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Guantanamo, an 5 : de Sade à Kafka de Alain Campiotti

Catégorie politique
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Dix-sept « ennemis combattants » vivent avec un tube enfoncé dans la narine, jusqu’à l’œsophage. Le général Jay Hood, qui dirige la Joint Task Force Guantanamo, est pourtant content : le niveau baisse. Au plus fort de la grève de la faim déclenchée en août dans le camp, 113 détenus refusaient de s’alimenter, et au début janvier, 32 étaient encore nourris de force par le nez.

Ce n’est pas le premier mouvement de protestation organisé par les prisonniers, ni le plus radical : en été 2003, le moyen utilisé était la tentative de suicide de masse. Mais alors, on ne le savait pas.

Dans les deux premières années, les seules informations non officielles sur Guantanamo venaient de journalistes et de parlementaires pour lesquels des visites groupées étaient organisées.

Entre ce que montrait le tour operator militaire et la réalité des cellules-cages, il y avait place pour plusieurs villages Potemkine.

Au moment où le camp entre dans sa cinquième année d’existence, le mur du silence autour de ce morceau de terre cubaine s’est lézardé.

La plus grosse brèche a été pratiquée par la Cour suprême, en juin 2004, quand les juges ont reconnu aux prisonniers le droit de contester leur détention (habeas corpus) devant les tribunaux civils américains. Les autres failles viennent des enquêtes administratives et privées, des confidences de détenus libérés et de l’ancien aumônier du camp, James Yee (lire ci-dessous). Et en quatre ans, ce qui devait être un instrument aigu, quasi scientifique, de lutte contre Al-Qaida, est devenu l’arme de propagande anti-américaine la plus efficace, offerte au monde par le gouvernement des Etats-Unis. Le Pentagone, sans le dire, cherche à s’en débarrasser. Le Corps des ingénieurs de l’armée vient de lancer un appel d’offres pour la construction d’un quartier de haute sécurité dans la grande prison de Pol-e-Charki, près de Kaboul. Pol-e-Charki, sous l’occupation soviétique, était un autre nom de l’enfer.

Quand un juriste lui a suggéré de transférer à Cuba les combattants capturés en Afghanistan, Donald Rumsfeld a pensé que c’était une fameuse idée. Dans ce petit bout d’île loué pour une durée indéterminée, le droit américain ne s’appliquerait pas, et on ne reconnaîtrait pas la qualité de prisonnier de guerre à « des terroristes ». Si l’intention des Etats-Unis avait été de mettre des ennemis hors circuit, loin des champs de bataille, ils n’auraient pas eu recours à ces habiletés.

Leur objectif, en fait, était d’ouvrir une usine à interrogatoires.

En quatre ans, il y en a eu plus de 30000. Sans torture et « dans l’esprit des Conventions de Genève », assurait George Bush. Cette « novlangue » de guerre a amené le CICR, dont les délégués étaient tolérés à Guantanamo, à forcer son mutisme : des procédés « cruels, inhabituels et dégradants » étaient employés dans les interrogatoires.

L’an passé, il n’était plus possible de nier ces cruautés. Une fuite spectaculaire les a confirmées. Elle ne devait rien au hasard. Le document ultra-secret qu’a reçu le magazine Time ressemble, en creux, à une justification de la torture dans des situations extrêmes. Il s’agit du journal d’interrogatoire (un peu caviardé) de Mohamed Al-Kahtani.

-  Un captif inespéré

Ce Saoudien avait été capturé en décembre 2001, quand le noyau dur d’Al-Qaida, avec Oussama ben Laden, tentait d’échapper à l’encerclement de Tora Bora. Sept mois plus tard, le FBI a constaté que les empreintes de Al-Kahtani correspondaient à celles d’un homme intercepté en août 2001 à l’aéroport d’Orlando, Floride. Il n’avait pas de billet de retour, pas assez d’argent pour en acheter un : expulsion immédiate. On sait aujourd’hui que Mohamed Atta attendait Al-Kahtani dans le parking de l’aéroport : il était probablement le 20e membre du commando du 11 septembre.

C’est pour ce captif inespéré, proche du cœur d’Al-Qaida, que Donald Rumsfeld a autorisé fin 2002 l’emploi de seize techniques supplémentaires : isolement total, chiens, coups, suffocation, etc.

