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Neufs nuits avec le feu (suite) : la transe de Sarita.

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La transe, dans la vision effrayante et diabolisée qu’on lui donne dans nos sociétés est regardée bien autrement en Inde. Les mêmes symptômes pour lesquels on brûlait les femmes ici sont là bas des signes annonciateurs de la venue d’une messagère incarnant la Shakti, la mère primordiale et on lui accorde un intérêt considérable. L’oracle se manifeste de la même façon en prenant de contorsions le corps du candidat qui piétine le sol nerveusement pendant que la force tente de pénétrer son corps, lui faisant pousser des cris de guerre impressionnants. La tête se met à tourner tandis que le corps est en sueur. Dans d’autres cultures, ces mêmes piétinements frénétiques marquent l’écrasement des démons. On retrouve ce même symbole en Inde dans la représentation symbolique du dieu Shiva écrasant le démon vaincu lors de sa danse cosmique. L’oracle voit dans les gens, décèle les mensonges, la vilenie et sa colère se manifeste alors par des gestes repoussants emprunts d’une certaine violence. Cette transe mène à l’état médiumnique. Il semblerait que la Grèce aussi ait connu dans ses rites païens les mêmes phénomènes de clairvoyances et de prophéties dont les femmes sont les principales sujettes. Les menteurs de l’Église, apeurés devant ces diseurs de vérité vont donc se concentrer pour les éradiquer au cours des siècles. Ce qui est bon chez les uns ne l’est pas forcément chez les autres. Voici le récit d’un Sabbat au curry qui aurait, il y a quelques siècles dans nos contrées, fait brûler vif tous ses participants.

« ... La fumée des encens, du feu sacrificiel et du camphre brûlant sur les braises accompagnait les chants hystériques des fidèles appelant la déesse rouge. Alors, plus fort que le rugissement du félin, une voie de femme déchira l’aurore d’un long cri perçant. La natte d’une femme se dénoua à force de tourner dans tous les sens ; la transe venait de prendre Sarita. Les singes se turent et les hommes retinrent leur souffle, figés entre la fascination et la frayeur, soudain conscients de se trouver devant l’émanation d’un esprit qui voyait clair dans leur marre intérieure. Certains sortirent alors très vite par crainte des représailles, soudain rongés d’un mal de conscience et une femme tomba raide inconsciente sous l’émotion tandis que la possédée tournoyait et battait le sol, laissant son corps trempé de sueur tanguer au son des percussions. Les chants, après un passage fébrile, remontèrent en puissance pour célébrer la venue de cette « Yogini » qui venait donner son message d’un autre monde. Dans l’assemblée se mélangeaient la panique de la surprise et l’admiration consternée. Les dizaines de cloches firent éclater leurs tintements à tout vent frénétiquement et les pandits eux-mêmes avaient grand peine à terminer l’Arati (chant sacré ou l’on porte la flamme et des offrandes), l’émotion les gagnait sous la bénédiction exprimée par de puissantes tapes amicales dans le dos. Yvan devait être sur la route de chez son guru et c’était bien mieux ainsi. Il fallait bien remercier les singes car si notre ami avait assisté à cette scène, s’en eut été fini de tout espoir de guérison pour lui ! ...

