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DADVsI-Gate : Des stars de la musique française victimes du syndrome de Stockholm ? par François Schnell

Catégorie Musique
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Vous l’avez certainement entendu dans les médias, dans la nuit du 22 au 23 décembre 2005 un amendement fut voté dans le cadre du projet de loi DADVsI sur les droits d’auteurs liés à l’ Internet. Cet amendement propose de légaliser les échanges musicaux sur le P2P en échange d’une juste rétribution des artistes via une licence globale optionnelle prélevée par les Fournisseurs d’Accès à Internet.

Malheureusement notre ministre de la culture (à l’origine du projet de loi DADVsI), le gouvernement et les majors vont tout faire pour corriger le tir en janvier en imposant probablement un nouveau vote et en mobilisant tout ce qui peut l’être d’ici là.

Rien d’étonnant à cela me direz-vous si ce n’est que les opposants à la licence globale optionnelle insistent sur l’"immense émotion" ressentie par l’ensemble de la communauté artistique qu’ils citent :

-  Patrick Bruel, Michel Sardou, Johnny Hallyday, Joey Starr ... une trentaine de Stars signées par des majors qui sont affiliées à la très puissante RIAA (Recording Industry Association of America), des artistes d’en-haut ?

-  En face de ce patrimoine musical franco-américain, quelques 13.500 artistes français ont signé, sans trop de publicité, en faveur de la licence globale, des artistes d’en bas ? des méprisables ?

Au fait, connaissez vous la chanson “Le syndrome de Stockholm” ?

Le syndrome de Stockholm désigne la propension des otages partageant longtemps la vie de leurs geôliers à adopter peu ou prou le point de vue de ceux-ci. Ce comportement paradoxal des victimes de prise d’otage, a été décrit pour la première fois en 1978 par le psychiatre américain F. Ochberg qui lui donne le nom de « syndrome de Stockholm ».

Le fait divers :

Le 23 août 1973, un évadé de prison, Jan Erik Olsson tente de commettre un hold-up dans l’agence de la Kreditbanken du quartier de Norrmalmstorg à Stockholm. L’intervention des forces de l’ordre l’oblige à se retrancher dans la banque où il prend en otage quatre employés. Il obtient la libération de son compagnon de cellule, Clark Olofsson, qui peut le rejoindre. Six jours de négociation aboutissent finalement à la libération des otages. Curieusement, ceux-ci s’interposeront entre leurs ravisseurs et les forces de l’ordre. Par la suite, ils refuseront de témoigner à charge, contribueront à leur défense et iront leur rendre visite en prison. L’une des victimes finira même par épouser Jan Erik Olsson.

Source : wikipedia [1]

Un peu par provocation, risquons cette hypothèse de travail.

Qui seraient alors dans notre cas les preneurs d’otages, les otages et surtout que fait la Police !?

Les preneurs d’otages :

Ils sont bien connus et décrits par exemple dans cette page de la BBC [2] (Institution britannique respectable et qui a la particularité rare d’être relativement indépendante du pouvoir politique et des lobbies industriels).

On y apprend qu’ils ne sont que quatre leaders (après la fusion SONY-BMG en 2004) à détenir 90% du marché mondial et à revendiquer leurs actions au sein du la puissante RIAA. Dans les pays anglosaxons ils sont connus sous le nom des "Big Four" ( SONY-BMG, EMI, Vivendi Universal et AOL Time Warner). Depuis leurs quartiers généraux aux USA ils rayonnent sur la culture musicale mondiale (notamment en France) et le seul pays rentable ayant réellement résisté est l’Inde. Toujours d’après la BBC les "Big Four" ne s’arrêtent pas là puisqu’ils contrôlent un grande partie de la sphère de l’”entertainment” mondiale (radio, cinéma, presse, TV).

