e-torpedo le webzine sans barbeles



Heidegger : L’ombre de cette pensée

Catégorie portrait
Il y a (37) contribution(s).

(JPEG)

La philosophie, dont on ne saurait tout à fait préciser l’essence, pourrait-elle être « dangereuse » ?

-  Pourrait-elle être une source négligée de la propagation du mal ?

Autrefois, Eichmann devant ses juges, incrédules, ne fit-il pas référence à « l’impératif catégorique » kantien pour justifier sa collaboration à la solution finale ?

Certes, cet impératif du devoir, proprement moral, était apporté d’une modification de taille, puisque Eichmann, par on ne sait quel tour de la pensée, transforma le « agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle » de la morale Kantienne en un : « agissez de telle manière que le Führer, s’il avait connaissance de vos actes, les approuverait ».

Cette déformation inconsciente apportée à la pensée de Kant, et analysée par Eichmann comme un impératif catégorique devant entraîner tout homme à faire plus qu’obéir à la loi, puisqu’il s’agissait de s’élever au-delà des impératifs de l’obéissance et identifier sa propre volonté au principe de la loi, à la source de toute loi, peut sembler pour certains sans grande importance.

Une mécompréhension à la hauteur d’un petit fonctionnaire.

-  Mais quand il s’agit d’un intellectuel de la trempe de Martin Heidegger ?

-  Comment interpréter son adhésion à la pensée la plus « sombre » du 20ème siècle ?

Cette question fut posée par de nombreux intellectuels depuis 1945.

Elle fut renouvelée récemment avec plus ou moins de bonheur par Emmanuel Faye , même si le nivellement un peu facile auquel il se livre, dessert non seulement la pensée profonde de Heidegger, mais dessert la cause même que Faye prétend servir.

Un autre ouvrage récent qui demande à faire la lumière sur la question, mais sans y mêler cependant de parti pris, est celui de Dominique Janicaud qui nous offre là, un livre-testament.

Disciple de Jean Beaufret, dont le travail immense pour traduire le plus fidèlement possible la pensée de maître de la forêt noire, sans lui être pour autant un simple porteur de valises, Dominique Janicaud offre avec son ouvrage Heidegger en France , un vaste panorama de la réception de philosophe allemand en France et les remous que cela occasionna dans les rangs de l’intelligentsia universitaire française.

Il est vrai qu’on lit souvent aujourd’hui, sous la plume d’auteurs « à la mode », que l’on néglige Heidegger. Qu’il faut revenir à cette « inquiétude de l’être » allemande.

On peut en effet se poser la question :
-  Heidegger aurait-il été injustement négligé ces dernières années en France ?

Peut-être... Est-ce parce que Heidegger doit être nécessairement lu en allemand pour être parfaitement compris ?

Difficile en effet, de comprendre la subtilité d’une pensée comme celle-là, par une simple traduction. D’autant que celle de François Vézin est sujet à de très nombreuses controverses.

Mais on pourrait autant en dire de Hegel, ou de Nietzsche !

Devrions-nous préférer la traduction de Emmanuel Martineau ?

C’est à cette question, comme à de nombreuses autres, que le philosophe Dominique Janicaud tente de répondre, prenant par ailleurs assez de distance avec les différentes chapelles, pour garder une certaine objectivité.

Mais la plus grande question qu’il pose néanmoins, la plus essentielle pour tenter de se défaire du mystère de l’une des plus grandes pensées du 20ème siècle, est ailleurs.

Et c’est évidemment celle-ci : devons-nous seulement lire en la pensée de Heidegger un terreau fertile du nazisme ?

Ne faudrait-il pas y lire également, ou même avant tout, une recherche de la vérité de l’être qui, contrairement à celle de Sartre, ne trouve pas sa source dans le néant, mais dans le temps.

L’« être » de Heidegger contre l’« homme » de Sartre ?

Et cette question n’est évidemment pas dénuée d’intérêt puisque c’est bien dans l’ontologie même de Heidegger que certains sont aller lire le nazisme du penseur allemand.

Il faut bien le dire, l’ultime acte de philosophie selon Heidegger, était de faire surgir la quintessence de l’être.

Fonder une vérité.

