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Contre-mémoire quatrième partie

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Opération de son théâtre :

Etre le moment de sa révolte ; on ne se rencontre jamais que dans la dissidence. Il n’est rien du vécu que la vie n’appréhende, par son exclamation même. Les amitiés durables ne se rencontrent qu’aux abords des conflits ; le plus beau des sourires ne charme que l’instant ; l’instant d’après vient l’idée. Idée plurielle qui conjugue le sobre à la causticité, le léger à la gravité, l’insipide à la saveur.

Quoi de plus naturel que la rupture...

La vie, ce que l’on conçoit comme vie, du batracien le plus infâme au mammifère le plus séduisant, de la plante la plus insignifiante à la pierre la plus coriace, se reproduit de rupture en rupture, dans la permanence de sa prédation.

Rompre cette circularité. Ce qui marque l’espoir des générations perdues, vaincus à jamais par deux grosses boucheries - dont le théâtre des opérations s’est circoncis à la déjà très vieille Europe, cette vieille mégère méprisable qui ne veut pas crever- s’est retranché derrière un bloc de béton armé, habillé du spectacle de nos illusions.

Et chaque jour, l’irréalité du monde menace de nous ensevelir.

Et nous nous en amusons devant l’écran cathédral d’un tube cathodique enduit de vaseline catholique. Sans doute, fallait-il atteindre ce niveau de mépris pour qu’enfin, devant un écran, nous nous sentions tranquillisés face à l’abondance de massacres diffusés ?

Il nous faut bien admettre que les bains de sang retiennent nos regards plus sûrement que la récurrence des coïts dégueulés par les films pornographiques. Etrange paradoxe que de vouloir mettre à l’index le spectacle de chairs enlacées, et de jouir devant l’étalage de cadavres ensanglantés.

Les manuels de sur-vie sont définitivement dépassés. Nous sommes les héritiers de la non-vie qui s’est imposée partout comme le règne d’une ineffable existence. Tant de joie, pour si peu d’esprit force le respect par mépris ou, comme il semble préférable de le vivre, par indifférence.

Et le temps, lui, passe sans obstacle. Parfois complice ; le plus souvent ennemi, il passe sur les traces de nos cendres. On aimerait l’arrêter avant, mais on ne sait que le stopper sur les plans séquences de notre existence. Il n’y a là rien d’arbitraire, mais bien tout en rapport avec nos fantasmes.

C’est le lieu de notre imagination

.

On a commencé par imprimer le temps sur du parchemin ; puis, de chemin en chemin, il est parvenu jusqu’à l’esprit troublé de Gutenberg, en cet an disgracieux de 1455. Première brisure...

Plus tard, après bien des impasses, la science -ce dérivé de la philosophie- lui a donné l’absolution. Le temps est devenu une matière mesurable dont se sont bien vite emparées les lois fiduciaires, puisque la première fiducie fut rédigée sur des tables que Moïse éleva au rang de lois. Et, il revient à Gutenberg d’avoir imprimé le premier livre jamais écrit au creux du Moyen-Orient.

Cela devrait nous dispenser de lire, puisqu’il est inutile de lire des paroles prophétiques dont le sens s’est perdu dans les rouages de la mécanique de l’histoire, et qui arrivent à nos oreilles de "stationnés" sous forme de morceaux désassemblés. A moins d’abréger nos inquiétudes par des sermons.

Il pleut des bombes ; et les bombes sont fragiles comme le cristal. C’est ce qui les rend redoutables. Tout ce qui se brise, brise en retour. De la déchirure à la démembrure, qu’importe l’origine de tous ces fragments ; et quoique derrière chacun d’eux, se cachent des idées. On les imagine terreur, par défaut, sans doute, d’en saisir le sens. On est sous respiration artificielle. C’est protocolaire. On est sous embargo respiratoire. Alors, on respire. On ne sait, ni pour combien de temps, ni la raison véritable de cet embargo. On respire malgré nous.

