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Neufs nuits avec le feu (les yogis blancs IV)

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(JPEG) "En face, fait de cette pierre et de forme cubique, l’autel est préparé selon le rite antique, surmonté d’un pilier d’airain et d’un bœuf blanc, aux quatre cornes d’or. D’un accent grave et lent, le brahmane qui doit égorger la victime murmure du Sama la formule sublime, et les prêtres courbés récitent à leur tour cent prières du Rig, cent vers de l’Yadjour. Et dans la plaine immense un peuple infini roule comme les flots. Le sol tremble au poids de la foule."

Leconte De Lisle, extrait des poèmes antiques.

C’était l’aube d’un grand festival hindou dont les neuf nuits étaient dédiées à l’inaccessible déesse Durga qui se trouvait alors particulièrement honorée au travers de rituels, de bains sacrés et d’offrandes continues au feu pratiquées par les brahmanes. Selon la tradition, chaque début et chaque clôture des récitations sanscrites s’accompagnaient de chants et des danses interprétés par les villageois venus des quatre coins de la contrée. Une fois le premier campement posé, l’estimation du nombre à venir restait mystérieux, on avait déjà assisté à l’invasion de l’endroit par une fourmilière humaine géante et quoiqu’il puisse arriver, la nourriture devait y être présente en abondance pour tous. Les semaines précédentes, une bataille menée contre les malfrats des alentours avait fait diminuer considérablement les visites nocturnes malfaisantes et la paix réinstallée près des grottes ramenait les villageois rassurés qui s’aventuraient de nouveau dans la belle forêt, amenant avec eux l’énergie négative de leurs jugements hâtifs. Pourtant, à l’approche des festivités, chacun se préparait à venir offrir son aide au bon déroulement des événements et le soleil plombait les terrasses des montagnes indiennes, encourageant tous les habitants de la forêt à se rapprocher des sources. Yvan, qui était aussi parmi nous, se trouvait lui aussi assoiffé et sous l’effet de cette descente de lune, fin prêt pour une nouvelle bataille.

Les animaux firent entendre en premier leur colère, soudainement privés de l’accès aux bassins. Rugissements, barrissements et cris de singe déchiraient les airs semant vite fait la panique et il fallait parfois prendre de gros risques pour raccompagner les dévots tétanisés vers la civilisation. Notre Yvan prenait chaque manifestation pour un signe divin lui étant personnellement adressé et frémissait de joie tandis que de leur côté, les villageois continuaient à faire des feux et des campements trop bruyants autour des sources, eux aussi trop absorbés par leurs pieuses activités pour entendre les maux de la forêt. Devant nos yeux impuissants les arbres et les terrasses se couvraient de fleurs plastifiées roses et jaunes que le vent et les branches finissaient de déchirer. Les bassins se vidaient à vue d’œil sous les yeux des singes revanchards qui en profitaient pour dépouiller les arrivants de toutes leurs offrandes comestibles. Quand à l’eau, elle se raréfiait vite sous l’abus de douches répétitives et le sol se salissait de mousses de savons chimiques. La fameuse obsession du propre qu’on connaissait bien aux indiens se trouvait amplifiée par l’excitation de la proximité du lieu sacré et tous frottaient à fond pour que ça brille, que ce soit propre au dehors en jetant dans la bouche de mère nature chaque plastique qui perdait son usage. La plupart d’entre eux oubliaient que la mère qu’ils priaient ces nuits-ci était le cœur même de la forêt qu’ils salopaient. Considérant le ramassage de ces ordures comme un boulot d’intouchable, il n’y avait guère que les hors castes de mon genre pour ramasser les foutus plastiques et Yvan dans son envolée karmique préférait me toiser de haut en arborant un sourire compatissant, me montrant la cordelette blanche autour de son torse qui distinguait les brahmanes du simple peuple, il restait assis autour du feu à attendre. Les singes aussi attendaient, figés tels des statues sur les branches.

Les joyeux villageois commencèrent à affluer avec parmi eux les pandits fiers et luisants et la place se fit de plus en plus rare. Pourtant prévenu de la brièveté évidente de sa petite tranquillité, l’opportunité de se mesurer aux pandits et d’être reconnu emportait notre ami loin de sa raison et il restait persuadé que personne n’oserait troubler sa méditation. Pourtant Yvan dut se faire un campement de fortune sous les arbres avec son hamac et laisser la grotte aux invités. Il passait son temps allongé les yeux dans le vide, ceux de son espèce étaient bien sur exempt de tout travail physique. Vu qu’il s’était auto déclaré réincarnation de brahmanes, sachant pourtant que cette caste ne perdurait que par le sang, il devait économiser ses forces pour appeler la puissante déesse. Leur éducation austère demandait une connaissance parfaite des rituels et ça n’était pas qu’une légende !

