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Philip K. Dick : histoire d’une légende

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La guerre excuse tous les égarements humains, y compris ceux des vieux.

En attendant l’année dernière,p. 7, Livre de Poche

Pour beaucoup d’amateurs de SF, Philip K. Dick est une légende.

Son oeuvre foisonnante compte au total : 47 romans et près de 130 nouvelles. Mort d’une hémorragie cérébrale en 1982, peu avant la sortie de Blade Runner de Ridley Scott, il n’aura de son vivant, jamais goûté à la joie indicible de ce succès et de cette reconnaissance littéraire mérités qui allaient bientôt suivre.

Fortement marqué par la disparition de sa sœur jumelle, Jane, décédée six semaines après leur mise au monde, cette tragédie aura sûrement marqué pour la vie, le jeune Philip qui n’aura de cesse, dans une vie des plus désordonnée, jalonnée de divorces, de dépressions en tous genres, de tordre le réel, de dynamiter le rationnel.

Grand visionnaire, son œuvre est aujourd’hui une excellente grille de lecture du siècle, un diaporama décalé des excès de la technique, des folies humaines, de la grande folie du 21ème siècle.

Je vous propose deux chroniques, publiées simultanément dans la revue électronique Boojum-mag.net et dans le bimestriel SFMag.

Des chroniques à propos de deux magnifiques recueils de nouvelles, genre dans lequel excelle Philip K. Dick, réédités aux éditions Gallimard dans la cultissime collection Folio SF.

Il est vivant et nous sommes morts.

Philip K. Dick, que l’on ferait l’affront de présenter, même à un lecteur le moins chevronné en SF, est un maître du genre. Qu’il touche à l’anticipation, à l’uchronie, à la SF, ou encore, avec ce dernier recueil, au space-opéra, tous ses textes, romans et nouvelles, sont stupéfiants d’actualité, en prise directe avec notre monde ultra-contemporain.

Visionnaire, ironique, paranoïaque, toute son œuvre, - ce dernier recueil de nouvelles n’échappant évidemment pas à la règle -, est menée tambour battant par une inlassable exploration des mondes schizophrènes, désorganisés, équivoques, furieusement décalés avec la réalité telle qu’il nous semble la percevoir.

Car Philip K. Dick est non seulement doté d’une imagination hors norme, mais d’un humour grinçant : « Du fond de sa bauge, le wub aurait pu dire :

"Bien des hommes parlent en philosophes et vivent comme des imbéciles" ».

Cette phrase extraite du texte introductif à la première nouvelle, L’heure du wub, souligne toute l’ingéniosité, toute l’intelligence et le cynisme qui caractérisent certains êtres vivants, créés par Philip K. Dick pour dénoncer toute la stupidité dont souffrent les hommes, incapables de ressentir la moindre empathie pour leurs congénères, ces êtres humains cupides et stupides, tout juste bons à se faire la guerre et à s’entre-détruire.

Que l’on parte sur Mars pour se joindre à la guerre du rexenoïde, que l’on s’empare du vaisseau fabuleux des Ganymédiens, que l’on rencontre le vétéran de la guerre Terre-Vénus à venir, que l’on pilote un astronef doué de vie, que l’on échappe à l’épidémie qui frappe l’astéroïde Y-3 fraîchement colonisé, que l’on trouve un refuge pour l’espèce humaine en mal d’espace vital, ou que l’on résolve l’énigme du canon planétaire, au terme de ces douze récits, nous restons en proie à une furieuse interrogation :

-  quelle est le degré de santé mentale de tous ces individus ?

-  Que recherchent-ils vraiment ?

Qu’un « vulgaire » cochon que tout l’équipage d’un vaisseau s’apprête à faire cuire pour le manger au déjeuner, se révèle bien plus intelligent qu’on aurait pu le croire, dans L’heure du wub, soit !

Qu’un astronef guerrier auquel on aurait « greffé » un cerveau humain se révèle subitement « humaniste » au point de détourner la mission initiale dans Monsieur le vaisseau, on commence à s’interroger !

