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L’ultime tabou / roman de Franca Maï : La parole étouffée par Marc Alpozzo

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En 2003, paru un roman sous le titre évocateur : Rose bonbon. Son objet : la dérive d’un pédophile. Ecrit à la première personne du singulier, généreux en détails, ce livre de littérature générale créa un tollé avant de disparaître dans un oubli bien déconcertant.

Lumière crue Alors, devant une telle censure symbolique (je rappelle que des « biens pensants » ont tout essayé pour faire interdire ce livre en librairie, voire se livrer à un « autodafé ») la question que l’on DOIT se poser, c’est bien celle-ci : pourquoi tant de tapage ? La pédophilie fait-elle si peur ?

Certainement : OUI ! Et pourtant ! Elle à notre porte.

Dans tous les journaux. A longueurs de JT. Le raz-de-marée d’Outreau, suite à la « cabale » injustement menée par un juge indigent et mégalomane, ne fait que nous le rappeler. Partout dans le monde, partout en France, partout dans votre région, et peut-être pas loin de votre porte, l’enfance est volée, bafouée, violée, assassinée !

Pourtant, la littérature rechigne à en parler. Comme si l’acte, ultime sacrilège rendait la parole impossible, la douleur et la peine indicibles. Ainsi donc, rare sont ces écrivains qui, à l’instar de Nicolas Jones-Gorlin - qui n’incitait d’ailleurs pas à la pédophilie, contrairement à ce que purent dire quelques crétins, quelques pisse-froids incapables de comprendre que la littérature sert aussi à dénoncer les excès et les vices de nos sociétés contemporaines -, à s’emparer de ce thème brûlant par tous les pores.

On en trouve heureusement un nouveau : un écrivain contemporain au style acéré, à la plume sans concession : Franca Maï. Avec son nouveau roman, tranché, vif, efficace, le sujet est à nouveau jeté en pleine lumière. Une lumière crue. Noire. Aveuglante. Elle va pourtant nous rendre la vue !

Cela relève d’ailleurs de tout le sens de l’œuvre de cet écrivain contemporain. Nouvelle voix dans le paysage éditorial bien fadasse en ce début de millénaire, sa hargne, sa révolte remuent le style et les idées.

Auteur de trois premiers romans courts, rythmés à cent à l’heure, le seul reproche que l’on pourrait formuler à l’encontre de cet écrivain qui se présente comme une conscience de notre temps, c’est de ne pas ménager notre sensibilité. Son écriture est à fleur de peau. Ses histoires, par leur sujet et par leur traitement toujours sans concession, claquent comme des fouets, foudroient bien souvent, et ne sont pas à mettre entre toutes les mains.

Le prochain, sobrement intitulé L’ultime tabou, est du même acabit. Il mêle deux histoires. Celle d’une mère qui vient de perdre sa fille, sauvagement assassinée, et celle d’un professeur de musique qui a eu une relation amoureuse avec l’une de ses petites élèves, autrefois.

Pour ma part, c’est de loin le meilleur des romans de Franca Maï ! Plus fluide, plus fort, plus profond ! Très certainement cette impression est-elle due au sujet traité.

L’ultime tabou en effet, celui qui ne se dévoile pas, qui ne se prononce pas, qui ne se pense pas, qui ne se dénonce pas, mais qui tapi dans l’ombre, rampe, veille, progresse, et brise des vies, sans cesse, accumule les victimes, blesse et vole l’innocence. J’ai franchement accroché à cette oeuvre qui devrait normalement faire « grand bruit » ou tout du moins, laisser couler un peu d’encre dans les journaux, s’il reste parmi nous quelques critiques littéraires encore digne de ce nom !

Certes ! De Lolita à Rose bonbon, le sujet est évidemment traité sur différents modes ! Reste que l’enfance volée, l’innocence brisée, la pédophilie déguisée ou assumée est un fléau non pas grandissant, simplement repoussé comme une mauvaise maladie. Voilà en quoi ce roman est fort dans un premier temps. Bien sûr ! Un roman ne jouit pas du privilège de changer le monde. Il peut donner à voir sur un mode subjectif et créer une empathie nouvelle ! Un roman par sa liberté avec le réel peut évidemment sensibiliser d’une autre manière, donc changer le regard sur la question. Nous donner à voir !