Du moindre pli de son vêtement à l’emplacement des objets de rituel, de la façon de s’asseoir jusqu’au moindre mot tiré de milliers de vers en sanscrit, tout avait une importance capitale qu’ Yvan ne soupçonnait pas. Leur art du sacrifice leur avait valu les honneurs des cours anciennes dont les rois gourmands rêvaient d’agrandir leurs pouvoir. Les prêtres avaient ainsi offert aux différents dieux éléphants, bœufs et mille autres êtres vivants et restaient les seuls autorisés à pratiquer les sacrifices.

Avec les premières lueurs de l’aube, les pandits entamèrent leurs premiers chants et Yvan, se tenant bien droit à leurs cotés, entonnait ses chants bruyamment à cœur joie, oubliant le rythme. Toute mauvaise récitation face à la superstition abusive indienne représentait comme la venue d’un oiseau de mauvaise augure l’assurance de tracas certains. Ni son audace ni sa cordelette ne plurent aux prêtres qui le sommèrent de se tenir à l’écart et le prièrent d’éviter de chanter par dessus leur unisson cosmique. Vexé, il quitta le temple, perdu dans ses pensées. Notre ami partit alors déféquer de rage dans un coin éloigné, son petit pot d’eau à la main. Oubliant de changer sa cordelette d’épaule et enfreignant ainsi une des lois primordiales, il se dirigea derrière les lieux de prières, boulette qui hormis lui être fatal, lui la foudre des uns et les moqueries des autres. interdire l’accès au feu décoré de mille motifs et prêt à être allumé pour ne plus s’éteindre durant neufs nuits. Les indiens avaient déjà vu défiler un paquet d’allumés mystiques ces trente dernières années et se lassaient vite des pantomimes et des excès même si cela pouvait encore les amuser. Par contre, ils se montraient sans pitié face aux impairs qui touchaient aux cultes des rituels et Yvan passa le reste de son temps à flemmarder dans son hamac, condamné à regarder ses frères interpréter un peu plus bas à coté du feu sacré ses chères prières. Je tentais de l’attirer vers mes ateliers "nettoyage" mais il continua à dédaigner la terre salie au profit d’une grande déprime qui ne lui permettait pas de bouger.

Quatre jours passèrent et après chaque nuit de rituels terminée, les pandits procédaient au nettoyage des lieux qui consistait à regrouper les déchets et à les jeter dans la falaise. Puis il retournaient se doucher, buvaient un thé avant de repartir près du feu sacré, se sentant plus propres que jamais. Les offrandes de sucreries noyaient les statues et les divinités enfermées dans des cadres de verre sous un coulis de sucre étouffaient sous les offrandes des hommes et leurs prières égoïstes. Les fournis ravies envahissaient la pierre et les singes excédés par toutes ces victuailles qu’ils ne pouvaient atteindre commençaient à s’aliéner, sautant partout en criant leur colère. Quittant son lit suspendu pour tenter d’obtenir le pardon de ses frères autour d’un thé, notre ami partit confiant vers la grande terrasse ensoleillée et les singes passèrent leurs nerfs sur ses affaires, faisant des spaghettis avec ses billets et carnets de prières. Puis ce fut le tour de ses vêtements qui ornèrent les arbres de jolis lambeaux pour finir éparpillés dans la forêt. Privé de ses carnets, de ses papiers et de ses sous et sans le pardon de ses frères, Yvan sentant le vent tourner crut bon de repartir vers la ville et, alors que commençait la cinquième nuit de festivités, il prétexta un appel cosmique de son guru pour justifier sa fuite.

Dans la forêt, une forte énergie commençait à envoûter les lieux et les fidèles. L’amalgame des rituels, des musiques et des chants mêlées aux fatigues humaines transcendées par la foi en la déesse ouvrait la perception des autres mondes . Yvan ne devait pas y assister , tel était son karma et les singes se firent les protecteurs de certains secrets qu’il ne lui fallait pas connaître. Car à l’aube de la dernière nuit, alors que soleil n’avait pas encore pointé son feu, les chants et les percussions se firent entendre comme jamais dans une euphorie mémorable. Des centaines de personnes entrèrent dans le petit temple qui n’en contenait habituellement qu’une trentaine, mais personne ne se sentit serré. La fumée des encens, du feu sacrificiel et du camphre brûlant sur les braises accompagnaient les chants hystériques duun appel désespéré à la déesse rouge. Alors, plus fort que le rugissement du félin, une voie de femme déchira l’aurore d’un long cri perçant. Une natte se dénoua frénétiquement d’une tête qui tournait dans tous les sens, la transe venait de prendre l’amie Sarita. Les singes se turent et les hommes retinrent leur souffle, mi-effrayés, mi-attirés, soudain conscients de se trouver devant l’émanation d’un esprit divin qui voyait clair à l’intérieur des gens. (...)

à suivre...



Publié le 18 janvier 2006  par manuji


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