Nous sommes intubés ; coït ininterrompu qui pénètre la gorge, et nous en sommes heureux, car enfin on respire. Il faut savoir qu’aucun bonheur, que dis-je, qu’aucune jouissance n’atteint le niveau d’absolu orgasme que celui que procure la rupture de la respiration artificielle aussitôt rebranchée, des à-coups semblables aux hoquets provoqués par l’orgasme. On vie sous le règne d’une terreur indolente.

Cependant, rechercher la jouissance futile d’une mécanique défectueuse ; apnée du peroxyde d’azote, parce qu’il faut faire vite, parce que la vie est courte, et que nous nous en allons plus sûrement que nous désirons rester. Qu’y a-t-il à regretter ?

Rien à retenir, juste le déplaisir de laisser par de vers soi une somme indisponible d’idées resté inachevées,

parce qu’il est mieux de servir à temps le repas attendu, afin d’éliminer les restes avant la fin de la journée.

Attendre l’heure d’un jour nouveau, comme on attend une descendance qui vient confirmer sa présence ; une clarté très spéciale qui illumine l’horizon d’un spectre inféodé qui parvient à dépasser le temps, non par une vitesse excessive qui abolie l’absolu, mais par une approche fractale d’une rupture structurale.

Et le soir venu, écouter l’approche du jour comme Dostoïevski attendait la conscience.

Ah, conscience !

Arrachée du néant.

Elle se fixe dans l’esprit, comme le pou s’installe sous les aisselles, et ne s’en éloigne qu’à la mort venue. Alors ? Qu’y a-t-il à rechercher ? Rien ! que le néant. Vaste amplitude. Pour qui ? Son néant exigu.

Faible amplitude.

C’est la guerre. Ce n’est rien, que la guerre.

La guerre n’est qu’une variante diplomatique de l’état de paix, non sa contradiction.

On n’aime rien moins que la résolution des contradictions, à la manière de celles rencontrées dans les théorèmes ; terminer les conflits, parce que ça tend nos organes génitaux.

Ah ! Comme c’est bon de ressentir toute la force contenue dans la démonstration de la vérité d’un théorème peu vérifié, mais si juste que l’on puisse mourir pour cela ; Et tant pis pour ce génie d’Evariste Galois, dont la vie fût brève, victime d’une infâme coquette. C’est que la vie se présente par des rapports de force que la civilisation prétend neutraliser, parce qu’elle n’en est que la perversion pacifiée.

Ce soir, ce soir unique qui ne peut se présenter à nouveau, dans la nuit enveloppante, la moitié de la lune est accrochée dans le ciel, tandis que l’autre se dérobe à l’inquisition des regards fiévreux. Les nuages lui font révérence. Point d’altérité. Juste un demi-cercle qui illumine l’horizon d’une nuit s’annonçant. Prélude à une nuit sans sommeil.

Finalement, il n’y a de vérité que la victoire de son propre mensonge, sur celui de l’autre que l’on redoute.

C’est cela, le sens de la guerre, celui de deux vérités qui s’affrontent, et dont l’issue détermine celle qui a raison, contre le tort de celle qui a cru en sa véracité. Le général de l’armée de ces ombres le sait bien, lui, dépourvu d’armée, et donc, n’ayant aucune ombre pour le protéger. Il le sait mieux que quiconque, parce qu’il ne croit en rien, pas même à sa propre incroyance, pas même à l’ombre de son soleil éteint. Il échappe ainsi au clapotis des immondices qui croupissent à la lisière des étangs cloacaux qu’un soleil en vie échauffe.

A défaut de conviction, l’ambitieux peut éventuellement se doter d’une armée, afin de régner. Son mensonge sera cru parce qu’il s’exécute par la loi, cet ensemble d’aphorismes qui ne connaît rien en dehors de lui. Et sa force de conviction sera pénétrante d’autant qu’elle disparaît derrière le joug de son absolu certitude, par cela qu’elle montre le contraire par défaut de n’être que cela. Et ce règne, qui se montre pour le plus égal de tous, en cela qu’il prétend n’être en rien despote, est le plus despote de tous, par cela qu’il s’appuie sur la naïveté de ses sujets afin qu’ils en soient son objet. La vieille langue grecque appelle ce règne, démocratie.

