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Que vive la révolution (ou VIVA ZAPATA)

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Extrait d’un article paru en juillet 1992, dans le n° 32 de la revue "Les Provinciales" :

QUE VIVE LA REVOLUTION (ou VIVA ZAPATA)

On ne le sait pas encore vraiment, on le devine. On a du vague à l’âme, on prend des cachets, on visite des voyantes, des sorciers, des gourous, on parle un trémolo dans la voix du retour du religieux, on boit des tisanes, on se dope à la prométhazine ou à la thalasso. Manoeuvrs dilatoires, le vertige un instant arrêté n’en finit pas de nous étreindre. Car ce que nous sentons si fort, au-delà de nos contorsions accumulatives, ce à quoi nous échappons de moins en moins facilement et dont nous pressentons qu’aucune civilisation ne s’est jamais relevée, tient dans cette effroyable et dérisoire constat : on n’a plus rien à dire à ceux qui se constituent de parole, plus de mots, plus de gestes bientôt : nos enfants nous regardent, et nous les distrayons.

Le Verbe est mort.

Désintégré dans une logorrhée qui n’en finit plus, le verbe est mort de nos excès. Le verbe est mort, tirons une salve ! (...)

La révolution comme ultime remède, drastique. Secousse tellurique pour empêcher la dissolution mortelle. Le verbe est mort, c’est grave, on y est presque, regardez ! Comment croire encore un seul discours, même le sien ? Comment adhérer ? On n’entend que jouissance lascive d’un côté, envie de l’autre. Sérénade et misère.

(...) Côté jouissance, on nous simule la république du bonheur qui n’arrive pas qu’aux autres, il suffit de le vouloir très fort, tiens je te prête mes ailes. On nous stimule. Côté envie, côté misère, on vit à cours de mots d’emprunt. Alors à court de mots de temps en temps ça cogne.

De temps en temps une banlieue se réveille, une ville à feu et à sang, tiens il faudrait construire un stade, mais quand même, une crèche, démolir une tour, 60 morts à Los Angeles, 500 000 en Irak, comment peut-on e narriver là, repasse moi un peu de ce délicieux gratin. On fait les comptes, cette leçon vaut bien un fromage ? Sans doute - Pourtant lentement l’amertume s’insinue dans les pourcentages de notre cynisme.

Est-ce l’ennui, qui suinte ainsi de notre aveugle contentement ?

Est-ce la bête en nous qui hurle du fond de sa prison domestique ?

Est-ce la charité qui nous ferait désespérer enfin du jeu d’ombres où nous nous complaisons ?

Ah ! qu’ils rompent n’importe quelle digue, et qu’ils s’installent là, comme les miroirs de notre néant collectif ! Il est grand temps.

Mais la révolution, nous en sommes bien revenus - sans y être jamais allé, nous qui portons la vie comme le fardeau des désillusions dont le siècle nous accable. Aveugles, gens sans foi ! Nous nous rions de la révolution à proportion de ce que nous nous étourdissons de passions, confondant la roue de la fortune avec la manne du Ciel, et les récits des réchappés du cancer avec notre courage.

Le vrai, c’est que la révolution nous fait peur, nous préférons attendre.

La retraite ? Une villa au bord de la mer ? Une aventure amoureuse avec la voisine de palier ? Même pas, ces buts mériteraient qu’on se respecte. Egoïstes, ils n’en sont pas moins des "valeurs", oui, minables mais conformes à l’idée qu’on peut se faire d’une certaine grandeur, un consentement au sacrifice, quelque raison qu’il ait.

Or, nous n’entendons rien sacrifier. Nous ne voulons pas agir. L’attente à laquelle nous avons été dressés par vingt ans de spctacle omnipotent se suffit à ressasser la passion de quelque vil rêve : gagner au loto ou, pour les plus casse-cou, être victime, en très gros, VICTIME, d’une prise d’otages, d’une bavure policière ou judiciaire, enfin, pour les modestes, d’un tremblement de terre, qui ne changerait pas gand’chose à l’état d’anonymat dans lequel je suis, mais qui me donnerait l’occasion de déménager.

