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Eric Bénier-Bürckel, un prof bien sous tout rapport

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(JPEG) « Paradoxalement, c’est dans la dissolution de mon inconsistance ontique que je parviens à l’être, c’est dans la perte brutale de l’unité indifférenciée de ma personne que je gagne l’unité atomique de ma nature véritable... C’est au sein de cette brèche ouverte au plus profond de moi que je peux coïncider avec la vie et son élan vital explosif, sa volonté de puissance dynamique et électrique... Tuer tue mon moi, le rend à la durée pure, le régénère... Mais surtout, le meurtre éradique pour un temps l’angoisse et les troubles que suscite en mon tréfonds le sentiment de mon inconsistance, car, l’espace d’un instant, il me confère la consistance qui fait en temps normal si cruellement défaut à mon existence... Autrement dit, en tuant, j’acquiers une consistance, puisque celle qui souffre et agonise sous mes yeux est bien la preuve vivante et tangible que j’existe : elle souffre, elle meurt, parce que je la fais la souffrir, parce que je la mets à mort ; la cause efficiente de ses cris et de ses convulsions, c’est moi, rien que MOI ! »

« - Je vais maintenant t’arracher l’os du fémur, après quoi, je te subtiliserai le tibia et le péroné, puis je te briserai les hanches à coups de marteau ! je crie en saisissant l’os de la cuisse. Je le fais craquer en le déboîtant, j’essaie de l’arracher au bassin et au genou. Je le casse en deux, je le dégarnis méticuleusement. »

E. Bénier-Bürckel, Un prof bien sous tout rapport.

Il y a quelques mois, Eric Bénier-Bürckel faisait scandale avec son viscéral Pogrom, (lire aussi ce texte magnifique du Stalker) à moitié réussi seulement mais écrit avec tant de rage et d’obstination qu’il m’a remué les tripes au point qu’une fois le livre refermé, je fus incapable d’entreprendre la lecture d’un autre roman sans avoir la désagréable impression de voir les mots glisser à la lisière de ma conscience, parce qu’incolores, fades, ou simplement, dénués de cette puissance de haine qui animait son prédécesseur.

J’ai souvent éprouvé un choc de ce type, confronté à des œuvres hors normes, visiblement écrites en lettres de sang. Il est pourtant un livre monstrueux, terrible, maléfique, un Necronomicon moderne, à côté duquel même les chefs d’œuvre les plus éprouvants - Monsieur Ouine de Bernanos -, même les romans touchés par la grâce et l’intelligence - Les Yeux d’Ezechiel sont ouverts, de Raymond Abellio - sont relégués au rang de vulgaires produits médicamenteux, c’est-à-dire de littérature : je veux parler ici du premier roman d’Eric Bénier-Bürckel, le plus insoutenable de l’histoire littéraire, Un prof bien sous tout rapport, paru aux éditions Pétrelle en 2000.

Reproduire le passage de désossement cité plus haut suffit encore, des années après ma première - et sans doute ultime - lecture, à me plonger dans un indescriptible malaise, car j’ai alors la conviction quasi lovecraftienne d’être en présence du Mal, l’inébranlable conviction que dans ce livre sont tapis de véritables démons, voire la Mort elle-même ! Oubliez le titre idiot. Faites abstraction de la couverture, plutôt laide.

Et immergez-vous dans la nuit de l’âme d’un monstre enfanté par le nihilisme contemporain.

Baptiste Bucadal, le narrateur, est comme Bénier-Bürckel professeur de philosophie en banlieue parisienne, aux alentours de Cergy. Il a des allures de boys band, il ressemble à Ricky Martin, il a tout lu ou presque - alors que curieusement, il ne lit jamais, trop occupé à violer ou à torturer -, il est cultivé, ses élèves l’adorent.

Seulement Baptiste Bucadal n’aime que deux choses dans la vie : baiser les filles à gros seins, et tuer ces mêmes filles à gros seins - et même, accessoirement, les manger...

Nous sommes dans la tête de Baptiste, nous suivons son quotidien le plus trivial - en utilisant un vocabulaire incroyablement cru et violent, l’auteur renvoie dos-à-dos puritains et exhibitionnistes -, entre ses cours au Lycée, ses collègues minables, ses sorties en boîte, ses viols et autres meurtres atroces ; si le roman est à ce point insoutenable - au point que, souvent, j’ai dû le refermer quelques minutes, le temps de reprendre pied, de m’extirper de cet Enfer fait d’encre et de papier -, c’est qu’il parvient, par sa maîtrise formelle, à un degré effarant de réalisme. Bénier-Bürckel, qui apparaît d’ailleurs dans son propre livre pour expliquer sa démarche (un grand moment d’autodérision), emploie un style psalmodique, radical, clinique, minimaliste, hypnotique, il ancre son récit dans un Réel authentique : Bucadal évolue au sein de notre monde, qui d’ailleurs est aussi le mien : il écoute les mêmes disques, a lu les mêmes livres, regarde les mêmes films d’horreur, hante les mêmes lieux emblématique parisiens (rue de Rennes, Champs-Elysées...) ; pire : Bucadal est soumis aux mêmes impératifs biologiques que nous, et rien - mais sans insistance, sans complaisance aucune - ne nous est épargné de ses habitudes les plus intimes.

