a un code secret. Evidemment. Il y a toujours un code secret. Que personne ne puisse se l’approprier ! Surtout, ne pas l’égarer. Il est moi, ce code ; seulement moi ; moi, et personne d’autre. C’est cela qui est qualifié d’amour. L’amour parfait.

N’être rien d’autre qu’un code qui dépend d’une machine, qui ne reconnaît rien, aucun code, en dehors de soi au point qu’elle s’identifie à soi jusqu’à s’y substituer ; n’avoir rien, ce rien pour code et qui ouvre à l’identifiant duquel il reste l’assistance respiratoire à mettre en place ; alors on y tient, comme on tient à la vie, comme la source même de notre propre vie, et qui fait qu’on est sûr que c’est important.

Mais c’est pas important ; c’est trop léger. C’est léger comme le vent, et inconsistant comme l’air.

On y croit, cependant, comme on croit en la force de l’air, parce que son absence effraie, parce que c’est un code qu’il faut utiliser à l’abri des regards, de ceux des autres, tous les regards puisqu’ils sont tous plus soupçonneux les uns des autres. C’est ce qu’on identifie à l’amour, parce que les autres nous apparaissent à nous, ignorant le monde, comme un miroir d’absence et de convoitise ; un soi fantasmé comme des viandes nues, aux cuisses savoureuses, au sexe suave, à l’odeur envoûtante, présentées dans un film à la beauté pure, et qui restent inaccessibles, la gorge-vagin entubée. Coït respiratoire. Orgasmes machine réguliers.

On a très bien appris à aimer trop peu.

Que nous offre l’amour, que nous ne saurions offrir en retour, pour notre plus grande insatisfaction ? Ah ! systématiquement, l’identité se montre à soi par la face la moins séduisante. C’est toujours pareil, pareil, identique, dans un renouvellement sans surprise. Comme si c’était moi, toujours, que je vois dans l’autre. Mais, au fond, qu’est l’autre sans moi ? Et, qui suis-je, moi, sans l’autre, sans sa rassurante reconnaissance ?

Un monstre de plus dans l’échiquier de la folie.

Que nous offre l’amour vécu d’aujourd’hui, qu’en retour nous ne savons proposer, sinon le désabusement de soi-même ?

Savourer la tristesse de son couple, qui n’a de cesse de faire durer dans un avenir ce qu’il ne veut vivre de désir au présent, par la simple crainte de se voir disparaître sitôt énoncé...

Faut-il croire que l’amour dans un moment est l’ennemi de l’amour dans un toujours ?

Amour éperdu dans l’étendu de la convoitise... C’est que, comme pour toutes les expressions humaines, l’amour n’échappe pas à sa propre réalité antagonique, qui l’anéantit sitôt prononcé. La magie du mot flatte les carapaces figées dans l’anxiété, pour les vider de leur sang asséché.

Que nous offre l’amour pour toujours, si ce n’est un repli docile, que l’habitude de son expression accroît insensiblement, mais inévitablement ; l’aventure soudaine d’un moment frivole, s’efface au profit de la gestion de la vie domestiquée, de laquelle elle ne saurait échapper, sinon sous l’emprise de la passion dont l’issue, alors est fatale.

La domestication de la vie transforme la passion en devoir, et le désir en rôle exutoire ; harcèlement de factures et d’obligations de toutes sortes, soutenues par des efforts constants d’attentions factices ; un devoir de parenté ; un rôle de frère ou de sœur ; un môme à peine désiré ; l’école ; l’argent qui vient à manquer... Les nuits et les jours finissent par se mélanger jusqu’à leur suppression. Nuit blanche pour jour fade, nos sexes d’affamés deviennent égarement pour ersatz d’humain privé trop vite de tout, qu’un injuste mariage scelle jusqu’à un inavouable divorce.

La vie, flétrit avant de s’épanouir.

C’est la fin rigide d’une faim frigide. Amour... Amant...Qui est qui ? On ne sait pas vraiment ; on s’y perd. On y croit.

