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Coup de sang

Catégorie société
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Extrait d’un article paru en novembre 1990, dans le n° 12 de la revue "Les Provinciales" :

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(...) Les élites se prennent pour des élues, les lecteurs du Monde s’abandonnent aux ires impuissantes des lecteurs de Minute, qui osait titrer il n’y a pas dix jours sur "le coût de l’immigration", pauvres ..., pauvres pauvres sinistres ... bornés, bouffez-la votre dot, bouffez-la entre vous et finissez de dégénérer en vitesse, rapières rouillées, sourds haineux !

J’aimerais qu’à tout jamais vos triomphes vous soient rentrés dans la gorge.

Qu’on vous écoute. Qu’on vous lise, que votre mauvaise foi soit partout débusquée.

Mais que votre visibilité peut arranger, souvent, vous qui êtes la part immonde de l’univers !

Nous devons traquer vos germes en chaque lieu de nos mémoires, en chacune des réponses que nous pensons pouvoir donner à nos manques.

L’erreur, c’est l’immobilité, la trouille intime. Il y a aussi, hélas, des glaires de vérité dans votre cynisme et la bêtise méchante. Tout lire, ne pas se laisser prendre de court. Il vaut mieux branler Bludine que brûler encore Jeanne d’Arc.

Qui est Bludine ?

Avec ce nom, ce contrepet pourrait devenir l’héroïne d’une bédé. Bludine...

Elle a quinze ans, vingt ans, vint-cinq, elle est jolie. Je l’ai vue vendredi 19 octobre dernier place de la Nation, dans la foule enfant zonarde qui, sans doute, ne lira jamais les provinciales, ni celles-ci ni les vraies.

Pourtant quand elle m’expliquait les raisons de sa présence dans la rue, sa volonté d’apprendre dans des conditions décentes, son angoisse d’être oubliée dans son lycée de banlieue, et oubliés ses profs à la violence abrutie du désespoir, le cri des pauvres, il y avait dans la force de sa conviction quelque chse qui m’a fait penser que notre combat était un peu le même, était le bon. Je m’attendris.

Bludine chante, j’écoute, elle a le droit de la ferveur pour elle.

Chante Bludine ! Et vous les villes, écoutez !

Les villes : édiles encaquemurés dans nos pleins d’impuissance, villes, grosses big cities.

Il se passe quelque chose à l’ombre de nos buildings, ça nous fait peur, ça nous affole.

Nos banlieues, tout d’un coup, vous réveillent. Sans même plus de haine, sans vouloir se venger de votre long mépris...

écoutez-les, les villes, vos petites sœurs infortunées, pendant qu’il en est temps !

Ne vous raidissez pas, on voit ce que ça donne quand au premier "glissement" Vaulx-en Velin s’enflamme - car si vos banlieues n’ont pas de haine, je crois, elle n’ont pas de patience non plus : vous leur avez mangé toute leur réserve de calme depuis tellement de temps, on peut avoir la rage simplement par dépit.

(...) "Les chants les plus désespérés sont les chants les plus beaux", il paraît.

Ah Musset ! Ô romantique Désespoir !

Quels crimes se prive-t-on de commettre à vivifier cette maxime ? - aucun, ou presque.

Il y a quelques siècles, (...) la sagesse nantie se prévalait de "l’ordre des choses". Plus cynique, certaines bourgeoisies d’avant les luttes ouvrières qui ont ensanglanté la mémoire contemporaine, et ennobli légèrement l’esprit de quelques hommes, avouait sans vergogne la conquête et la conservation de privilèges.

Aujourd’hui on vous roule dans la responsabilité et dans la participation.

Demandez, vous verrez : "Nous sommes tout à fait d’accord avec vous, mais il faut être solidaire, patient, citoyen... Bien sûr, Bludine, elle est moche votre école, et vos livres, et votre école, et le savoir qu’on vous dispense, et votre école, et l’usine de votre cher papa, et votre banlieue, et... bien sûr, mais comprenez, les résultats, la conjoncture, (...) la guerre..."

Aujourd’hui, Bludine elle n’a plus envie d’attendre. Elle pourrait faire une scène à sa mère, ou à son père, parce que les verres à la maison ne sont jamais propres, elle prendrait une torgnole et ça serait bien fait ; son père le lendemain irait furieux à son boulot et foutrait son poing dans la gueule du premier qui lui dirait que sa pièce est mal tournée ; ou sa mère s’engueulerait avec la caissière du Prisunic d’à côté. Le monde irait son train.

Bludine a envie que le train déraille.

Oh ! t’inquiète pas pépère, elle attendra sûrement !

Mais elle a des idées plein la tête de la façon dont il faut qu’elle passe le temps pour que le déraillemetn du train qui se prépare serve pour une fois d’autres intérêts que ceux du chef de gare.

On ne trouve plus de naïveté nulle part dans nos années - on ne trouve plus d’innocence depuis longtemps dans les vôtres, édiles, potentats !

Bludine, elle a pas mal réfléchi sur la "mort des idéologies", qu’elle appelle simplement la mort, ou l’enfer.

Elle en a ausculté tous les symptômes, a mesure que les annnées 80 étalaient leur ode à la réussite, et qu’elle voyait les jambes de sa mère se gonfler de varices, son père devenir con et teigneux, les copains de ses frères, ou ses frères, piquer les mobs des proprios de la cité voisine. Un moment elle s’est dit qu’il suffirait d’accéder au fric, faire partie à tout prix des gagneurs, la jouissance à Tapie.

Et puis il y eu la loi Devaquet, l’affaire Oussékine, tous ces branleurs de journalistes rêvant à leur Grand Soir trahi qui ont pensé se racheter une vertu, se payer une rédemption en bramant à l’appel de la rue.

Elle a senti, Bludine, planer sur elle et ses potes l’infecte odeur de la condescendance, les aïnés pourris de fric et de Réussite qui, dans leur repentir, pourissent tout ce qu’ils touchent. Elle a eu le sentiment de s’être fait baiser ; elle a senti qu’elle se révoltait mal, contre n’importe quoi ; elle a vu ses leaders se précipiter, via les media, dans les bras du pouvoir.

Elle a senti que par la voie du fric la plupart des Bludine seraient toujours baisées.

Or elle est généreuse, Bludine, parce qu’elle est encore jeune (les rares adultes généreux ne le sont que d’être toujours jeunes). Elle cherche donc un autre chemin. Elle va trouver.

(...) Te laisse pas faire, Bludine, choisis-le bien ton butineur de fève, et prie, prie si tu veux, pour que l’âme de Jeanne d’Arc qui court dans tous les sacrifices des hommes ne se laisse pas flétrir par le souffle nauséabond de ceux qui ont trop peur d’être pour exister sans bannière. Chante au combat, Bludine, chante au lit, chante partout.(...)



Publié le 3 novembre 2005  par Serge Rivron


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