C’est cela le règne parfait, cette absence d’absolu qui se présente comme l’absolue absence d’un règne.

Il y a bien des erreurs, dans les relations humaines, qui n’aient jamais été écrites ; mais, peut-être que la plus inconséquente de toute, reste la fidélité. Mal comprise, mal écrite ; surtout envers l’amitié.

En l’amour, la fidélité est comme une sorte de mensonge courtois, tandis que dans l’amitié, la fidélité s’identifie à de l’attente, un sacrifice du temps. On vieillit discrètement tandis que l’on identifie cette attente à la fixation d’un moment. C’est un leurre partagé, de l’un vers l’autre, par croyance de l’un à l’autre, et non par amour de l’un pour l’autre. Au nom de l’amitié, bien des maladresses ont accouché d’un désastre.

Et, qu’y a-t-il de plus impardonnable que de vieillir ? La vieillesse produit un relief stratifié qui ne sied qu’au poète le plus maudit de son propre habitacle. Qu’est-il donc, ce poète, sinon cet être devenu chose parce que mort avant d’être connu... Un leurre de plus sur la balançoire des illusions.

Il fallait bien une chaise, à ce père trop vieux pour être fouettard ; le sang de la Commune s’est coagulé sur les vieilles pierres de ce Paris nostalgique, sans doute pour y conserver le souvenir de la cruelle répression qu’elle subit. Comme pour toute acte qu’on oubli, mais qu’on refuse de néantiser ; et quoique point de « Viva », ni de « Hourra » ; moins encore d’  »Alléluia » qui devraient remplir l’atmosphère de leur chaleur crépusculaire. Comme aux jeux du cirque des stades modernes, soutenant l’enthousiasme d’une jeunesse qui espérait en des jours nouveaux, mais qui n’a su accoucher que du bagne, de la torture et de l’oubli de centres pénitenciers. Odieux et insipide oubli qui résume le crépuscule de ses journées que la mémoire retient comme fastueux.

La mémoire s’amenuise d’année en année ; elle n’impose plus l’histoire ; la Commune est enterrée avec ses fédérés, sous les décombres de sa défaite.

Ce siècle de la haine et de la convoitise a enseveli la poésie. Le soleil, depuis lors, n’éclaire plus le ciel qu’avec une teinte blanc-glaciale qui recouvre l’horizon. Une odeur âcre en émane, qui rappelle celle d’une viande grillée dans un four, le dimanche, après la messe.

Chaque dimanche, le rituel de la crémation s’exécute avec une récurrence qui force le dégoût, dans tous les foyers composés de familles de prolétaires à la gueule de porc rougie par le mauvais vin, entre la messe et le match de foot. Puis, ça rote dans un bruit sonore bestial. Le lendemain, le marteau s’abat sur l’enclume, alors les rires de ces gueules de bois se figent dans un rictus de labeur. La sonnerie de l’usine nous rappelle à l’ordre dans les lundi gris de la soumission.

Alors, dans un brouillard à peine dissipé, chacun s’affaire à son atelier, afin de procréer de la marchandise dans une copulation frénétique qui interdit l’orgasme, parce que le labeur ne doit jamais atteindre le niveau de la jouissance pour se reproduire à l’identique.

Coït interrompu, le va-et-vient de l’organe-machine-phallique donne la cadence au mouvement, dans une accélération qui fini de nous épuiser. Plus vite, toujours plus vite, voilà le maître mot du sens du travail. Son organe femelle éventre ses produits sur le marché ; il l’inonde, se répand au-delà de toute saturation, et la vie disparaît petit-à-petit sous un amas de tôles froissées. Les fœtus s’additionnent, les uns sur les autres, emmaillotés par une marque de machine à laver la mémoire plus blanc que la cervelle la plus blanche, de sorte que la moindre tâche est rejetée comme immondice.

