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Pompes funèbres (extrait) de Jean GENET

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... Le temps d’un battement de paupières et tout était pourtant dans l’ordre terrestre, sauf qu’il me restait cette sorte d’affaissement qui succède à l’acte d’amour, une grande tristesse, et le dépaysement dans mon propre pays.

(GIF)

Je sors d’un rêve que je ne puis rapporter.

Un rêve ne peut être fixé. Il s’écoule et chacune de ses images constamment se transforme puisqu’il n’existe que dans le temps et non dans l’espace. Puis l’oubli, la confusion... mais ce que je peux dire, c’est l’impression qu’il m’a fait.

A mon réveil, je savais que je sortais d’un rêve où j’avais commis le mal (je ne sais par quelle action : meurtre, vol ?) mais j’avais commis le mal, et j’éprouvais le sentiment de connaître la profondeur de la vie. Quelque chose comme si le monde avait une surface sur laquelle nous glissons (le bien) et une épaisseur où l’on ne s’enfonce que rarement, plus rarement qu’on ne croit (je note tout de suite qu’il s’agissait ainsi en rêve d’un séjour en prison).

Je crois que ce rejet du monde par le monde peut donner une humilité ou un orgueil, ou vous obliger à rechercher de nouvelles règles de vie, que ce nouvel univers vous permette de voir l’autre monde.

Il serait difficile d’expliquer pourquoi dans la cour de cette prison passait le cortège funèbre de tous les rois de la Terre. Ce n’est pourtant pas l’instant d’être imprécis. En réalité chaque roi, chaque reine, chaque prince royal, vêtu d’un manteau de cour de velours noir à traîne et coiffé de la couronne d’or fermée, voilée de crèpe le plus souvent, menait le deuil de tous les autres rois. Déjà étaient passés devant elle presque tous les rois du monde---ce qui veut dire d’Europe, quand la bonne vit s’avancer un carosse doré traîné par des chevaux blancs vêtus de deuil. Une reine y était assise, le sceptre au poing et le poing aux genoux. Elle était morte. A pied, une autre reine suivait, dont le visage était voilé. On ne pouvait les reconnaître. On savait que c’était des rois, des reines et des princes à leur couronne et à la raideur un peu timide de leur marche.

Malgré la dignité et l’éloignement forcé auxquels les oblige la vie, ces monarques parurent très près de la boniche qui les regardait défiler, avec étonnement, mais sans plus de crainte ni d’émerveillement qu’elle n’eût regardé passer une bande d’oies conduites par le jars. Ce cortège donnait vraiment l’impression de la richesse, les bijoux de deuil y étaient avec profusion, sauf qu’il n’y avait pas une fleur, un feuillage, si ce n’est brodés d’argent sur noir. La reine d’Espagne, reconnue grâce à son éventail, pleura beaucoup. Le roi de Roumanie était maigre, presque sans chair, et blanc. Tous les princes allemands le suivaient.

Et chacun, dans ce cortège, était seul, pris, capturé dans un bloc de solitude d’où il ne pouvait rien voir que lui-même et l’exceptionnelle magnificence- non d’un destin - mais de la trace de ce destin qu’il continuait. Leur solitude enfin, et leur indifférence permettaient à la bonne d’être maîtresse d’elle-même en face de ces personnages hautains. Elle les regarda comme sa patronne regardait le samedi de son balcon passer les noces.

Je suis soudain seul parce que le ciel est bleu, les arbres verts, la rue calme, et qu’un chien marche aussi seul que moi, devant moi. J’avance lentement, mais fortement. Je crois qu’il fait nuit. Ces paysages que je découvre, ces maisons avec leurs réclames, les affiches, les vitrines au milieu de quoi je passe en souverain sont de la même substance que les personnages de ce livre, que les visions que je découvre quand ma bouche et ma langue sont occupées dans les poils d’un oeil de bronze où je crois reconnaître un rappel des goûts de mon enfance pour les tunnels. J’encule le monde...

POMPES FUNEBRES JEAN GENET P.267 L’imaginaire/ Gallimard (1953)

Lire également : Article jean Genet



Publié le 28 novembre 2005  par torpedo


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