e-torpedo le webzine sans barbeles



DADVSI : Produire, disent-ils... de François Gérald

Catégorie Musique
Il y a (4) contribution(s).

(JPEG)

Il aura donc fallu une nuit à l’Assemblée nationale pour que des élus du peuple traversent les clivages traditionnels et, comme souvent en pareil cas, fassent preuve d’un peu de bon sens en autorisant le téléchargement jusque là illégal d’œuvres artistiques sur le net en échange d’une contribution forfaitaire, appelée : licence légale.

Il est remarquable que dans cette affaire, le gouvernement qui avait tout fait pour que ce projet de loi soit voté en interdisant aux citoyens d’en débattre sous la pression des lobbies du disque et du DVD, se soit finalement fait prendre à son propre jeu par des députés sans doute un peu las de jouer les godillots devant les yeux qu’on imagine embués de leur progéniture.

Au départ, le projet de loi du lobby du disque consistait à mettre en place des systèmes de cryptage des CD afin d’empêcher les internautes de les lire sur leur ordinateur et, partant, de les encoder en mp3 pour les faire voyager sur le net, le tout étant agrémenté de sévères mesures censées décourager les petits malins qui se seraient aventurés à dépouiller ces systèmes de cryptage de leur efficacité par des programmes de contournement.

Or à supposer que quoique ce soit de cet ordre soit susceptible d’entrer en vigueur, il restera toujours aux internautes la possibilité d’encoder leurs CD préférés depuis la sortie de leur lecteur de salon.

Le téléchargement est aujourd’hui entré dans les mœurs pour plus de huit millions de Français et des dizaines et des dizaines de millions d’internautes à travers le monde.

On peut s’interroger sur ce phénomène, pas considérer les millions de personnes qui téléchargent comme des voleurs surtout quand dans leur immense majorité ils reconnaissent la valeur de ce qu’ils téléchargent et affirment être prêts à payer.

En outre, dans un monde où des gamins de 18 ans pénètrent les ordinateurs de la CIA ou du FBI, on est frappé du peu de réalisme dont semblent se parer les promoteurs de ce projet.

A l’heure où l’on enregistre un triplement des ventes de lecteur MP3 (4.7 millions d’unités en France tout de même), on se demande de même avec quoi les acheteurs pourraient les alimenter sinon des fichiers illégaux puisque leurs propres CD nouvellement acquis ne seraient plus encodables.

Mais les lobbies des maisons de disques n’en sont plus à une contradiction près tant cette affaire présente objectivement pour eux tous les caractères d’une fin certaine annoncée.

-  Revenons en arrière.

Au début des années 80, avec l’apparition du CD, l’industrie nous expliqua qu’on avait atteint le « son parfait », concept stupide s’il en est, et que la durée de vie de ce nouveau support serait illimitée, deuxième mensonge. La contrepartie était financière et d’un vinyle 33 tours que l’on payait entre 40 et 50 Francs on passa au CD qui fut vendu 100 Francs.

Certes, au début, on nous expliqua que les coûts de fabrication étaient tels que le prix se justifiait pleinement. Sauf qu’avec le temps non seulement les prix ne baissèrent pas mais ils continuèrent d’augmenter.

Les barons de l’industrie du disque avaient mis la main sur un concept bien connus des économistes : l’élasticité prix de la demande.

Le principe en est très simple et consiste à supposer qu’un fan de U2 est prêt à mettre 15 euros pour avoir leur nouveau CD puis 20 euros puis 25 euros et ainsi de suite jusqu’à ce que la marge réalisée multipliée par les ventes produise un résultat optimum. Dans un monde où les notions d’identité et de référents culturels semblaient de plus en plus confus et où l’héritage soixante-huitard avait considérablement démocratisé le principe d’un large accès à l’art, ils venaient de découvrir qu’ils étaient assis sur une mine d’or.

L’industrie fit ainsi prospérer sa barque qui vogua d’autant mieux que l’ensemble du back catalogue pouvait être réédité en CD produisant de nouvelles sources de profits sans coût important en même temps que l’idéologie néo-libérale imposa des ratios de rentabilité qui empêchaient toute prospection sérieuse en vue d’une politique de long terme.

Si bien que d’un monde de producteurs aventuriers en quête de coups ou détenteurs d’une véritable esthétique (voire les deux), on passa peu à peu à un monde de technocrates du marketing jamais en retards quand il s’agit de faire mesurer le bien-fondé de leur « savoir » sur l’état réel du marché.

Or le marché par définition ne s’adresse qu’à ce qu’il connaît déjà.

Cette conception d’une demande à satisfaire, aujourd’hui absolument dominante dans tous les média, ne peut par conséquent s’exercer qu’au détriment de toute possibilité de création sans quoi c’est le « savoir » qui s’en trouve discrédité . Il m’est arrivé à une époque où j’étais critique de rock d’entendre une chanson en me disant que ça allait « cartonner ».