Cette immondice, cette étrange immondice, ne confirme pas une règle, mais l’invalide.

C’est le propre de l’immondice que de rendre l’exceptionnel impropre, c’est-à-dire, invalidante.

Il nous reste à tenter de gravir les échelons vers la liberté, un à un ; aller jusqu’au bout de cet escalier. Mais, jusqu’au bout, on ne sait pas où cela s’arrête.

Aller jusqu’au bout de la mémoire, en somme. Mais, il n’est rien que la mémoire ne retienne. Rien. Nous fantasmons sur des souvenirs évanescents. Cependant, c’est avec cela qu’on se forge des certitudes. Rien ne reste, pas même la vie, qui produit de la mort à chaque renouvellement de son excitation. Rien ne reste, non par maladresse, mais par ignorance.

Une sorte d’autorité s’exécute, qui ne traduit rien de la mémoire, plutôt son absence... ou sa censure.

L’autorité se charge de la mémoire par la soumission, qui s’en décharge.

C’est ainsi que la responsabilité de la vie est partagée entre le manquement des uns et la faiblesse des autres. La suffisance ressoude les deux camps qui pouvaient se croire opposés, alors qu’ils ne sont que complémentaires. Chacun trouve sa place, sur l’échiquier de la vie, et la partie se joue, du plus fort vers le plus faible, non par moquerie, mais pour consolider un pouvoir déjà ferme, afin de tenir à l’écart ces pauvres qui se transmettent leur pauvreté, comme une maladie héréditaire, de génération en génération.

Et il ne semble n’exister aucun antidote, puisque toutes les révolutions possibles n’ont même pas su trouver le chemin qui les menait vers le soleil radieux d’un imaginaire espoir. Sans doute, la jaunisse de la soumission étouffe les couleurs de l’insupportable, de sorte que la révolte n’apparaît qu’en négatif, comme le clair-obscur épuise le soleil froid de notre désert nocturne.

La question qui devrait venir à l’esprit n’est pas de savoir où nous en sommes, c’est-à-dire, où je suis moi-même, mais bien d’être là où nous sommes, comme je le suis moi-même, et d’en comprendre la servitude et la désolation, afin d’en ruiner les conséquences sordides.

Mais, est-ce encore possible ?

Où sommes-nous ?

Dans ce quelque part qui identifie l’esprit de la géographie à la géographie de l’esprit. Les saisons s’accrochent aux aspérités, comme la comète poursuit inlassablement sa propre queue.

N’y aurait-il donc nulle part où aller ?

Qu’en déduire, sinon que la vie poursuit son parcours, comme l’escargot dévore une feuille morte. La vie se nourrit de la vie, voilà tout. Chantier d’un zoo. Mais, c’est cela qui nous fait admirer les marchandises, jusqu’à, parfois, mourir pour elles. Elles sont si belles, à travers la devanture d’un magasin, alors que la vie s’épanouit sur ses propres excréments.

Le monde de la marchandise, notre monde, celui qui nous a vue naître par inadvertance, est l’expression absolue du monde organique. Le devenir marchand du monde est identiquement le devenir monde de la matière organique, que l’on retrouve à l’état de coagulation sous forme de marchandise. La mécanique des organes se montre pour ce qu’elle est, celle de l’organe de la mécanique du monde.

La projection du futur, qui est aussi bien l’identification au désir, trouve sa solution dans la mécanique de l’espace, moment étroit de l’espace d’une mécanique. Il y fait temps ; on en fait histoire. Il reste à graisser les rouages.

Il faut donc, lecteur, le traduire pour toi, par le privilège du temps que tu accordes à lire cette missive :

c’est de la vie dont il est parlé, et de la vie dont il s’agit de disposer.

Lire également :

-  première partie

-  deuxième partie

-  troisième partie



Publié le 26 décembre 2005  par Gilles Delcuse


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