Aussi, s’attaquer à la pédophilie, l’amour pour les corps jeunes, il faut un certain courage ! Franca Maï a eu ce courage d’en parler ! Oui ! Ce courage ! Car si, comme je l’ai dit, le sujet n’est pas novateur, il est cependant « novateur » d’en parler à « vive » voix !

A peine quelques scandales à répétition dans la presse, des associations qui luttent mais avec des moyens insuffisants, des policiers qui tentent de traquer la bête, mais avec quels outils ?- et rien d’autre !

La « pédophilie » doit-elle simplement être l’objet de scandales dans les journaux au JT ?

Ne faudrait-il pas (enfin !) en parler à vive voix, loin de remue-ménage des feux de l’actualité qui ne met en lumière que l’écume du problème, ce qui parle à notre cerveau reptilien.

Franca Maï a voulu tenter le pari, le pari de l’introspection d’un « pédophile » qu’elle a mis en parallèle avec un assassin. Les deux sont des lâches ; ils se sont attaqués à ce qui est fable, fragile, innocent. Ils se sont attaqués à l’enfance.

Franca Maï a eut entièrement raison de traiter le sujet par le matériau noble du roman. Cette lâcheté vile qui afflige nos sociétés contemporaines doit être également dénoncée par la littérature. Mais il fallait le faire sans oublier de soigner le texte d’une très grande pudeur ! C’est ainsi chose faîte.

Rythme minimaliste

Le nouveau roman de Franca Maï est cependant intéressant à bien d’autres égards. D’abord, elle épure le roman de tout ce qui pourrait nous éloigner des deux voix qui cousent ce récit. Celle de cette mère déchirée, dépossédée. Celle de ce professeur, Bernard, accusé d’abord à tort, avant d’être libéré, qui vient la rencontrer, et qui lui raconte son histoire sans fards. Le dialogue qui s’ensuit, demeure pudique, sans pour autant se refuser à aborder le fond du problème : l’amour ! L’amour pour l’enfance ! Les enfants ! Car Bernard est un pédophile, connu des services de police. Ou tout du moins, s’il serait incapable de tuer un enfant, il ne demeure pas moins, un adulte qui accepta l’amour d’une pré-adolescente à son endroit.

Ce roman, presque entièrement brodée par les deux voix qui se rencontrent et se nouent, est écrit selon des procédés propres au roman américain. Sans psychologisme. Les phrases sont bien souvent courtes. Hachurées. Comme pour mieux souligner l’abrupte violence de cette histoire. Son excessive démence. Son insupportable virulence. C’est sur fond de colère, contre soi-même, contre l’extrême cruauté de la nature humaine, que s’exprime le narrateur, mère de cette petite Betty, retrouvée morte, mutilée, la bouche pleine de terre.

C’est bien sûr sur fond d’horreur que se déroule le dialogue, le récit. Haletant. Dur. Enragé. Franca Maï se dispense d’un trop plein de détails qui risqueraient de nous laisser manquer l’essentiel : l’innocence dépossédée ! Telle qu’elle l’écrit dans son épigraphe à ce roman, vif, brutal, coléreux !

D’ailleurs, il ne faudrait pas oublier que, dans ce roman, comme dans toute injustice faîte aux innocents, un écho, une résonance hurle au loin : celle-ci est cette troisième voix étouffée, qui prend part à la conversation, qui sans cesse couvre les deux voix ; cette autre voix, celle de la petite fille Betty, qui hurle, du fin fond de son caveau, dans les fins fonds de la société qui se consterne, mais continue de vivre comme si ces échos-là n’étaient que bruits, des parasites inintelligibles.

Franca Maï, L’ultime tabou, Le Cherche Midi éditeur, sortie 05 janvier 2006.



Publié le 19 novembre 2005  par Marc Alpozzo


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