Socrate en son temps combattait les sophistes qui prétendaient que l’homme est la mesure de toutes choses, pour s’initier, et initier ses interlocuteurs à une méthode de pensée : la dialectique.

Heidegger a également poursuivi la tâche immense de réhabiliter l’être, enfermé dans un profond oubli que le rationalisme en philosophie avait occulté.

C’est vrai que la philosophie a trop longtemps interrogé la connaissance de la connaissance de l’être, que l’être lui-même.

Pourtant, cette tâche qu’il a essayée de mener à bien durant toute sa vie, paraît trouble.

D’une part, « le tournant » de Heidegger, moment ultime où il s’aperçoit que son entreprise ne saurait arriver à terme (Kehre), laisse bien pensif, - serait-ce un échec ?

ou le second Heidegger aurait-il été beaucoup trop accaparé par la suite, à entreprendre l’ultime tâche de détacher sa pensée de l’idéologie nazie pour la situer métaphysiquement, notamment avec son travail sur Nietzsche et Kant ?

Il faut relire la réponse de Heidegger à Jean Beaufret dans sa Lettre sur l’humanisme pour comprendre que les déplacements inédits, les disséminations, les recompositions sont autant de tentatives de la part de Heidegger de justifier sa position « trouble » durant la Seconde Guerre mondiale.

Faudrait-il alors repenser Heidegger par son introduction en France, par sa pensée, par son interprétation ?

Il s’agit évidemment et avant tout, -Janicaud ne cesse de le répéter durant tout son ouvrage- de s’élever au-delà des vaines querelles. C’est bien sûr, une chose certaine.

En nous y conviant avec une grande habileté, Dominique Janicaud rend une nouvelle fois hommage à la brillante pensée d’un philosophe que l’on ne saurait réduire par un discours de pur historien.

Voilà d’ailleurs le grand mérite de cet ouvrage de Janicaud, qui se présente d’emblée comme un ouvrage majeur, en comparaison à ce que proposèrent d’autres intellectuels limités à la partie historique de l’action de Martin Heidegger et son implication personnelle dans le régime nazi.

A la fois un livre d’histoire, histoire d’une réception - réception d’une pensée, c’est aussi un livre de philosophie qui re-lit et re-déchiffre cette pensée...

Pour autant, malgré le rôle majeur joué par Heidegger dans la philosophie du 20ème siècle, une ombre continue de planer autour de son travail. Une ombre qui prend racine dans la métaphysique de sa philosophie. Et cette ombre-là demeure un mystère « effrayant » pour la pensée. Une inquiétude qui nous rapporte à l’inquiétude même de l’être que mettait à jour Martin Heidegger.

Devons-nous nous débarrasser de la pensée de Heidegger en nous basant, comme le fait Faye, sur des documents inédits ou non traduits jusque-là, pour saisir combien Heidegger était attentif à introduire les fondements du nazisme dans la philosophie et son enseignement, ou bien, tel que le préconise Dominique Janicaud, relire, réinterpréter la pensée de Heidegger selon ces axes fondamentaux :

« -répondre de la philosophie en son histoire ;
-  repenser l’être de l’homme ;
-  affronter le destin de puissance de la science ;
-  confronter l’occidentalisation du monde aux autres langues et cultures ;
-  reposer la question du sacré. »

L’avenir nous le dira peut-être... mais l’ombre autour de cette pensée-là, malgré l’écoulement du temps, ne passe pas... une énigme à la mesure de la plus grande pensée d’un siècle de destructions massives, de destructions d’idoles idéologiques et controversées, et de pensées dominantes et décisives...



Publié le 4 janvier 2006  par Marc Alpozzo


envoyer
imprimer
sommaire
Forum de l'article
retour haut de page


Si vous appréciez le e-torpedo.net
participez à son indépendance, faites un don.

Contrat Creative Commonsdri.hebergement
Réalisation et conception Zala . Ce site utilise PHP et mySQL et est réalisé avec SPIP sous license GNU/GPL.
© 2005 e-torpedo.net les articles sont à votre disposition,veillez à mentionner, l'auteur et le site emetteur
ACCUEILPLAN DU SITEContact Syndiquez le contenu de ce site Admin