Gagner une frénésie de copulation dans un moment d’excitation lapidaire. C’est du moi, de toute façon, dont il s’agit ; du moi ! Qui ne le comprendrait pas ? De ce moi ignoré de tous, mais convoité par tous, sitôt qu’un intérêt se précise, un intérêt que l’odeur de sexe attire irrésistiblement. Un moi, de corps, de sexe et de folie... Pour le reste... C’est là, du vous vers ce moi, que l’on devine n’être réduit que du toi vers le toi (C’est pareil) ; toi, dans l’ignorance de moi, parce que moi dans l’oubli de toi. C’est l’amour d’aujourd’hui, dans son indésirable délire.

Mais, comment exister sans l’autre ?

Impossible réponse rythmée par des « Il faut », des « Tu dois », des « Je veux »... Et chacun reproche à l’autre, par un dire insignifiant, son propre réquisitoire, afin, sans doute, de ne pas s’éparpiller, comme d’un puzzle assemblé avec une patience infinie, et qu’un tremblement de terre en ruines le spectacle dans un instant redoutable ; déroute soudaine d’un alibi en miettes ; c’est ce qu’il faut éviter, éviter la déroute de ce sentiment si redouté. Amour d’accoucheur d’une unique entité qui n’admet rien hors d’elle, et moins encore elle-même, parce que rien ne peut exister qui n’en exprime son influence ; c’est ainsi qu’il n’est rien, de ce fait, qui ne doit exister hors de son influence.

Alors, voilà, c’est ça, c’est comme ça ; c’est des « Je t’aime » ridicules, parce qu’on n’y croit pas. On n’y croit pas, parce qu’il manque ce qui s’oppose le plus à l’amour, un sentiment d’appartenance, une formule choc de format toc ; voilà l’amour vers lequel chacun veut bien se soumettre, parce qu’il est montrable ; alors, on y croit. Moi, toi ? Peut-être pas, mais qu’importe. Nous n’avons aucune force d’influence. Alors, il FAUT y croire.

Il FAUT dire : « Je t’aime » Mais, c’est ridicule ; ça veut seulement dire : tu es à moi, tu m’appartiens, comme mon chien, ce si gentil clébard qui ne peut pas être comme les autres, naturellement ; ou mon parking qui va si bien à la dimension de ma voiture ; Ah ! Comme je l’aime... Voilà bien, là, l’état de l’amour...C’est un sentiment d’appartenance ; « Oh ! Oui, prends-moi... Entièrement... Je t’appartiens... Entièrement... » Ah ! si c’était seulement vrai... Vaste illusion. C’est l’amour d’aujourd’hui, qui n’est pas celui de maintenant, qui confond la passion avec la possession. "Proust" sous forme de magazine...

Combien de fois faut-il se tromper pour se saisir dans sa vérité ?

Que sommes-nous ? Qui êtes-vous ? Qui suis-je ?

Il ne s’agit pas de s’accepter, mais bien à l’inverse, de se comprendre.

Et on n’y arrive pas. Plutôt, on redoute d’y arriver. On est perdu à l’intérieur de sa propre pelote de laine ; on s’entortille ; on s’y épuise ; et puis, on finit de se soumettre, par bonheur, à défaut d’étouffer d’effroi, parce que, sans cela, on s’emmêle ; et plus on se débat, plus on s’emmêle ; ça crée une confusion insupportable parce qu’on en redoute l’issue par ignorance, et le moment, par incertitude.

Alors ?

Combien de fois faut-il se détromper pour enfin se saisir dans son propre mensonge ?

Peut-être, est-ce la peur qui nous guide ?

Peut-être que non, parce que la peur ne nous emmène nulle part ; Elle fige les faiblesses les plus accentuées, et ruine celles qui lui échappent dans des massacres immodérés. Non, la peur n’est pas conseillère, mais imprudence.

Mais, alors ?

On se trompe si souvent que nous nous croyons révoltés en se chargeant d’amertume.

Cependant que l’on croit quand même, ce « quand même » indélicat, à l’amour, parce que nous sommes dans la certitude de soi, étant dans l’impossible incertitude d’être.

On croit à l’amour, comme pour un dieu dont la relation nous reste inaccessible.