Qu’un astéroïde récemment colonisé soit la proie d’une curieuse contagion de flemmingite aiguë transformant ses sentinelles en végétaux, ou du moins tente de le leur faire croire, dans Les joueurs de flûte, nous comprenons dès lors, sans mal, que Philip K. Dick met dans ces nouvelles toute son ingéniosité à interroger la place de l’homme dans le monde et dans l’univers, à nous faire part de ses inquiétudes face à la montée des sciences et de la technique, de l’arraisonnement des esprits par la technologie de pointe, de l’arrogance des hommes à vouloir se faire comme maître et possesseur de la nature, de l’essence de cette grande folie à vouloir coloniser l’univers.

L’homme ne serait-il pas finalement incapable de penser sa pensée, individu cupide et mégalomane maintenu, asservi à un certain stade d’imbécillité absurde, malgré des avancées technologiques hors du commun ?

Lorsque nous refermons ce recueil, non seulement la question reste ouverte, mais elle demeure une lourde interrogation qui nous mastique tranquillement notre esprit égaré.

C’est donc avec un plaisir toujours renouvelé, que nous retrouvons la réédition des ces nouvelles en Folio-SF, avec une réédition de la toute première nouvelle publiée par Philip K. Dick en 1954 : L’heure du wub qui met en scène un cochon extra-terrestre à la pensée philosophique et cynique des plus décalées.

Que Philip K. Dick aborde le genre du space-opéra ou de l’anticipation, la technique de l’auteur est toujours la même, et ses nouvelles n’ont, malgré la distance, pas pris une ride, toujours en phase avec notre « curieuse » époque. Sa vision du monde à la fois multiple et singulière, en font un écrivain de toute première catégorie, qui sait, par chaque récit, nous ébranler avec intelligence et humour, au point de nous tirer de notre perception ordinaire des choses, nous poussant du même coup, à remettre en question, malgré nous, ce qui, jusqu’alors, nous semblait aller de soi.

Le réel en double

« Le réel est réel » aime à dire le brillant philosophe Clément Rosset. Tautologie ingénieuse qui nous informe que le réel, quoi qu’on en dise, n’aurait pas de double. Le réel est un, unique, sans arrière-monde : « idiot » selon son étymologie grecque. Le réel pourrait être ainsi exploré inlassablement, en tout sens, il resterait aux yeux de l’observateur singulier, propre, particulier.

On pourrait à ce propos s’attacher à ce dernier adjectif pour décrire les mondes de l’auteur de SF le plus emblématique de notre époque : Philip K. Dick.

C’est bien d’un réel particulier que Philip K. Dick traite. Un réel singulier, hors du commun, personnel, propre à une particularité donnée. Un réel qui échappe à tout contrôle.

Dans la sphère du collectif ou le réel ne devrait faire problème à l’observateur naïf, celui de Philip K. Dick est protéiforme. Il prend la nature d’un réel particulièrement à part, sorti hors de ses gonds ; un réel qui ne répond plus à celui du groupe.

Une désorganisation de la réalité qui saura d’emblée régaler bien des fans.

Car disons-le : Dans le jardin et autres réalités déviantes est un recueil de nouvelles qui ne pourra laisser indifférent le moindre amateur de SF, et plus particulièrement tout amateur de Philip K. Dick, dont je me compte.

-  12 nouvelles au total, toutes plus ingénieuses les unes que les autres, et dans lesquelles, la norme, les référents ordinaires de l’américain lambda implosent pour laisser s’exonder une faille de laquelle apparaît discrètement un monde en profondeur, sans lien direct avec la causalité naturelle, la logique, et les règles strictes de la physique classique et moderne.

On connaît Philip K. Dick et son goût pour la mystique, sa réflexion radicale sur la folie. On connaît sa méfiance légitime pour la réalité telle qu’elle nous est donnée.

