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Anne-Marie MÉTAILIÉ : Directrice des Editions Métailié - Première Partie

Catégorie édition
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-  ArtsLivres : Madame Métailié, vous avez sorti deux recueils de nouvelles à l’occasion des 20e et 25e anniversaires de vos éditions, ce qui convia la presse à parler de vos titres en termes de plaisirs gastronomique ou sensuel. Luis Sepúlveda vous a même soufflé que « le mariage, c’est bien, mais qu’ensuite un homme se tient par le ventre », rappelant ce consensus entre ethnologues et sociobiologistes que « la sociabilisation de l’Homme s’est faite par le partage de la nourriture »... Qu’en pensez-vous ?

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Anne-Marie METAILIE : Je pense que c’est vrai, parce qu’on ne parle vraiment bien de littérature qu’autour d’une table : cela permet convivialité et échanges, et parler de livres autour de bons mets est un plaisir exquis. Et partager c’est aussi par l’amour : pourquoi faire ce métier si on n’aime pas les livres ? En fait, l’idée du premier recueil commémoratif est de Lidia Jorge qui me souffla : « pour les vingt ans de ta maison d’édition, ce serait bien que tous tes auteurs t’offrent une histoire d’amour vu que ta relation avec nos textes est vraiment une histoire d’amour »... Il ne faut pas éditer un livre si on ne l’aime pas, si on n’est pas prêt à le défendre jusque sur la table du libraire...

-  Comment comparez-vous le traitement littéraire de l’amour entre l’Europe et l’Amérique Latine ?

Vaste programme ! Je n’ai pas une connaissance exhaustive de la littérature française et mondiale, mais je peux dire que les jeunes auteurs français actuels n’ont pas cette dimension vitale et naïve indispensable à la description et au traitement littéraire de l’amour ! Cela est plus naturel dans les pays du sud, peut-être parce que la vie y est plus dure. Hors de France, rien qu’en Espagne et au Portugal, et surtout en Amérique Latine, il faut se la gagner la vie ! La relation est plus charnelle, vitale et essentielle, un instinct plus fort me semble-t-il que chez nous, où tout est si intellectualisé...

-  On devient ce qu’on voit, vit et lit à l’adolescence. Si vous aviez dix titres sur l’amour ou sur la vie à indiquer aux jeunes, quels seraient-ils ?

Si par une Nuit d’Hiver un Voyageur d’Italo Calvino, pour qu’ils comprennent que la littérature est aussi un moyen de s’amuser, qu’on peut ne pas lire par obligation et qu’à l’adolescence il faut absolument lire des livres de littérature au lieu de psychologie. Nos grands auteurs nous ont donné tout ce qu’il faut pour avancer dans la vie et répondre à la fameuse question : qui suis-je ?

Mon premier grand roman d’amour fut Jean-Christophe de Romain Rolland : il me plongea dans des abîmes de perplexité, assez pour sentir cet appel et ce mystère dans l’amour.

Je lisais de façon boulimique, ma mère étant abonnée à un cabinet de lecture, faute de bibliothèque municipale. J’ai pris les livres par ordre alphabétique, me constituant ainsi une culture aléatoire : les Jalna qui n’existent plus, La Mousson, Autant en emporte le Vent, La Nymphe au cœur fidèle et autres, même si ce n’est pas de la grande littérature. J’ai lu aussi Delly, dont on ne parle plus mais qui à l’époque avec quelque 180 titres était l’équivalent de Harlequin : la cousine chez qui je passais des vacances n’avait que ça, on n’avait pas de bibliothèques chics.

Ensuite, le lycée me fit découvrir de vrais textes littéraires, tels La Condition humaine de Malraux, Musset ( extraordinaire ) et les Buddenbrook de Thomas Mann : une révélation !

L’université structura davantage mes lectures : c’est un endroit merveilleux qui donne une boîte à outils pour marcher dans la vie et explorer des domaines dont on ne soupçonne même pas l’existence...

Mon grand choc littéraire sur l’amour fut Dom Casmurro de Machado de Assis, que j’ai fait retraduire chez nous : un livre poignant sur la jalousie, à mon sens à la hauteur de Proust.

Et puis j’ai découvert un poète, le brésilien Carlos Drummond de Andrade, pour moi un phare dans ma vie intellectuelle et sentimentale, un homme merveilleux que j’ai eu le bonheur de rencontrer en 1982 pour la publication de ses nouvelles Conversation extraordinaire avec une Dame de ma Connaissance, à Rio chez un de ses amis qui tenait chaque samedi une réunion littéraire : des livres partout, même dans le frigo ! C’était formidable, on mangeait des petits gâteaux avec toute la fine fleur de la poésie et de l’intelligentsia brésilienne : ces hommes avaient entre soixante et quatre-vingt cinq ans, d’une ironie et une délicatesse infinie... Pétrifiée d’admiration donc, et lui expliquant que je voulais publier ce livre, il m’a dit : « mais chère madame, comment pouvez-vous publier mes œuvres en français ? Je suis tellement provincial ! » ...

Suite de l’interview :

-  site : ArtsLivres



Publié le 13 janvier 2006  par torpedo


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