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Tablas Tcheques

Catégorie intérieur
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Le froid et la France, la France dans le froid, dites-le dans le sens que vous voulez, vous obtenez de toute façon l’envie d’aller respirer un autre air.

L’esprit, barbouillé de cette grisaille où se confondent ciel et asphalte cherche désespérément une couleur.

Un concert à Prague, qui tombe à pic me fait conduire la troupe de saltimbanques indiens dans un festival Tzigane.

Nous avons sauté dans le bus comme des gamins soudain libérés, trop contents de nous tirer si bien que nous nous sommes vite installés afin de fermer les yeux rapidement et rêver à d’autres routes, plus poussiéreuses, plus caillouteuses sur lesquelles nous avançons au milieu des champs de canne à sucre sous un soleil de plomb.

Les autres passagers derrière.

Devant mes yeux il n’y avait plus que l’Inde, la route et au bout de cette route Prague et les Tziganes.

De nouveau en voyage...

Je me réjouissais de voir le paysage défiler ainsi et plongeais dans un sommeil salvateur « lâcher prise et s’endormir, là maintenant, pensais-je, avec le moteur en bruit de fond et me mettre à rêver des plaines d’Uttar Pradesh vertes et chaudes ou crient les paons dans la brume matinale, c’est tout ce que j’ai à faire et c’est tant mieux ! »

Et hop ! Uttaripura, petit bled quelconque sans intérêt mais c’est là ou s’arrêtait le bus car le chauffeur me grugea en me faisant descendre à la mauvaise station. Pas étonnant, je ne voyageais pas seule mais avec un petit chien trouvé sur une route de montagne, comme mort sur la chaussée avec une patte bousillée et tout plein de crasse. Les indiens détestent les chiens pour la plus grande partie et on n’en verra jamais dans un transport de personnes. Le pauvre avait dû rester caché dans mon écharpe à moitié étouffé pour éviter qu’on se fasse repérer avant l’arrivée, ce qui finit par arriver. C’était pas si grave, je connaissais un sadhu qui créchait parfois par ici.

Les « Shilum-connexions » s’avéraient parfois plus utiles qu’on ne puisse le soupçonner et avec cette chaleur terrible, une pause ne pouvait être que la bienvenue !...

Les gens du bus stand se marraient en regardant mon chien, étonnés et amusés de ce comportement typiquement occidental et me firent faire le tour complet du village avant de me déposer. Après quinze chys et dix samosas avalés ma tête s’était mise à tourner, je ne me sentais pas bien, en fait je crevais de chaud. Au moment de saluer la famille, tenant tant bien que mal mon petit compagnon contre moi, je tombais raide dans un vide total...

Je m’éveillais dans le doux vent d’un fan en feuilles. Un gamin me faisait de l’air patiemment, tenant mon petit compagnon canin dans sa main libre qu’il regardait avec tendresse.

J’avais la tête lourde de fièvre, j’avais du choper la malaria.

L’homme de la maison me fit fumer une espèce de boule noirâtre spongieuse qui aurait pu être un champignon censé guérir la fièvre. N’étant pas à mon premier essai de substance bizarre, je fumais le truc dans un shilum et attendit la détente. C’est vrai qu’il faisait chaud ! Je transpirais à grosses gouttes sur ma paillasse de fortune !...

Juste à côté, l’unique vache maigre ruminait son foin devait nourrir les mômes et ses bouses mélangées faisaient le charbon nécessaire aux fourneaux dans ces contrées presque totalement déboisées. Visiblement la ferme était très pauvre, les murs étaient tout juste commencés et semblaient tarder à se finir, sans électricité ni lit comme dans beaucoup de maisons en Inde.

La famille ne devait pas avoir de quoi se nourrir mais j’avais droit à un repas copieux devant les mioches qui me regardaient avec envie, situation qui me mettait plutôt mal à l’aise. Ils tenaient fermement le chiot chacun leur tour dans leurs bras qui avait été lavé, soigné et que visiblement ils ne tenaient pas à me rendre. Pour lui je n’avais plus de soucis, il avait trouvé une maison !

L’hospitalité indienne est chaleureuse, on peut en prendre de la graine, car sans idées reçues ni arrières pensées, je fus soignée et nourrie chez de parfaits inconnus.

Dès que fus capable de marcher, nous allâmes rendre visite à un vieil ermite qui vivait plus loin sur les rives du Gange. La petite cabane de paille à quelques mètres de l’eau sacrée était charmante mais il fallait faire gaffe, les serpents grouillaient par ici.

Lorsque je rencontrais le vieux swami, je vis un homme très âgé, ses cheveux étaient bien blancs et ses yeux fixes d’un bleu étonnant. Seul et aveugle, vivant ici où il fallait descendre des petites falaises de sableuses glissantes, au milieu des serpents et puis rien, seuls quelques buissons et quelques arbres qui se battaient pour survivre dans le vent sec et brûlant de ce début d’été... Vu son grand âge ; il restait couché dans l’ombre de sa cabane et allait juste faire ses ablutions dans le Gange avec son bâton et les cobras pour guides.