Ce faisant, Bénier-Bürckel subvertit totalement la littérature du néant que symbolise à lui seul Philippe Delerm : dans la vie, il y a certes la première gorgée de bière, mais il y a aussi, nous prévient Bucadal, le reniflage digital après grattage anal... Bucadal, donc, est trivialement banal. Seulement, vous l’avez deviné, il est également fou. Complètement cinglé.

Rejeton monstrueux d’une société nihiliste abandonnée par le sens et les valeurs, il n’existe que par l’intermédiaire du corps, le sien et celui de ses malheureuses victimes - que l’auteur, un brin sadique, nous présente comme des poufs sans autre attrait, il faut bien l’avouer, que purement sexuel. Bucadal n’existe que par la chair, par le sexe, la torture, le meurtre, l’équarrissage, la nécrophilie, le cannibalisme... Plus il baise cependant, plus il tue, plus il dépèce, plus il se débarrasse de ses dernières inhibitions pour réaliser pleinement ses pulsions les plus violentes, et plus il a l’impression, la sensation, de ne pas exister vraiment : pour retrouver son existence, pour se prouver qu’il est bien réel, Bucadal doit toujours surenchérir, plonger plus avant dans l’horreur. Il est malade, mais également très intelligent : il pense sans arrêt, sans cesse, il théorise, fort de son expérience unique il élabore une philosophie de l’ignoble, certes grotesque, inacceptable, inhumaine, mais parfaitement cohérente, du moins de son point de vue ; il commente sa déchéance mentale, témoin averti de son propre délitement ontologique.

S’il énumère si souvent ses lectures littéraires et philosophiques, c’est pour mieux nous dire combien celles-ci, de Céline à Dostoïveski, de Matzneff à Styron, de Kafka à Faulkner, sont vaines, inutiles, du vent.

Qu’on me permette ici une courte digression. Il y a quelques jours, j’ai eu la chance, à l’occasion d’un festival des « littératures de l’imaginaire » à Epinal, de dîner en compagnie de Francis Berthelot, d’Alain Damasio - dont je vous parlerai très prochainement -, de l’éditeur d’Antoine Volodine.

Or ce dernier - à mon sens le meilleur écrivain français de ces dernières décennies - avouait, de sa diction très étrange, très propice à une confrontation musicale (il nous confiait également éprouver les plus grandes peines du monde à réunir les droits pour enfin diffuser son CD « Vociférations » qui devrait reléguer, prenons les paris, l’expérience Schizotrope de Dantec et Pinhas au rang de maquette adolescente), que la littérature, désormais, ne servait plus à rien. Et de nous citer cet extraordinaire roman chinois, que je me suis procuré depuis, Le Pays de l’alcool de Mo Yan, plongée éthylique et visionnaire dans une Chine étrange dont le pouvoir n’est pas épargné : ce même pouvoir, a-t-il ajouté, n’est pas le moins du monde gêné par ce roman, puisque l’auteur est dans les meilleurs termes avec les instances militaires ! Dont acte. Bénier-Bürckel n’écrit pas de roman, il ne cherche pas le beau style : il prête son corps au diable, sa voix est celle du Mal, celle-là même qui, dans Les Harmonies Werckmeister de Béla Tarr, parle par la bouche du Prince, exhortant ses adeptes à la ruine du monde.

Baptiste Bucadal, donc, a cherché un temps la vérité dans les livres, mais en fait il n’y a pas de vérité, la vie n’a aucun sens !

Bucadal est en cela l’héritier direct du Patrick Bateman d’American Psycho - d’ailleurs cité plusieurs fois. Comme Bateman, son comportement est indissociable de son environnement social, économique, culturel.

Pour lui comme pour ses amis - qui ressemblent à ceux que nous côtoyons -, rien n’a de valeur authentique, rien ne compte sinon le sexe - une performance -, l’alcool - un rituel viril -, la drogue - un défi... Ils croient vouloir « s’éclater », vivre en hédonistes, alors qu’ils ne sont que des automates réagissant à de basiques stimuli.

Et l’apparence compte plus que tout : apparence sociale d’abord : Bucadal exhibe sa bibliothèque, possède un portable hors de prix et très mode, sa mère le méprise parce qu’il n’est qu’un minable prof de lycée - ce manque de valorisation est d’ailleurs source de dérèglement psychologique chez lui - ; apparence physique aussi : les seuls critères sociaux, pour Bucadal, en terme de sélection, sont la beauté (telle que définie par les normes du moment) et, pour les femmes, la taille des seins, qu’il aime imposants.

Dans cette société qui impose ses canons esthétiques et leur voue un culte, Bucadal est un prince - un prince des ténèbres - : il n’est lui-même qu’apparence, et conscient de sa totale soumission aux exigences de représentations sociales, c’est pourquoi il tue, par nécessité, pour exister, pour échapper à cette machine déterministe.