On y croit, et ce sentiment incontrôlable nous fait bander, parce que c’est bon. Nous confondons l’envie qui dresse le vît sous la pression du sang, et le désir qui soulève le cœur et tord les tripes, sous la pression d’un sentiment qui nous enveloppe. Et on finit par se tromper, plutôt qu’à tromper l’autre, parce qu’on mélange l’émoi de nos organes avec le sujet de nos émois, dans le pressoir de notre esprit délirant.

Le vit sert trop souvent comme objet de pénétration, plutôt qu’être le sujet d’un délire conjugué ; et l’organe ouvert à ce délire, s’articule bien plus souvent vers l’envie de la reproduction, plutôt qu’être l’identité de la transcendance.

Hélas, nous fonctionnons plus rapidement que nous aimons, parce qu’il semble bien délicat de traduire le vivant, sinon sous forme de mécanique, cette logique privée de sensibilité qui fait la vie incertaine, en nous éloignant de l’intelligence, par l’absurdité de son fonctionnement.

Cependant, que sont les sexes, sinon le sujet de la réalité, vécu dans le précipice de la jalousie, cette ignoble jalousie trahissant le démon qui broie les cœurs et les vide de leur sang.

Dans le fond, qui sommes-nous ? Homme ? Femme ? Non ! Sexe ! Aux confins de l’union, nous sommes sexes dévorant l’intérieur de nos entrailles. Ca tord nos boyaux ; ça rend sourd à toutes attentions ; et plus rien n’apparaît dans la beauté, parce que les sexes transcendent la beauté même ; plus rien n’a de goût, parce qu’aucun goût ne saurait s’imposer pour ce goût qui nous vient de nos organes ; c’est la vie par temps de pluie ; la vie couleur triste par temps de pluies grises lorsque le soleil des sexes cesse de chauffer le cœur des amants. C’est le divorce de l’espoir ; l’horizon se perd dans le firmament ; nous ne savons plus où aller. Un temps, nous avons cru en nous, et nous nous sommes trahis. hélas. Depuis, la viande a fini sa fermentation ; de consommable, elle est devenue avariée.

C’est sans mode d’emploi alors, que nous appréhendons la vie...

On en fait son propre usage, son propre mode d’emploi, chacun de son côté, bien maladroitement, comme les débutants de l’indifférence en proie à la responsabilité de leur existence.

On s’en console, se disant, après tout, que ce n’est qu’un amour gauche qui manque d’expérience ; on le devine à la verge qui hésite devant l’entrée du vagin, et au vagin, blotti au creux des cuisses protectrices qui refusent de se déverrouiller. Il y faut le talent d’une main experte, pour qu’enfin s’ouvre le secret de cet étrange cratère ; humide parce qu’en feu ; étroit comme un canal à l’allure de serpent parce qu’aussi large qu’un tunnel. Etrange gouffre semblable à un gant de velours...interdit devant le membre viril impatient...

En amour, malgré tout ce qu’on en dit, on est toujours un débutant.

C’est seulement l’expérience qui accentue le temps d’un ranci d’espoir juvénile, alors qu’il n’y a qu’imperfection de copulation.

L’âge décapite à jamais ces liaisons qu’il interdit ; la vieillesse de nos débuts nous éloigne des débuts de notre vieillesse, dans l’illusion d’être en corps, en vie.

Quelle incontinence de néant, l’amour vidé laisse derrière lui, en proie au désarroi et à la folie...

Ouvrons les yeux dessus, avant de les fermer à tout jamais ; ça forme vertige, peut-être ; qu’importe !

Il y a risque de tomber, sans doute ; et alors... On est déjà tombé dans son propre précipice, non par négligence, mais par ignorance ; ignorance de tout ; de l’autre ; de soi ; de chacun...

On est déjà tombé, parce que la paroi de nos opinions est aussi glissante qu’un mur sans aspérité couvert de graisse ; Alors, on glisse, et on tombe, et on glisse de plus en plus vite, jusqu’à tomber de plus en plus lourdement, jusqu’au fond du précipice... Jusqu’au bout de notre égout. On espérait un fil d’amitié, et c’est une corde de trépas qui nous est tendue.

Alors, on recherche un confident ; une oreille attentive à notre désespérance ; un entonnoir prêt à recevoir nos déboires dans un déversoir d’immondices. C’est minuscule, et bien ridicule au demeurant.

