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"Le scandale du travail" roman de Louise Desbrusses / critique littéraire de Mona chollet

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L’argent, l’urgence, roman de Louise Desbrusses critique littéraire de Mona Chollet

Parce que les dettes s’accumulent, que de surcroît elle a « un homme à élever », bref, parce qu’elle est pressée par « l’argent, l’urgence », une jeune femme accepte de quitter son petit atelier, où elle exerce une activité aussi gratifiante que peu rémunératrice, pour s’exiler dans une tour de verre et d’acier où on lui offre un emploi stable et bien payé. S’étant habituée sans même y songer au luxe inouï de sa pauvreté, à une vie sauvage et pleine, à l’indépendance et à la liberté, elle prend de plein fouet sa découverte du renoncement anesthésié, de l’abrutissement, de l’ennui, de la violence relationnelle, de l’absence de sens qui sont le lot ordinaire de la majorité de ses semblables. « Courage, courage, allez courage, des millions de gens (et plus mal payés) le font. Plus encore, pensez-y, des millions de gens se plaignent de ne pas le faire. »

A lire Louise Desbrusses, effectivement, on repense à ce courrier effrayant publié dans Elle (8 novembre 2004) sous le titre « Vite, du travail ! ». « Méline, de Bordeaux », lectrice au chômage, y remerciait le magazine d’avoir, dans l’édito d’un précédent numéro, morigéné les inconscients qui exprimaient une remise en cause - bien timide, pourtant - de l’idéologie du travail en se précipitant sur le livre de Corinne Maier Bonjour Paresse. « Moi, clamait « Méline », mon rêve insensé, c’est un bureau en vrac, une moquette usée, une machine à café, des ragots de collègues, des persiflages d’arrivistes, un chef insupportable, une clause de mobilité et des horaires contraignants... »

Dans L’argent, l’urgence, on lit : « Tout ici vous empoisonne. Passer le tourniquet. Poison. Faire ce qu’il y a à faire. Poison. Entendre ces conversations. Poison. Manger sans faim, dormir sans rêves. Poison, poison. »

-  Irréaliste, fantaisiste, égoïste

Comment oser avouer que vous vous sentez mourir, alors qu’autour de vous, tout le monde vous envie et s’extasie sur votre chance - « dans la conjoncture... » ? « Irréaliste, fantaisiste, égoïste » : la litanie revient à intervalles réguliers dans le roman. Un travail comme ça, tout le monde en rêve. Et si vous, vous n’en rêvez pas, c’est que « les vôtres de rêves ne conviennent pas, voilà tout ».

Faire entendre et ressentir une souffrance inaudible, irrecevable, c’est pourtant la prouesse que réussit L’argent, l’urgence,

petite bombe d’ironie sobre et de vitalité tenace.

L’héroïne raconte le désir qui la démange, au cours de l’entretien d’embauche, de se lever et d’annoncer au type en costume qui lui fait face que « non (vraiment non) il ne fait pas l’affaire ». Elle relève la différence entre les perceptions que l’on a de son lieu de travail le jour de l’entretien d’embauche, lorsqu’on y pénètre en milieu de journée, qu’on y est comme invité, de passage, qu’on se sent encore glorieusement extérieur à lui, et le matin où l’on commence ; elle constate les effets du travail salarié sur le temps : « Les nuits engloutissent les jours. Les jours rongent les soirs. Les soirs dévorent les nuits. Le trou s’élargit dans votre vie. Gouffre. Vol des heures. Le temps dérobé s’évanouit. »

De l’argent contre des gestes idiots (perte de temps). Payer l’ennui (drôle de monde)

Elle dit sa perplexité de voir sa collègue de bureau satisfaite de son sort : « Le travail, oui c’est ça, le travail remplit sa vie. Vous (c’est tout le contraire), votre vie, le travail la vide. De l’argent contre des gestes idiots (perte de temps). Payer l’ennui (drôle de monde). »