Les otages :

Pour la plupart des Stars de longue date, embringuées à une époque où les “Big Four” étaient les seuls à détenir l’outil suprême, celui indispensable à la création du support matériel qui les rendit indispensables. Via leurs réseaux, le gang des “Big Four” a autorisé les artistes rentables à vivre de leur art grâce au support physique, clé du trafic salvateur (10 % du prix de vente du CD pour l’otage consentant, 90 % pour les “Big Four” Fathers).

La police :

Le rôle de la police (notre ministère de la culture) devrait être simple :

libérer les otages et surtout permettre une vraie diversité culturelle.

Mais contre toute attente, pour des raisons qui m’échappent, tout semble se passer comme si la Police culturelle elle-même était victime du syndrome de Stockholm...

Notre ministre de la culture lui-même nous l’a affirmé à l’Assemblé Nationale : sans les majors il ne pourra y avoir l’émergence de nouveaux artistes. Ainsi la culture musicale française passerait forcément par les “Big Four” Fathers ou ne passera pas ...

Pourtant les temps ont changés et l’histoire est riche d’enseignements.

Lorsque la presse de Gutenberg est apparue les moines ont combattu cette technologie pernicieuse qui démocratisa le livre sans forcément passer par le monastère. De même les Universités prédisaient des amphis vides ...

Qui oserait aujourd’hui dire que la presse de Gutenberg fut un recul pour le livre ou pour l’humanité ?

N’en déplaise aux “Big Four” Fathers, alors que nous enteront pleinement dans la société de l’information, le P2P ressemble bien à la presse du 21ème siècle.

De même lorsque la radio fut mise au point, l’industrie du disque a tout fait pour l’interdire en prédisant la mort de la musique.

Qui oserait dire aujourd’hui dire que la radio a tué la musique et fut un recul pour l’humanité et la culture ?

Bien sûr si on se contente d’écouter les radios hertziennes on serait tenté de penser qu’il n’y a pas d’innovations en dehors des “Big Four”. Rien de vraiment étonnant si on sait que l’immense majorité de ces radios sont détenues par les “Big Four” et que seuls leurs catalogues sont autorisés à y passer.

D’ailleurs ces mêmes catalogues d’artistes n’ont cessé de diminuer avec les années et offrent aujourd’hui bien peu de diversité alors qu’il existe en marge quantité d’excellents artistes qui ne pourront jamais être entendus dans le système actuel. Ceci est à mettre en relation avec le modèle économique des majors où la promotion d’un artiste coûte de plus en plus cher et empêche d’investir sur deux artistes trop proches dans un segment marketing (rentable) donné. Les coûts en publicité deviennent en effet très élevés pour imposer un artiste à un public qui délaisse de plus en plus les médias irrigables par les majors (essor de l’ internet communautaire et de la Blogosphère au détriment de la télé et de la radio).

Si le gouvernement souhaite vraiment “protéger la création via les nouvelles technologies” il ne devrait certainement pas maintenir en vie artificielle un modèle économique qui est aujourd’hui inadapté et qui ne peut que détruire, de plus en plus, la diversité culturelle française.

Il me semble que c’est notamment pour cela, qu’au delà de tout clivages politiques, des députés de tous bords se sont soulevés contre le projet de loi DADVsI pour proposer des solutions modernes, économiquement réalistes et respectueuses des droits et des intérêts de chacun.

Ainsi cette Licence Globale Optionnelle propose de légaliser les échanges musicaux sur le P2P en échange d’une juste rétribution des artistes via un prélèvement forfaitaire raisonnable effectué par les Fournisseurs d’Accès à Internet (étrangement les médias traditionnels ont tendance à oublier cette deuxième partie sur la rétribution des artistes ...). De plus, un sondage récent SPEDIDAM-Médiamétrie montre que 75% des internautes sont déjà favorables à une Licence Globale Optionnelle pour échanger des oeuvres sur Internet [3].