Et puis, c’est sans conviction, n’étant pas, nous-mêmes, assurés de notre échouage, mais il n’y a rien d’autre. Les amours défaits laissent dans la bouche un goût d’amertume, comme la saveur du ressac sur la roche, embaume l’atmosphère d’une odeur moite ; un échec sans combat, vaincu avant d’avoir livré son flot de désirs, que l’on voulait chevaleresque, dans la tourmente d’illusions perdues au large de nos espoirs...

Devant nous, l’enfer de Verdun se prépare à fêter son anniversaire, celui de la « Der des ders ». Triste privilège légué à la postérité. il y a eu déjà plusieurs guerres mondiales, avant la fin annoncée des territoires du monde des peuples ; d’autres se préparent, avant les bacchanales de l’apocalypse.

Nos ancêtres ont perdu, pour nous, la victoire qu’il nous revient, contres eux.

Les gueules cassées n’ont rien à envier à nos âmes perdues ; les tranchées de quatorze-dix-huit ont creusé, dans nos veines, les sillons de la soumission, et l’impuissance de nos illusions. Et nous nous voyons en conquérants puissants, puisque n’ayant rien de solide à défendre, et rien de consistant à s’emparer.

Il n’y a pas de victoire. Il n’y a jamais eu de victoire.

C’est pourquoi, on se mémorise l’exemple des peuples imaginaires d’une Bible qui se veut transcendante, comme référence à notre soumission, ou l’exemple de tribus courageuses vaincues par leur témérité à défendre leur histoire passée, face à l’histoire en devenir d’un monde technique que rien ne peut ruiner que lui-même.

Nous sommes là, maudits à jamais d’être nés à l’ombre d’un mauvais film aux couleurs pastels plastiques. C’est la guerre. C’est la guerre totale. C’est le monde des marchands qui nous livrent chaque jour une guerre totale parce que religieuse. Une guerre où la croyance de chacun tient lieu de vérité contre la croyance de l’autre.

Le monde est religieux et son dieu est l’argent

Fini le temps des guerres outrageantes que provoquaient les religions d’une époque ignorant le monde des marchandises.

Nous sommes maintenant, assis au beau milieu d’un théâtre belliqueux, soumis à la pulsion de la convoitise et de l’accaparement. Le dieu des juifs dont se sont emparés les chrétiens, ces dissidents du judaïsme, est enfin descendu sur la terre pour empoisonner nos convictions. Ils disent que leur dieu est la Vérité, et que nous sommes ses serviteurs, nous, chrétiens, qui pourtant, haïssons les juifs. Voilà un non-sens de plus dans le tabernacle des convictions. Et nous voilà, tous ensembles juifs et chrétiens, dans la désunion, semblables aux iconoclastes vandales qui formèrent l’esprit des païens.

Chacun, dans la folie, nous nous croyons le fils de Caïn, alors que nous ne sommes que le produit de l’égoïsme.

Tout cela n’est que mensonge. Mensonge du monde doctrinaire sur le monde païen. Le monde des juifs, comme celui des chrétiens, est un faux monde. C’est le monde du mensonge qui justifie la vérité de ses propriétaires contre tous ceux que tout porte à croire que vivre, c’est autre chose.

On ne sait pas très bien ce que veut dire vivre ; on suppose que ce n’est pas ce que l’on vit, parce que, ce qu’il est donné de vivre, ne se fait que sous la contrainte, la méchanceté, la jalousie, l’accaparement, l’appropriation, le travail, l’orgueil, la veulerie, la trahison, et l’obéissance à l’arbitrage de ces formes d’inquisition.

C’est aussi que le mensonge est un moment de la vérité, ce moment qui ne s’avoue que par la force, et ne domine que par la faiblesse.

Alors, on transporte les marchandises d’un quai de gare à l’autre, en partance vers nul part, entre deux moments indicibles, affiché d’un prix de revient. On se console en se disant que c’est pour l’amour. Pour l’amour... On est si fier de rendre service ; de transporter ces marchandises dont le cœur est empoisonné, d’un quai de gare à l’autre, en partance vers nul part...

Mais, ce n’est pas pour l’amour ; c’est seulement pour l’argent, cet autre nom de la dévastation.