Elle s’aperçoit que les pensées qu’elle aime, et qui s’épanouissaient dans son atelier, « les belles, les souples, les lumineuses, les vivantes », l’ont désertée, qu’elles ont été remplacées par des « agitations troublées ». Elle note son décalage avec ses collègues, qui la regardent de travers, agacés en particulier par son souci de bien faire - car, paradoxalement, la moins heureuse d’être là est aussi la plus consciencieuse : « Comme si on était là pour ça ! »

Au passage, on reconnaît là cette recherche de qualité instinctive et gratuite qu’analyse Henri Raynal dans Retrouver l’Océan. Recherche de la qualité, mais aussi amour de la diversité : dans la tour de verre et d’acier, l’héroïne a pour mission de réparer des objets fabriqués en série, un travail morne qui la dévore, alors que son activité de prédilection, celle à laquelle elle se livre dans son atelier et qui revêt pour elle une importance vitale, c’est la création de « pièces uniques » : « Pour inventer des pièces uniques, il ne faut pas travailler. Pas beaucoup. Mais penser (avant). Marcher (longtemps). Rêver (sans cesse). Ensuite, cela va vite. »

Les autres si nombreux n’ont-ils pas raison ?

On aura beau abhorrer les originalités stylistiques lorsqu’elles se réduisent à de la poudre aux yeux, examiner leur justification avec l’indulgence d’un ayatollah, ici, on ne pourra que s’incliner : le style très particulier de Louise Desbrusses sert génialement son propos. Rédigé à la deuxième personne, comme pour mieux obliger le lecteur à admettre que cette expérience unanimement refoulée est aussi la sienne, le texte est truffé de parenthèses traduisant le cheminement d’une pensée qui se cherche, les hésitations et les contradictions dont elle est zébrée, les réflexions interdites qui s’y invitent sournoisement et minent ses raisonnements. Il donne à sentir toute la force d’une aspiration existentielle niée, contrariée, engluée, qui souffre, se tord, se convulse, cherche une issue, et qui finira par reprendre le dessus.

Le problème de l’héroïne, c’est que la manière de voir de son entourage, de la société tout entière, s’insinue évidemment dans la sienne, l’inhibe, la fait douter : « Les autres si nombreux n’ont-ils pas raison ? » Elle se fait violence, bâillonne son désarroi, mais il lui en reste une douleur au ventre, le jour où elle prend pour la première fois le chemin du bureau : « A tant de liberté votre estomac s’est accoutumé. Il se sent vide et triste. » Elle se rebiffe contre ce qu’elle prend pour de la présomption - elle se demande « ce qu’elle a de plus, après tout » - ou pour de la sensiblerie : « Car zut, vous fâchez-vous, vous n’allez pas vous y mettre vous aussi (et pourquoi pas) à faire (faire ?) la délicate, l’artiste, l’écorchée vive. »

Prendre congé des rêves des autres

Dans cette situation, non seulement son couple, à la dérive, ne lui est d’aucun secours, mais son compagnon, au chômage, aggrave encore sa dépossession en profitant de son absence pour envahir le sanctuaire de son atelier, refusant de comprendre que « les escargots ne partagent pas leur coquille ». Longtemps, elle réprime la violence de son ressentiment à son égard, victime des idées reçues sur la valeur du couple et de « l’Amour » comme sur la valeur du travail. « L’argent, l’urgence, l’Amour, les grands rêves de tous. Tout ça. Tant voulu y croire. (Pourquoi ?) Et le résultat. La fatigue. La peine. »

Ce lent détricotage des rêves des autres et des siens, toutes les intimidations qu’il impose de surmonter, la force et la confiance en soi qu’il exige, la douleur qu’il implique, ce qu’il doit au simple désir de « sauver sa peau », d’être à la hauteur des possibilités qu’on porte en soi et de ce que la vie mérite d’être, et non à un quelconque sentiment de supériorité, c’est ce que décrit L’argent, l’urgence : « C’est dangereux de ne pas prendre soin de ce que l’on est, de ses rêves (je vous avais prévenue). » Les êtres humains aussi sont des pièces uniques.

Louise Desbrusses L’argent, l’urgence, P.O.L., 2006, 170 pages, 16 euros.

source : Périphéries



Publié le 8 janvier 2006  par torpedo


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