Ah ! la fine équipe ! La belle humanité !

On vit en pleine pensée du miracle en passant ses années à réclamer et acclamer le triomphe de la profanation de l’esprit.

Oui il faut reparler de la révolution, d’urgence. D’urgence parce qu’elle est le seul avenir d’une civilisation qui, telle une colonie de lemmings, se rue tout droit à l’étang qui la noiera. (...) D’urgence parce qu’une révolution se lève et que je ne veux pas la laisser annoncer par Claire Chazal, mettre en scène par Michel Drucker, commenter par Okrent et Serge July, ni raconter par Jacques Martin.

Absolument nécessaire, la révolution risque en plus à tout moment d’être prise de vitesse par des dangers beaucoup plus grands, eu égard à l’incurie de l’immense majorité des potentats en place et qui ont trop montré de quoi ils étaient capables pour s’y maintenir : guerre massive, utilisation et mépris des aspirations des populations sur lesquelles ils surfent, manipulation permanente des opinions et des rivalités par une information dont on finit par ne plus savoir si elle est à leur solde ou décide à leur place, ou les deux.

D’urgence parce qu’à force d’être vendus à tout, nous pourrions bien brader notre révolution pour un passage sur TF1 à une heure de grande écoute (...)

Deux choses nous effraient dans l’idée de révolution.

D’abord, sa pseudo-spontanéité, qui en fait à nos yeux le synonyme de chaos : on ne sait ni comment ça commence, ni quand ça finira.

Et qu’est-ce qu’on a à y gagner, Maurice ?

Face à cette poignante question, pas de réponse possible, mais surtout notre seconde angoisse : la révolution, c’est à dire un processus collectif de bouleversement. Or nous sommes devenus totalement impuissants à concevoir le collectif. Nous qui nageons dans les statistiques, nous qu’on vautre dans les sondages, nous qui donnons au garde-à-vous dans tous les panneaux, les indicateurs de tendances, les vacances organisées, les courbes de natalité et autres CAC 40, nous avons paradoxalement perdu toute notion du collectif.

Nous n’échangeons pas, nous gérons. Nous gérons tout : l’éducation de nos enfants, nos compétences ou notre carrière, nos défauts, notre image, nos loisirs, notre physique, notre âge, nos amours.

Nous nous sommes laissés calquer notre espace privée sur la vie publique - notre "espace privée" ! - Nous avions déjà rendu les mots, notre vie intérieure était déjà sur le chemein du marketing. Or la vie publique a été démantelée, travestie.

La vie publique, où traditionnellement, depuis l’invention de la République, s’inscrivait le collectif, où chacun était invité à dépasser limites et intérêts particulier pour atteindre au serivce de la collectivité, la vie publique est idéologiquement devenue lieu de séduction, en vue uniquement de la réalisation des ambitions privées.

La vie publique ne nous offre plus rien que sa publicité.

Et elle nous la tend fort, sa publicité, elle met le paquet au plus vil : elle nous la tend fric, elle nous la tend strass.

(...) Combien de temps encore allons-nous céder à ces sirènes de pacotille ? pour ces vacances moches ; ces voitures moches ; ces magasins moches ; ces habits moches ; ces plages et cimes emmochies qu’on ait tous désiré le même bronzage moche que les fonds-de-teint permanentés des speakerines ; (...) rêver des ailleurs moches chantés par des voix moches ; combien de temps ce caporalisme béat qui, de nos entreprises à nos coursives, fait de chacune de nos pâles existences le tombeau de l’intelligence des siècles ?

(...) la révolution.

Qu’elle vienne, avec son lot de cruauté, de joie et de réponses neuves, même fausses, puisqu’en elle le Verbe fait sens à tous les coups. Elle viendra, quand vous en aurez jusque là qu’on se foute de vous, ou elle viendra sans vous attendre, sans attendre les caméras ni les paparazzi, du fond d’une banlieue à la logistique anti-presse plus forte que celle des armées du Pentagone dans les sables d’Arabie.

Alors, on reparlera de la Révolution.



Publié le 6 novembre 2005  par Serge Rivron


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