Certes, il a pu m’arriver de me tromper, j’avais plutôt une bonne oreille de la réalité sociologique du terrain. De là à croire que j’aurais eu un savoir sur ce qui fait qu’une chanson marche ou pas il y avait évidemment un pas que mon banquier se serait pourtant félicité que je franchisse. Ce qui fait qu’un disque se vend à un million d’exemplaires, c’est l’existence d’un millions de quidams pour en acheter un exemplaire chacun, point barre. Croire qu’il y a des points communs entre tous ces acheteurs peut sûrement intéresser les sociologues mais réunir sous un syntagme unitaire les fans de Patrick Bruel ou de n’importe quel autre n’est qu’un fantasme totalitaire qui en dit long sur le mépris qui accompagne ces discours culturalistes.

Du coup c’est l’ensemble de la demande qui se réduit de plus en plus à ce qu’en imaginent les pontes de l’industrie du marketing, c’est-à-dire à leur narcissisme bourgeois en mal « d’authenticité » (entre autres balivernes du même acabit) et sa cohorte de chanteuses à rouflaquettes qui n’en finissent plus de défaillir au bord de falaises jamais assez crépusculaires.

A l’heure où l’on semble vouloir s’interroger avec raison sur les banlieues, il ne devrait pas avoir besoin d’être un grand économiste pour comprendre qu’avec un prix moyen du CD à 23 euros hors promotions, la constitution d’une discothèque pour un audiophile de ces milieux est tout simplement impensable.

Tout cela n’est pas prêt d’inquiéter les pontes de l’industrie du disque qui, tant que leur cœur de cible, la classe moyenne, achète leurs produits customisés n’ont guère de raisons de se sentir comptables des difficultés économiques du pays. Pas plus qu’on ne s’inquiéta au début des années 90 de l’explosion du commerce des disques d’occasions qui allait croître d’autant mieux que les graveurs de cd ne tarderaient pas à faire leur apparition créant un nouveau genre de consommateurs uniquement détenteurs de copies maison, les originaux étant systématiquement revendus dans des réseaux jusque là essentiellement fréquentés par les critiques de rock...

A l’heure des partenariats Orangina-Saga Africa-TF1, l’industrie n’en avait cure croyant posséder ce qui la rendait invincible : le monopole de la diffusion. Or la licence légale vient remettre tous ces privilèges en jeu.

-  D’une part les internautes oeuvrent eux-mêmes à la diffusion des artistes et de leurs produits sans qu’aucun coût ne soit constatable pour les maisons de disques,

-  d’autres parts, la rémunération peut se faire selon des assiettes de répartition au même titre que la diffusion dans les discothèques ou la radio. A compter 5€ par internaute et par mois, à raison de 7 millions d’internautes (mais on sait que le chiffre de 10 millions sera bientôt atteint) cela fait 420 millions d’euros à se répartir entre les différents acteurs (600 millions à terme, soit 4 Mrds de Francs) ! Peccadilles !

La gratuité est un leurre démagogue et hypocrite qui met en danger la création nous explique-t-on. La vérité est que la guerre est déclarée entre une industrie de la diffusion qui ne brille guère par son attachement à la moindre politique de production (personne ne songe sérieusement à tenter d’identifier une esthétique Universal ou Warner ou Gaumont ou même d’unités de production à l’intérieur de ces conglomérats) et qui ne survit que par la grâce de la puissance de feu de ses opérateurs marketing, c’est-à-dire essentiellement son monopole d’accès à la diffusion et le doux monde de ceux qui, contrairement à ces « professionnels », savent encore dire : « j’aime ».

« Il y a aussi une incompréhension totale de la place des arts dans la société, en les idéalisant par naïveté ou par intérêt débile, du niveau de la gourmandise de l’enfant qui se fait enfermer la nuit dans une pâtisserie. » Au risque d’apparaître comme un dangereux « déviant » aux yeux des spécialistes de « la place des arts dans la société » que semble revendiquer M. Frodon, personnellement, je ne me lasse pas d’avoir accès à des millions de titres que je peux télécharger et écouter sans me demander si cela va me coûter plus que je ne peux payer.

Là encore l’amour de la musique fait partie de ces choses que ceux qui le partagent ne négocient pas malgré les injonctions des plaisirologues quantitativistes dont nous abreuve le puritanisme ambiant.

Malgré les chiffres ridicules avancés pour estimer les pertes de l’industrie du disque, il reste à démontrer que les titres téléchargés aient une valeur marchande car, dans la mesure où l’accès est gratuit, chacun peut se tourner librement vers des choses qui ne le regardent pas et vers lesquels en temps normal il refuserait de se tourner.