Le vieil ascète attendait patiemment son heure dans une parfaite quiétude. Dans son souhait de transmission, il fit de moi sa « nièce ».

Je partis de cette cabane au milieu de nulle part, transformée. J’aurais aimé n’avoir aucun impératif mais n’ayant pas encore réussi à faire abstraction du temps et trop jeune pour comprendre qu’il fallait parfois balancer tout ça pour se donner le temps de vivre ces rencontres intemporelles dont la magie n’apparaît qu’une fois...

De retour au village, je tentais de donner quelques deniers aux fermiers qui refusaient toute aide. Je ne risquais pas de repasser un jour dans ces contrées, il me fallait alors donner à mon tour. Alors me vînt une idée. L’argent ne faisait pas le bonheur, c’était un fait entendu. Mais vu que j’avais quelques roupies dans mes affaires, je décidais de monter un cinéma de fortune avec l’aide de quelques complices.

N’oublions pas qu’ici le septième art est sacré, en tout cas celui des comédies musicales apportant le rêve et l’illusion dans un monde qui en était complètement dénué. Ce bonheur virtuel avait le rôle de médicament qui soulageait les douleurs du peuple.

Ce village comme de nombreux autres était totalement dépouillé de tout mais des gamins débrouillards réussirent à me tirer un fil électrique qui allait permettre la diffusion sur la place principale. Le courant était piqué sur une des autres lignes piratées à d’autres abonnés, comme ça se pratiquait habituellement ici.

Personne ne pouvait payer ses factures de courant alors chacun se servait sur les lignes existantes.

Il arrivait parfois d’assister à des scènes surréalistes et je me souviens avec un sourire d’un employé des services d’électricité népalais tentant de raisonner des villageoises armées de coupe-coupe qui le menaçaient de lui couper les pieds s’il leur supprimait la ligne.

Je me dis alors que la même scène en Europe aurait été fantastique. Mais en Inde, tout était possible ! Les représailles de l’état se présentaient sous forme de coupures quotidiennes, aux heures chaudes du début d’après midi, mais tout le monde ici savait survivre sans air conditionné et chacun y trouvait son compte de toute façon.

Les habitants étonnés et ravis ne tardèrent pas à sortir paillasses et tapis et s’installèrent dans une excitation enfantine. Comme il y avait plusieurs films bien longs ça allait nous pousser jusqu’à l’aube !

Au petit matin, Je décidais de partir. Je traversais la place où les habitants étaient pour la plupart endormis, saoulés d’images et de musique. Les enfants dormaient le petit chien entre les bras, leur mère était allongée près d’eux. Je déposais à sa tête un sac de vêtements au milieu desquels j’avais caché quelques roupies et quittais le village le cœur gros, dans la brume du matin et l’odeur de la rosée indienne, en route vers je ne savais quoi de mieux ou de pire mais peu importait, je ne pouvais pas m’attacher et poser mon sac, c’est tout ce que je savais. Les yeux bleus du swami me souhaitèrent bonne route, les plaines vertes et humides défilaient dans la brume typique de la région alors que Surya pointait son nez à l’horizon de son énorme boule rouge vif qui déchirait la terre. Je montais dans le premier bus en regardant les champs de canne, sans me retourner.

Le soleil me réveilla, j’avais la figure collée à la vitre et le dos en compote. Non ce n’était pas le bus stand de Kampur mais la gare routière de Prague, le terminus de ce voyage.

Il faisait chaud, très chaud, autant qu’un matin de printemps dans la vallée du Gange. Fini l’hiver parisien, le soleil Tchèque nous redonnait le sourire...

L’enchaînement avait été brutal, du bus à la traversée mémorable de la ville dans une fanfare bordélique ou se mêlaient tablas et tubas, guitares et castagnettes du Rajasthan. C’était la Tchéquie des Roms où tout semblait nous sourire, je ne perçus pas à l’époque sa face blanche xénophobe.

Après plusieurs concerts notre séjour s’était terminé par un Sabbat mémorable qui ramena les flics locaux en pleine nuit.

Fallait pas oublier qu’on était en Europe où sévissait la même maladie de la plainte pour le bruit que chez nous.

Nous fêtions le succès du grand rendez vous annuel des Tziganes du monde et nous le fîmes jusqu’au petit matin, avant de remonter dans le maudit véhicule qui nous ramena vers le pays vert de gris.

L’aventure prenait fin mais dans ma tête, le voyage avait repris sa place d’honneur grâce à l’aide des tziganes et ma tête se vidait doucement des tracas du monde gris pour se remplir de voyages intérieurs et extérieurs...

Au réveil à Paris, après avoir salué mes amis, je fonçais dans le tube sous terrain ou étrangement plus rien ne m’atteignait, ni la lourdeur, ni l’odeur, ni la mauvaise humeur des passagers.

Je repartis vers ma forêt faire d’autres rêves de nouveaux départs pour replonger dans les histoires passées, celles qu’il me tardait de raconter.

L’escapade avait divinement bien porté ses fruits, l’asphalte et le ciel avaient enfin une teinte différente qui donnait l’espoir d’un nouvel horizon pas si lointain...



Publié le 5 décembre 2005  par manuji


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