Dans le récit de l’interrogatoire, ces pratiques sont pourtant moins effrayantes que le régime général auquel le prisonnier était soumis : questionnements interminables, pendant des mois, agrémentés d’humiliations, de provocations religieuses et sexuelles, de dérèglements sensoriels, et de pauses de quatre heures au cours desquelles il devait dormir, sans couverture, dans une cellule glacée.

Les interrogateurs, à un certain moment, ont dû relâcher leur pression pour que Mohamed al-Kahtani ne meure pas.

L’usine à questions continue de tourner, mais au ralenti. La matière première s’use. Et il y a désormais trop d’avocats en visite à leur client. Plus de deux cents requêtes d’habeas corpus ont été présentées dans les tribunaux de districts aux Etats-Unis, et plusieurs jugements contestent déjà le pouvoir du président de faire détenir et juger des prisonniers de Guantanamo.

-  Les avocats sont en révolte

Et cet univers clos devient kafkaïen. Pour cet espace de non-droit, les scribes du gouvernement ont inventé et adaptent au gré des circonstances et des résistances une justice d’exception : les commissions militaires, où les procureurs peuvent présenter des preuves secrètes, parfois obtenues dans des interrogatoires. Dix détenus, sur plus de 760 depuis l’ouverture du camp, ont été inculpés pour le moment. Les premières audiences préliminaires viennent de se tenir.

Les avocats militaires eux-mêmes, commis d’office, sont en révolte contre une justice qu’ils tiennent pour totalement illégitime.

Aujourd’hui, Guantanamo détient un peu plus de 500 prisonniers. Moins de 200 ont été libérés ; 76 ont été renvoyés, à condition qu’ils soient incarcérés dans leur pay, dont certains sont réputés pour pratiquer la torture. La situation la plus absurde est celle d’une poignée d’Ouïghours chinois. Deux d’entre eux, livrés au Pakistan par des chasseurs de prime, ont été blanchis : ils ne sont plus tenus pour des « ennemis combattants ».

Un juge fédéral a ordonné il y a près d’un an leur libération, reconnaissant pourtant qu’il n’avait pas de prise sur les nouveaux pouvoirs présidentiels. Problème : la loi interdit de renvoyer des dissidents en Chine, et les Etats-Unis ne veulent pas leur accorder l’asile. L’administration cherche une solution. Dernière hypothèse : les deux Ouïghours pourraient s’installer à Guantanamo, hors du camp, dans la partie civile. « Eh ! sous les tropiques... » comme dit le vice-président Dick Cheney.

Alain Campiotti Lundi 23 janvier 2006

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Le Pentagone refuse d’entendre les plaintes du CICR

Le Comité international de la Croix-Rouge n’a pas réussi à ramener les Etats-Unis dans le giron du droit international.

Richard Werly

Le vocabulaire est d’une extrème prudence, mais il traduit la rudesse de l’affrontement : « Le CICR suit de près l’évolution du cadre juridique régissant les activités des commissions militaires chargées de juger les détenus de Guantanamo. Il a fait part de ses commentaires et observations préliminaires aux autorités américaines et cherche à examiner avec elles les procédures proposées... »

Extraite du communiqué rituel fourni par le Comité international de la Croix-Rouge à qui sollicite son point de vue sur les tribunaux d’exception mis en place dans la base militaire de Cuba pour juger les présumés terroristes qui y sont détenus, cette tirade est à l’image des résultats obtenus par le CICR depuis que ses délégués y rendent visite aux prisonniers.

Juridiquement, l’organisation peut se prévaloir de remplir son mandat, puisque le Pentagone lui a ouvert les portes de « Gitmo » depuis le 17 janvier 2002, soit six jours après l’ouverture du camp X-Ray, le tout premier centre de détention. Politiquement en revanche, son bilan est beaucoup moins positif.

« Guantanamo reste un trou noir dans le droit international, confesse, sous couvert de l’anonymat, un ex-délégué du CICR. Nous avons échoué à refermer cette brèche. »

Un trou noir devenu plus grand encore depuis que les autorités américaines ont reconnu, le 9 décembre dernier, que de nombreux détenus constituant « une menace exceptionnelle pour la sécurité des Etats-Unis » demeureraient hors d’atteinte de l’organisation dépositaire des Conventions de Genève. Pas question donc, pour le CICR, de visiter les fameuses « prisons secrètes » éparpillées à travers l’Europe et l’Asie.