On essaie de nous faire croire - et, hélas, ça marche - qu’un beau corps est un corps de mannequin. Tous les jours, sur les magazines, dans les stations de métro, sur les abribus, partout s’exhibent ces hommes et ces femmes au corps soi-disant parfait, chant aux accents germaniques à la gloire du corps sain : c’est le triomphe moderne de Leni Riefenstahl, la victoire inattendue de tout un pan de l’idéologie nazie.

Michel Houellebecq en explore dans ses romans le versant triste (misère sexuelle, rivalité sociale, etc.), tandis que Bénier-Bürckel, à la suite de Bret Easton Ellis, plonge en apnée au plus profond de la fosse de Babel, il observe, s’y incarnant, ce à quoi aboutit inéluctablement cet engloutissement du sens (dans Maniac, son deuxième roman, le plus triste sans doute, Bénier-Bürckel mettra en scène un schizophrène pour qui le monde entier, à commencer par lui-même, est condamné à la médiocrité).

Dans un univers d’apparences et de simulacres comme le nôtre, le repère ultime auquel se rattacher est bien, comme l’ont compris nombre d’écrivains et de cinéastes - Palahniuk, Ballard, Cronenberg, Ellis... -, notre propre corps. Si vous comprenez cela, vous ne serez pas surpris lorsque vous découvrirez que Bucadal, parvenu à une forme psychotique de solipsisme, conscient que l’anthropophagie est aussi vaine que tout le reste, puisque rien n’existe vraiment qui ne soit pas lui, commence à prendre goût à ses propres sécrétions corporelles.

Bénier-Bürckel ne donne cependant qu’un aperçu euphémique du stade ultérieur de la schizophrénie du narrateur, qui n’est autre, je le devine, que l’autocannibalisme.

Le langage, je l’ai dit, est cru, extrême, violent.

Pour le loup Bucadal les femmes, y compris - surtout ! - ses élèves à gros seins sont des « trous à bite » ; et dès la première page Bucadal, en plein cours, scande ses fantasmes archétypaux : « Et l’air de rien, continuant à débiter mon baratin sur Spinoza, je m’approche d’elle, promenant discrètement mon regard sur ses deux roberts monstrueux qui me narguent depuis le début du cours. Ils écrivent sous ma dictée, main écrasée sur le cahier, stylo qui court à toute vitesse sur le papier, ils ne me regardent pas, je suis tout près d’elle, je me penche légèrement. [...] Hume son parfum, sucré, ambré, Trésor de Lancôme sans doute, ça daube, je ferme à moitié les yeux, je renifle, je soupire, je sens une vague érection m’étreindre la bite, je ne me rends même pas compte que j’ai cessé de parler, ils lèvent les yeux, ils me regardent comme si j’étais une bête curieuse, comme s’ils me voyaient pour la première fois, elle me regarde aussi, je souris vaguement, elle ne sourit pas, je pense : Salope... Salope... Je poursuis... baissent à nouveau les yeux... je me demande dans quelle position je pourrais la prendre... [...] J’imagine ma bite gigotant entre ses gros nibards femement enlacés dans ses petites mains araignées, traçant un sillon de mouille translucide au beau milieu de sa chair compressée... ».

Bénier-Bürckel ne nous épargne rien du quotidien du monstre, il érige même la trivialité - qui n’est souvent, dans la littérature contemporaine, qu’un simple agent provocateur - en principe actif : le trivial - les choses du corps - renforce ici l’ancrage du récit dans le Réel et détermine la chute ontologique du personnage, celle-là même, en vérité, qui inocule le malaise. J’ai été littéralement, physiquement ébranlé par la lecture d’Un prof bien sous tout rapport, comme par la vision en salles d’Irréversible, le film de Gaspar Noé - le seul film à envisager formellement, cinématographiquement, le viol autrement que comme un simple événement ponctuel, autrement que comme vulgaire élément scénaristique...

Le livre de Bénier-Bürckel a ouvert une brèche en moi, il m’a renvoyé une image monstrueuse que je n’étais, sans doute, pas prêt à contempler sereinement.

Mon malaise était de triple nature.

Malaise métaphysique d’abord, parce que souvent, les réflexions cyniques de Bucadal font mouche, parce que philosophe malgré tout, il fait preuve d’une lucidité rare ; malaise viscéral ensuite, tant la description clinique des tortures m’a bouleversé les entrailles ; malaise ontologique enfin, à mon tour - le plus vertigineux -, car cet hyperréalisme halluciné a fini par m’aspirer au coeur de la diégèse, au cœur des ténèbres, et tandis que Bucadal sentait qu’il n’existait peut-être plus vraiment, j’avais quant à moi la sensation extrêmement dérangeante d’évoluer entre deux mondes, absent d’un Réel fantomatique, hanté par le spectre de ma propre folie potentielle, celle que je redoute plus que tout depuis ce jour maudit où j’ai senti, durant de trop longues minutes, vaciller ma raison, trembler mon emprise sur le monde, échapper mon corps au contrôle de mon esprit, déchirée mon âme entre deux pôles, entre deux maîtres, comme possédée.

source : Le transhumain



Publié le 15 novembre 2005  par torpedo


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