Mais, moi, je ne veux pas de leur service ; et je ne veux pas le leur rendre. N’attendez rien.

J’ai seulement besoin d’oubli ; d’oubli, comprenez-vous ? Pas de service.

Je ne suis pas un vandale, pas même un païen, et moins encore un juif ou un chrétien croyant, mais un athée ; je ne crois en rien.

Et quoiqu’il faille être souillé des croyances du christianisme juif, pour pouvoir s’en affranchir, s’en débarrasser comme on le fait d’un vieux vêtement devenu inélégant à force d’avoir couvert son égoïsme. Dieu ne peut exister que pour les impénitents de leur moi.

A quoi bon croire en quelque chose d’indépendant de soi, hors de soi ? Quel sens attribuer à ce qui échappe jusque dans l’étrangeté de soi-même ? voilà un privilège issu du Christianisme de Judée : douter de soi parce que soumis à un dieu qui se manifeste hors et malgré soi, dans la crainte et l’ignorance. C’est cette condition qui me fait rejeter l’autorité de ce dieu ; qui me le fait réfuter.

Je ne crois surtout pas à un doute qui viendrait briser la certitude de mes penchants. Douter de l’absolu revient à en questionner sa raison, mais non le réfuter. Hors, il s’agit de le réfuter.

A quoi bon cet autre qui trouve sa cause dans l’enfantement de l’humanité ?

Quel besoin y a-t-il d’aller vers cet autre inaccessible, sinon d’être dans le doute de soi-même...

On préférerait, dans ce cas là, parler d’amour. C’est défaut de son absence qui nous en fait parler. Parler d’autre chose n’engage à rien que l’illusion d’un engagement, pareil, en cela, à un vieux militant sur le retour de sa guerre pacifiée. L’amour... Ce que l’on tient pour tel ; c’est qu’il nous faut bien qualifier le sentiment déroutant qui nous submerge jusqu’à provoquer notre propre déroute, faute d’en saisir sa nature essentielle. Alors, on s’accroche à des critères plus faciles à saisir ; comprenez, à voir. Tout est dans l’apparence.

Il n’est pas d’amour sans jeunesse, ni beauté. La beauté, tel un envoûtant Cobra, tient dans la pureté apparente de sa jeunesse. Mais, derrière les yeux ensorceleurs du Cobra, se cache une beauté mortelle. La jeunesse se fane sous les plis de notre visage. Le sculpteur, qui nous avait faits semblable à la pierre de marbre, nous abandonne au temps, et nous livre à la vieillesse.

Alors, une part de nous disparaît. On se transforme en pierre de silex, traversé de mille griffures creusées par le temps, comme le lit d’une rivière subit l’érosion du contenu de son mouvement. Et on finit par disparaître dans la poussière qu’un néant, un jour sans mémoire, a fait surgir d’un ventre à forme humaine qui se croyait désir alors qu’il n’était qu’envie.

Aussi, nous préférons, pour notre sécurité, le bonheur, malgré la contrariété qu’impriment les rides sur le visage.

Le bonheur est plus simple à appréhender que l’amour, parce qu’il n’est qu’une chimère attachée à la perfection de notre égoïsme. Si je suis heureux, qu’importe le monde ; je me suffis à moi-même. Et cela convient à satisfaire l’égoïsme. C’est en cela que le bonheur produit du malheur ; il est un malheur positivisé.

C’est finalement, de malheur dont nous vivons ; et nous le vivons avec bonheur par ignorance de son objet ; seul le sujet, c’est-à-dire, moi, suffit à le justifier.

Alors, on érige des murs, tous plus hauts les uns des autres, et de plus en plus longs, comme pour ceinturer une propriété d’illusions sur l’arrogance de notre bout de terre, afin de se protéger du malheur des autres.

Il n’est rien de plus affreux qu’autrui ; on en déteste ses expressions les plus accentuées, son malheur qui nous gêne jusque dans la culpabilité ; son bonheur, qui nous agace jusque dans la jalousie.

Nous recherchons notre huis-clos afin d’éterniser le seul moment pour lequel nous éprouvons de l’émerveillement à vivre : l’absence de toute manifestation.

A suivre...

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Publié le 24 octobre 2005  par Gilles Delcuse


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