Une fois de plus, cet ouvrage de l’écrivain prolixe répond à ces inquiétantes hallucinations, ces étranges visions que l’auteur introduisait dans un genre littéraire qui fut longtemps considéré à tort, par des esprits académiques et bornés, comme un « sous-genre », révélant quelques cinquante années plus tard, une vision si en phase avec notre époque contemporaine.

Tous les talents de Philip K. Dick ou presque s’expriment dans ce recueil : son côté visionnaire avec La machine à préserver, son humour grinçant dans A vue d’œil, sa méfiance pour la réalité avec Le monde qu’elle voulait, ou encore son imaginaire débridé avec Une nuée de martiens, et L’inconnu du réverbère. Bref. Ses nouvelles sont foisonnantes de personnages ordinaires. Des américains moyens que rien ne devrait venir troubler. Pourtant, à un temps T, la réalité perçue, celle qui est donnée à l’un de ses personnages, bascule subitement. Un certain Larry Brewster est réveillé d’un demi sommeil par une certaine Allison Holmes qui prétend qu’il n’est lui, qu’une projection de son propre esprit à elle, esprit d’une femme qui a créé ce pauvre Larry pour le propre bonheur d’Allison. En remontant de la cave, Ed Loyce aperçoit dans le square en face, un pendu dont personne ne se soucie. Henry Ellis censé tester un nouveau moyen de transport instantané rencontre une autre forme de vie microscopique dans cet appareil, au su et vu de tous.

Contre la vie régulière et prévisible, la banalité la plus anesthésiante, surgissent l’irrationnel et l’impensable : ce sont des mondes schizophréniques, équivoques, désorganisés que Philip K. Dick invente, crée pour notre plus grand plaisir de lecteur.

Une situation aux confins du banal, et c’est le point de rupture, l’événement souvent anodin, mais décisif. C’est le point d’achoppement d’une situation qui se transforme en un tourbillon de situations aussi loufoques que curieuses, nous assénant un autre réel que celui auquel nous nous étions passivement conformés. Un autre réel, ou un double du premier. Un réel avec un autre visage.

Non pas seulement celui de la SF, mais un réel dont les repères sont légèrement modifiés, à peine touchés, mais suffisamment pour faire de celui-ci le réel de multiples mondes dans un seul.

On l’aura tous compris, cette vision décalée de la réalité telle qu’on la connaît est introduite dans ces brillantes nouvelles pour servir la thèse de l’écrivain : la perception humaine est défaillante, ou tout du moins altérée, car toute perception humaine est « imparfaite ».

Pour Philip K. Dick, comme pour Gaston Bachelard, rien n’est donné, tout est construit.

Mais cette construction au fil des douze nouvelles de ce savoureux recueil de science fiction américaine, fait preuve d’un nombre incroyable de dissemblances, invraisemblances qui, au final, donnent raison à l’écrivain comptant parmi ceux qui prennent le réel comme une simple illusion d’optique, voire comme une supercherie parfaite, une erreur produite par notre imagination fébrile et trompeuse.

Tels ses personnages, dans sa nouvelle Un problème de bulles, nous projetons sur la réalité notre volonté toute puissante, sans nous méfier que cette réalité aura finalement notre peau.

Un recueil à lire d’urgence...

-  Philip K. Dick UN VAISSEAU FABULEUX ET AUTRES VOYAGES GALACTIQUES trad. de l’anglais par Hélène Collon. T raductions revues et harmonisées, 384 pages Collection Folio science-fiction (N°213) (2005) Gallimard -nouv. 6,20 €

-  Philip K. Dick DANS LE JARDIN ET AUTRES RÉALITÉS DÉVIANTES trad. de l’anglais par Michel Deutsch, Alain Dorémieux, Pierre-Paul Durastanti et P.K. Rey. Traductions revues et harmonisées, 272 pages Collection Folio science-fiction (N°220) (2005) Gallimard -nouv. 6,20 €



Publié le 7 février 2006  par Marc Alpozzo


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