Guantanamo, ou l’histoire d’un bras de fer que le CICR n’en peut plus de poursuivre. A chacune de ses visites à Washington, son président Jakob Kellenberger remet le dossier sur la table.

En 2003, la création par le Pentagone d’un « Office for Detainee Affairs » (bureau des détenus) a été interprétée comme un pas en avant. Las. Au final, les progrès obtenus sont minces bien que le président Kelleberger aime répéter « que le dialogue avec les Etats-Unis n’est pas sans effet ».

-  Echanges conflictuels

Certes - et c’est déjà énorme - les délégués du CICR visitent tous les trois à quatre mois la base cubaine, tout comme celle de Kandahar et de Bagram, en Afghanistan.

A la fin 2005, l’organisation - qui bénéficie d’une zone neutre pour les entretiens avec les détenus réalisés sans témoins - avait pu faciliter l’échange de près de 17 000 messages Croix-Rouge entre ces derniers et leurs familles. Mais jamais la confiance ne s’est vraiment installée entre les geôliers et l’organisation genevoise.

En octobre 2003, un mémo confidentiel du Pentagone obtenu par le Washington Post a même révélé des échanges très conflictuels entre Vincent Cassard, alors chef de mission à Guantanamo, et le général Miller qui dirigeait alors la prison.

Le délégué du CICR, ulcéré, reprochait à l’officier de « ne pas prendre au sérieux » leur discussion. Au point que les équipes médicales du Comité international de la Croix- Rouge redoutèrent un moment que leurs patients soient ensuite privés par les gardiens des médicaments prescrits par leurs soins (1). Plus grave, une commission sénatoriale républicaine a même en 2004 désigné l’organisation comme antiaméricaine parce qu’elle persiste à réclamer un statut pour les prisonniers de guerre de « Gitmo ».

Richard Werly

(1) On lira à ce sujet « Guantanamo, le bagne du bout du monde » de Philippe Bolopion (Ed. La Découverte)

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Le cauchemar du capitaine Yee Alain Campiotti

Le 11 septembre 2003, James Yee s’est posé à Jacksonville, Floride, en transit pour aller retrouver sa famille sur la côte Ouest. Il était en permission. Au moment où il récupérait son bagage, des hommes en civil l’ont intercepté, ont fouillé ses valises. Puis ils l’ont emmené, l’ont enchaîné et aveuglé avec des lunettes de plongée. Le capitaine Yee était devenu un « ennemi combattant ». Il vient de raconter ce cauchemar dans un livre.

Depuis une année, James Yee, officier diplômé de West Point, était l’aumônier musulman du camp de Guantanamo. Ce converti s’était pris de passion pour sa nouvelle religion, au moment de son affectation en Arabie saoudite, après la guerre du Golfe : pèlerinages à La Mecque, études à Damas pour devenir imam.

Quand il est arrivé dans le camp, Yee était l’aumônier le mieux noté.

Il intercédait en faveur des détenus. Les autres musulmans employés à Guantanamo, surtout des interprètes, ont pris l’habitude de venir manger chez lui, parce que le mess ne servait pas de viande halal. Les soldats se moquaient du petit groupe : c’est le Hamas, disaient-ils. Puis le sarcasme a fait place au soupçon. Le général Geoffrey Miller (qui sera plus tard envoyé à Abou Ghraib pour enseigner les bonnes recettes de Guantanamo) a pris les choses en main. Il a fait fouiller la chambre de Yee, a ordonné l’arrestation : infiltration terroriste.

Un mois plus tard, l’enquête s’est totalement dégonflée. Les téléphones que Yee faisait à Damas étaient pour sa femme, rentrée dans sa famille pendant la mobilisation de son mari. Il ne détenait aucun document secret. Mais, dans leur paranoïa, les enquêteurs ne voulaient pas s’avouer vaincus.

Ils ont accusé le capitaine d’adultère, ont informé sa femme d’une infidélité, et ont brisé le ménage.

-  Source des 3 articles :

-  le temps.ch



Publié le 26 janvier 2006  par torpedo


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