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Les yogis blancs III : « Germaine et le guru muet »

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Ceux qui ont voyagé en Inde savent que ce pays est un sanctuaire à gurus en tous genres. La démarche d’une recherche intérieure comme dépassement de soi détient beaucoup de noblesse et nous sommes nombreux ici à traîner nos maux de l’âme en attendant qu’une lumière d’espoir se pointe. La manipulation des illusionnistes de l’âme devient alors un jeu d’enfant. Dans l’ensemble devant un tel catalogue de marchands de vérité, et il y a où se perdre, il vaut mieux faire gaffe sous quel sapin on choisit de déposer ses sandales, le tout restant de savoir jusqu’où on s’autorise à occulter certaines actions et forme-pensées plus ou moins graves dans sa quête de savoir...

Germaine, dont il est question dans ce passage, excellant dans l’art des plans foireux fameux des Gaths de Bénarès aux frontières népalaises savait y faire en matière de manipulation. N’ayant eu l’honneur de sa visite depuis quelques saisons, son arrivée en ce début de bel hiver himalayen nous mit immédiatement sur nos gardes.

Germaine devait accomplir la mission mystique d’emmener une troupe de retraitées mystiques très aisées fraîchement débarquées en Inde jusqu’au camp de son guru , la référence de ses conférences initiatiques fameuses au Luxembourg.

Je fus, comme je le craignais, sollicitée pour lui servir de guide histoire de ramener cette troupe de femmes en danger certain.

L’atterrissage se fit dans un des ces nombreux endroits qui m’inspiraient toujours le même malaise avec ses interdits placardés à l’entrée, ses dévots légèrement craintifs au profil bas et ses portes grinçant délibérément fort pour une meilleure surveillance des allées et venues nocturnes .

Il existait pourtant tout un tas d’endroits paradisiaques dans ce pays propices à s’asseoir pour regarder en soi. Pas de bol, Germaine me menait dans un bunker rempli de grisaille.

Atteinte de claustrophobie carcérale je me faufilais un maximum au dehors et m’armais de patience sous les rares arbres pour passer ce -bien heureusement court- séjour en paix.

Le guru du temple était muet.

Pas de naissance, non ! Il avait fait vœu de silence et son aura était censée suffire à illuminer ses adeptes qui ne semblaient pas s’en plaindre, affluant d’Occident contre paiement d’une pension rondelette.

Vénéré de ses ouailles, le guru muet menait une carrière fructueuse et une vie pépère avec son occidentale échouée car, comme nombre de ses confrères, il trouvait les blanches moins farouches que les ascètes indiennes.

Ensemble, ils pouvaient s’adonner à de longues séances de yoga dans les appartements privés luxueux devant la télé pendant que les adeptes reclus claquaient des dents dans leurs cellules austères à essayer de méditer dans l’air glacé.

Le guru et sa maîtresse étaient contraints d’appliquer les lois de tolérance religieuses en échange d’une discrétion irréprochable.

Leurs mœurs m’étaient bien égales et je ne les jugeais en rien. Par contre je trouvais carrément malvenues les surveillances accrues pour préserver la pieusee abstinence des disciples.

Tout ça baignait une fois de plus dans du bouillon à l’hypocrite...

D’ailleurs, pour prendre ses repas, le maître était installé sur une estrade dotée d’une table et de deux chaises qui le séparait de ses ouailles assises à même le sol, quelques centimètres en dessous. Et là, au réfectoire, il tenait ses discussions philo-métaphysiques en utilisant la glotte et les yeux de sa complice.

Pendant que nous dégustions une délicieuse soupe de lentilles déposée sur un lit de riz fumant, le Guru ventait les bienfaits de l’utilisation de l’eau pour se laver les fesses contrairement au papier toilette de chez nous. La solution à tous nos maux devait être là, au fond du trou !

Si je trouvais bien crédules les disciples en extase, chacun restait libre de libre de choisir le bâton pour se faire frapper, et je me disais qu’il valait mieux parfois savoir rester sourd...

Germaine, pour atteindre un échelon spirituel avait chanté, se grillant ainsi une corde vocale, quelques milliers de fois le même nom divin et pensant que son maître serait fier du travail de ses riches adeptes qui avaient fait de même, elle fit démarrer la chorale en bavant. Sa surprise fut terrible lorsqu’il lui fit remarquer qu’elle avait peut être été un peu vite en besognes en s’auto-déclarant guru, à peine sortie de son bref séjour chez lui.

Là, le malaise était installé !

On concentra alors l’attention sur ma personne, l’intruse qui intriguait bien à point ne semblant pas adhérer à cette mystique impeccable qu’il proposait contre quelques poignées de dollars only !...

Je fis diversion en parlant de grottes, de singes et d’éléphants sauvages, ce qui me valut de voir naître sa déconfiture quand je donnais le nom de mon paradis qu’il semblait avoir convoité sans succès.

Germaine malgré tout prévisible écourta le séjour mais l’étalage subtil de sa malhonnêteté dévoilé dans ce spectacle eut de bon d’ouvrir les pupilles de certaines dévotes sur sa fourberie et celle de son maître.

J’éprouvais un peu de peine pour elles, grugées jusque dans le chemin de la lumière en leur porte-monnaie.

Il était temps de rentrer, une autre illusion qui venait de tomber n’étant pas pour me déplaire, je ramenais comme prévu la troupe au village puis finalement à la ville et ensuite à l’aéroport, ça rentrait dans mon pourcentage des imprévus prévisibles et je terminais ainsi ma dangereuse mission avec les bons remerciements de certaines d’entre elles...

Mais Germaine n’en était pas son dernier souffle et se dépêcha de conquérir un jeune garçon tout droit venu d’Europe en quête de vérité pour égayer ses nuits indiennes et lui servir de guide-traducteur-acheteur-chauffeur à tout faire comme elle savait si bien le faire. Elle pouvait rentrer chez elle et faire de nombreuses conférences de prêtresse blanche, il lui en faudrait quelques centaines encore pour me convaincre. Je la laissais avec sa nouvelle recrue et repris le chemin de la nature en espérant qu’elle ne viendrait plus croiser mon chemin.

Ne représentant heureusement pas la totalité du monde des êtres dits spirituels, ceux de la trempe de Germaine sporulaient comme des petits champignons vénéneux, laissant à certains des mauvaises désillusions parfois fatales, dégoûtant malheureusement à tout jamais de la recherche intérieure.

Je voyais Germaine comme bien d’autres sous de telles mauvaises augures que je continuais à me méfier des costumes flamboyants, toutes provenances et tous cultes confondus.

De nombreuses leçons me furent données par des gens de tous bords, sans apparats pour que ceux-ci puissent m’impressionner plus que ça.

Regardant les arbres et les éléphants centenaires évoluer dans cette paisible forêt, un chapitre de « ainsi parlait Zarathoustra » me revint en mémoire et je repris l’ouvrage au chapitre sur les prêtres en convenant de l’exacte description des sauveurs en question : « l’esprit de ces sauveurs était fait de lacunes, mais au centre de chaque lacune, ils avaient mis leurs illusions, leur pénitent de remplissage qu’ils appelaient Dieu. Leurs esprits étaient noyés dans leur compassion et quand ils enflaient, ils enflaient à en éclater de compassion, ce qui surnageait toujours, c’était une grande folie. Avec zèle et force cris ils faisaient passer leur troupeau par leur passerelle, comme s’il n’y avait qu’une passerelle pour mener à l’avenir. En vérité, ces bergers eux-mêmes faisaient encore partie des moutons !... »



Publié le 16 décembre 2005  par manuji


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