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Jean Jaurès : Laïcité et République sociale (extrait)

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Pour la laïque

Chambre des députés

des 21 et 24 Janvier 1910

Extrait

-  Monsieur Jaurès : Soit, s’il le faut nous en discuterons ! Mais je crois pouvoir maintenir- ce n’est pas vous qui me démentirez après le cri de guerre que vous avez poussé à cette tribune-, je crois pouvoir maintenir que ce qui fait la gravité du problème de l’enseignement, c’est le conflit passionné, violent, des principes de la société moderne, manifestés par toutes ses institutions, et des principes, des affirmations essentielles de l’Eglise catholique elle-même. Comment peut se résoudre ce conflit ou comment, avec un tel antagonisme, un enseignement public est-il possible ?

Résoudrons-nous la difficulté en ramenant l’enseignement, comme parfois on nous le conseille ou on nous le suggère, à un niveau plus que modeste et humilié ? Renoncerons-nous à mettre dans l’enseignement du peuple quelque idéal et le réduirons-nous à une collection de préceptes médiocres d’hygiène ou de morale subalterne, à un recueil de recettes morales et de recettes culinaires ?

Ce serait, messieurs, la véritable faillite, la véritable abdication de la société civile, qui proclamerait que l’Eglise seule est capable de donner à la conscience quelque lumière, à l’enseignement quelque hauteur et à la vie quelque noblesse.

Messieurs, suivrons-nous le conseil que nous donnait M.Piou ?

Dirons-nous que désormais, dans ce pays, trop profondément divisé, tout enseignement commun est impossible, qu’il faut prendre notre parti définitif de cet antagonisme, qu’il y aura, d’un côté les écoles de l’Etat, les écoles laïques, pratiquant, sous le nom menteur de neutralité, un enseignement d’agression et d’intolérance ; qu’il y aura de l’autre côté, des écoles privées, des écoles catholiques, où seront enseignés, sans correction, sans contrôle et sans contrepoids, les dogmes les plus contraires aux principes mêmes de la société moderne et que les générations françaises seront indéfiniment divisées, non pas entre ces deux écoles, mais entre ces deux camps ?

J’admirais, messieurs, avec quelle facilité, de quel cœur, je ne dirai pas léger mais presque provocant, M.Piou acceptait cette scission définitive.

Messieurs, ce serait la plus grave qui pût se produire dans une société.

Les luttes de classes elles-mêmes, si âpres qu’elles puissent être, supposent un terrain commun.

La classe bourgeoise et la classe ouvrière sont les filles d’un même monde moderne, d’un même système de production et de pensée. Elles ont l’une et l’autre besoin que la science développe par la liberté d’esprit les forces productrices de l’homme, et même en se combattant elles reconnaissent des nécessités communes et des communes pensées. (Très bien, très bien ! à l’extrême gauche et à gauche)

Au contraire, s’il est entendu qu’entre les fils d’un même pays, d’une même génération, d’un même siècle, d’une même classe, l’antagonisme de doctrine, de pensée et de conscience doit être à jamais si irréductible qu’on ne pourra jamais rassembler ces enfants sous la discipline d’une même école, messieurs, c’est le déchirement intégral de la nation. (Applaudissements à l’extrême gauche et à gauche)

-  M.Ferdinand Buisson : Très bien !

-  M. Jaurès : Sommes-nous acculés à cette extrémité ? Sommes-nous voués à cette formidable hypothèse ? En fait, je ne le crois pas.

Quelle que puisse être l’opposition logique des principes qui se heurtent, la force de la vie, la force de la réalité sociale en mouvement prépare les solutions qui ont paru d’abord abstraitement impossibles.

Et ce que je veux constater aujourd’hui, du haut de cette tribune, c’est que ceux-là mêmes dans l’Eglise qui dénoncent le plus violemment les vicissitudes, les incertitudes, l’inconsistance de la pauvre raison humaine, sont obligés, beaucoup plus qu’ils ne l’avouent, de marcher à sa suite et de se rallier de siècle en siècle aux idées qu’ils avaient d’abord exclues et abandonnées.

L’absolu chrétien et catholique a été obligé, de génération en génération, à composer, à transiger avec une réalité sociale et intellectuelle qui le débordait. A l’origine, les premières générations chrétiennes ont pu prendre au mot la parole du maître qui annonçait qu’une génération ne se passerait point sans que le fils de l’homme apparût sur les nuées pour juger les hommes.

Il a bien fallu, les jours se succédant, accueillir une interprétation moins littérale ; et c’est pour vivre, et c’est pour durer dans le monde naturel d’aujourd’hui que l’Eglise a dû s’organiser. Elle est donc devenue non plus simplement la messagère d’un royaume nouveau à échéance immédiate, mais une puissance temporelle terrestre, mondaine, à calculs lointains, et là elle s’est heurtée nécessairement à d’autres puissances terrestres, à d’autres puissances temporelles, à des royaumes, à des empires avec lesquels il a bien fallu qu’elle n’égociât, qu’elle transigeât, qu’elle définît le partage des attributions et des droits ;

et c’est un premier glissement, c’est une première diminution des prétentions absolues de l’origine.

Puis, quand la Réforme est venue, quand l’Europe moderne a voulu dérober les livres sacrés dont elle vivait à l’interprétation exclusive et autoritaire de l’Eglise traditionnelle, quand les hommes ont été rebutés du régime de l’ancienne Eglise par les abus qui s’y étaient introduits, lorsqu’ils ont voulu appliquer les libertés naissantes de l’esprit et l’interprétation même des Ecritures, quand ils se sont dit que devant toutes les tentations, toutes les sollicitations, tout le développement du monde moderne, la foi chrétienne périrait si elle se réduisait à des œuvres extérieures et superficielles et que la croyance chrétienne devait être rappelée à l’intimité de ses origines, quand de ces causes multiples la Réforme est née, le premier mouvement de l’Eglise catholique a été d’absolue détestation et d’absolue condamnation, et, au seizième siècle, les réformés étaient dénoncés par l’Eglise, comme un pire danger, comme un pire scandale, que les matérialistes et les athées.

Et aujourd’hui, quand j’ouvre les journaux conservateurs, quand j’ouvre dans la période de lutte de la séparation, les journaux catholiques eux-mêmes, j’y vois un appel des catholiques eux-mêmes, j’y vois un appel des catholiques à l’Eglise protestante, l’invitant à défendre, avec l’Eglise catholique, la commune foi chrétienne. (Applaudissements à gauche et à l’extrême gauche. -Mouvements divers.)

De même qu’elle a dû s’accommoder au mouvement de la vie, de même qu’elle a dû, en quelque mesure, transiger avec la Réforme, l’Eglise catholique a été obligée de s’accommoder parfois malgré elle, au progrès, à la science et à la démocratie....

Jean-Jaurès Laïcité et République sociale 1905-2005 : Centenaire de la loi sur la séparation des Eglises et de l’Etat

Le cherche-midi Editeur Août 2005



Publié le 27 décembre 2005  par torpedo


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