A l’heure où le marché de la musique « s’étroitise » de plus en plus en une infinité de niches toujours plus indescriptibles, les internautes traversent les contre-allées pour se découvrir finalement fans de Public Enemy et Chostakovitch, des Stooges et Bill Evans, Julien Clerc et Megadeath (à ce titre les listes de « partages » de clients comme souslseek sont parfois très étonnantes et mériteraient à elles seules une étude sociologique).

Ce qui saute, ce sont les a priori culturels.

Non pas que les subjectivités n’opèrent plus mais la musique cesse d’être un objet de référence qu’on agite comme un fétiche dans les cocktails pour redevenir ce qu’elle n’aurait jamais du cesser d’être, un objet sensible censé produire de l’émotion à l’intersection du subjectif et de l’objectif.

Bref la culture de ligne de masse dont les chefs du marketing ont (indûment ?) hérité de mai 68 est pulvérisée au profit d’une consommation fondée sur la singularité d’une expérience sensible.

Il n’est pas innocent à l’heure où les bureaucrates du disque n’en finissent plus de gémir leur blues du chiffre d’affaire évaporé sur l’autel du téléchargement, de se rendre compte que leurs dépenses de marketing ont été multipliées par deux en dix ans !

Moins produire pour plus distribuer (et plus marger) c’est au fond le leitmotiv de toute l’idéologie néo libérale qui répudie le travail comme valeur, mais c’est avant tout le symptôme d’un monde où les décideurs semblent de moins en moins concernés par ce qu’ils produisent.

Pascal Nègre, P-DG d’Universal ne cesse de se vanter d’avoir « monté 1,2,3 Soleil » ou d’avoir relancé la carrière d’Alain Bashung avec Osez Joséphine, jamais d’avoir fait le son de ceci ou cela.

Mais le comble de l’hypocrisie est atteint quand on nous explique que l’art est un objet singulier qu’il faut respecter et qu’on ne peut décemment pas considérer comme un flux.

Car les cartes d’abonnements Gaumont et UGC qui permettent à leurs détenteurs de voir tous les films qu’ils veulent chaque mois m’ont tout l’air de ressembler à une licence légale.

La différence c’est que nos grands théoriciens anti-liberticides ont juste analysé qu’à défaut de produire des films plus convaincants pour le public, la meilleure façon d’augmenter leur recettes consistaient à empêcher le spectateur d’aller chez le concurrent.

La seule vraie question ici est donc essentiellement une affaire de gros sous.

Et il ne sera pas dit ici que quels que soient les arguments pour la licence légale, la question doive être traitée à la légère.

Il est même impossible de fixer à priori un tel montant sans en évaluer l’usage. Car les vrais victimes en seront bien sûr les magasins physiques dont personne ne souhaite la mort et qu’il conviendra de protéger peut-être par une politique de prix unique comparable à celle du livre. La licence légale comporte sûrement des embûches à mettre en oeuvre pour ceux qui aiment l’art, mais il y a un point qui demeure incontestable, c’est qu’elle représente un idéal de la distribution des contenus directement du producteur au consommateur à un coût incomparable.

Reste dès lors à en fixer les règles et à en évaluer l’application. Ce devrait être la tâche d’un gouvernement responsable. On en est apparemment très loin.

Ce qui est sûr en tous cas c’est que si le projet RDDV des lobbies est adopté tel quel, il ne produira aucun effet substantiel avant quinze ou vingt ans au plus tôt tant la culture du téléchargement est aujourd’hui entrée dans les moeurs.

Cela aussi les industriels en ont pleinement conscience qui s’en moquent complètement pourvu qu’on maintienne à tous prix leur monopole économique et culturel. Sans quoi il se pourrait que M. Nègre et ses condisciples soient convoqués par l’Histoire pour nous narrer le fin mot de la réalité de la demande de la crémière de moins de cinquante ans de Montélimar, mais pour eux, c’est du nougat.

-  site : François Gérald

-  source : Bellaciao.org

Lire également :

-  La sale Loi

-  Autopsie d’une escroquerie

-  Mesdames et Messieurs les députés



Publié le 13 janvier 2006  par torpedo


envoyer
commenter
imprimer
sommaire
Forum de l'article
retour haut de page


Si vous appréciez le e-torpedo.net
participez à son indépendance, faites un don.

Contrat Creative Commonsdri.hebergement
Réalisation et conception Zala . Ce site utilise PHP et mySQL et est réalisé avec SPIP sous license GNU/GPL.
© 2005 e-torpedo.net les articles sont à votre disposition,veillez à mentionner, l'auteur et le site emetteur
ACCUEILPLAN DU SITEContact Syndiquez le contenu de ce site Admin