Finalement le P2P pourrait se transformer en « super-radio » légale du 21 ème siècle ou on pourrait télécharger à la demande les oeuvres souhaitées. Plus celle-ci sont appréciées et plus les artistes sont rénumérés ce qui ne pénaliserait en rien les stars françaises d’en haut.

Par contre, les artistes non “rentables” dans le système économique des majors pourraient enfin trouver légalement leur public et être rénuméré “au mérite” et non pas uniquement au-delà du seuil de rentabilité des “Big Four ».

Par contre il est clair que pour les “Big Four” il s’agit de la perte du monopole exclusif pour la diffusion des artistes qui gagneront alors grandement en indépendance. Est-ce vraiment un mal ?

Il est aussi dans l’intérêt des “Big Four” Fathers de comprendre que le consommateur est aussi consommActeur et que c’est lui qui prends désormais une part significative dans les “frais” de promotion des artistes. Même l’Observatoire de la Musique le souligne :

"De la culture à l’entertainment, participation du public à l’expérience musicale : les phénomènes de discussion, collaboration, personnalisation et autres partages d’intérêts de tout type que permettent les "médias sociaux" d’internet ont montré leur intérêt économique potentiel, en termes de fidélisation et de co-création de valeur"

"Le rapprochement entre artistes et publics : au delà du titre musical, ce que semble aujourd’hui rechercher l’ internaute est une écoute musicale, c’est à dire une relation à la musique, à son auteur, à son univers sonore à la fois unique et chargé d’émotions. "Ce rapprochement qui prend toutefois des formes différentes selon les publics et les stratégies commerciales, peut être créateur de valeur"

D’après Les marchés de la musique 2005 - Rapport de l’observatoire de la musique. [4] (Voir également le billet d’Alban à ce sujet [5]).

Donc finalement ... qui va libérer les otages ?

-  Pas les preneurs d’otages qui s’entêtent dans un modèle économique voué aujourd’hui à l’échec.

-  Pas les otages, nos trente stars françaises, peut-être victimes du syndrome de Stockholm ou plus simplement mal informées ou affectées naturellement par la peur du changement et de la compétition avec les artistes indépendants.

-  Certainement pas la police culturelle et son chef le Ministre de la Culture malgré la signature de 13500 artistes [6], le rapport de l’ observatoire de la Musique [7] et le soulèvement de députés de tous partis y compris celui de la majorité.

-  Qui reste-t-il alors... Des internautes citoyens et responsables qui souhaitent rénumérer équitablement les artistes dans toutes leurs diversité au-delà des fast-food musicaux d’antan.

Avec des internautes responsables et organisés tout est possible...

En deux semaines la pétition EUCD.info [8] a rassemblé plus de 130000 signatures et de nombreuses associations et entreprises dont le géant informatique SUN Microsystems.

Il suffit de lire également le forum “liberté numérique” de Framasoft [9] pour se rendre compte de l’incroyable besoin de communication, de partage et de justice dans la société de l’information en construction. Le fil de discussion “A l’instant sur le stream de l’assemblée” [10] rassemble par exemple 2324 réponses et 117892 visites. De nombreux internautes ont même dit s’être réconcilié avec la politique dans cette expérience collective et critique des débats et la WebTV de l’Assemblée Nationale a rencontré un record d’audience historique sur le projet de loi DADVsI.

Face aux puissants lobbies nous voyons bien qu’il est nécessaire, avec les députés qui ont compris les enjeux, d’équilibrer les forces en présence en défendant collectivement l’intérêt général, la diversité culturelle et les biens communs.

-  [1] wikipedia

-  [2] bbc.co.uk

-  [3]spedidam

-  [4] rmd.cite-musique

-  [5] cocreation.blogs

-  [6] le monde

-  [7] rmd.cite-musique

-  [8]eucd.info

-  [9] forum.framasoft

-  [10] forum.framasoft

Source : FRAMASOFT



Publié le 7 janvier 2006  par torpedo


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