La servante de Kali dansait avec frénésie dans des spirales sensuelles et violentes à la fois, secouant sa longue chevelure ébène sauvagement. Elle était pleinement satisfaite des sacrifices effectués ici durant les neufs nuits et le montra en dansant sur les braises ardentes, puis en saisissant un voile rouge et or qui entourait la statue de Durga pour s’en parer tandis que les pandits l’aspergeaient d’eau du Gange à sa demande. Elle semblait vivre un passage intense d’intrusion dans son corps. Elle attrapa à pleines mains les morceaux de camphre qui brûlaient et les avala un par un, ainsi que tous les restes de l’Arati. Elle s’abreuva ensuite de l’huile brûlante des lampes. Tous se rapprochaient d’elle afin de recevoir son Darshan (bénédiction). Tandis qu’elle dansait en nage, sa langue se déroulait sur une longueur inhabituelle, toute noire et ressemblait à celle de Kali. Scrutant l’assemblée en signe d’avertissement d’abord, elle éjecta ses éclairs sur quelques âmes à la perfidie dégoulinante qui ne purent l’approcher, ses gestes dissuasifs n’avaient rien de tendres, ses yeux en fureur tournaient dans des orbites devenues anormalement géantes. Puis, souriant aux autres elle fit sa distribution de tapes sympathiques dans le dos qui faisaient toucher le sol avec le front, histoire de rabaisser son ego au raz des paquerettes. Sa danse folle s’était calmée, Sarita avait accepté sa prise de corps et avait été aspergée à grande eau, elle se tenait maintenant assise près des dévots de son choix, faisant pleurer les uns de honte ou de joie et mettant les autres à nu. L’émotion en tous cas était à son comble pour tous, le temps s’était figé, même pour les singes. Chacun se trouvait devant une autre réalité, tout aussi réelle que l’autre mais ou le spectacle était plus fantastique et il nous fallait bien admettre qu’une porte jusqu’alors inconnue a été ouverte.

La divination de Sarita avait duré de l’aube jusqu’à midi et notre amie, épuisée, avait du se faire transporter sur une couche afin de se remettre de cette longue fièvre qui l’avait habitée et dont elle n’avait pas de souvenir, rien de ce qui s’était passé n’avait été sous son contrôle. c’est ce qu’elle déclara en premier plus tard. Les indiens l’avaient saoulée de prières et d’offrandes sucrées, espérant plus de richesse et plus de pouvoir. Les soucis premiers de nos dévots n’étaient pas d’ordre spirituels, ils demandaient une énergie matérielle. Certains se roulaient par terre à leur tour au contact de la Yogini et partaient dans de délirantes tirades ou des crises de gémissements, d’autres criaient ou se frappaient la tête sur la pierre du temple. Ça donnait lieu à toutes sortes de débordements émotifs. Le chaman de la colline avait donc du pain sur la planche pour faire redescendre cette crise de montées contagieuses !" La forêt avait retrouvé son calme, la légère brise rendait possible ces festivités se déroulant sous un soleil de feu. Assise devant l’entrée de la caverne, j’empêchais l’accès aux dévots qui voulaient venir toucher les pieds de la sainte. Personne n’avait de scrupule à déranger le sommeil de notre enfiévrée pour du fric ou pour réussir à engendrer le garçon qui serait le salut de leur descendance. Les singes étaient posés sur leurs branches, tranquilles, et surveillaient les distributions de nourriture qui avaient commencé. Les enfants qui comme le veut la tradition étaient nourris les premiers laissaient toujours des feuilles pleines de victuailles intéressantes. Des chants et des musiques de village enchantaient les arbres sous lesquels les pèlerins défilaient. Ceux qui restaient partager la pitance se lavaient encore, faisant couler l’eau inutilement. Ils jetaient aussi par dessus bord les plastiques qui transportaient leurs offrandes destinées à la déesse mère nature et ne pensaient qu’à admirer et à craindre les images qui les fixent dans les cadres dorés. Ça faisait partie du contraste entre la pensée et l’action, plus flagrante dans ce milieux sauvage ou toutes ces valeurs n’avaient plus aucun pouvoir. Il n’y avait visiblement aucun souci de conscience à souiller la terre qu’on priait. Ramu le roi des singes avait envoyé sa tribu lancer une attaque de sac à fruits, et tous les les déchiraient de rage et de dégoût vu qu’ils n’étaient pas comestibles et allaient se jeter sur les assiettes en feuilles de bananiers semées à tous vents se délecter des restes. Le négatif de l’aventure était déjà ancré dans les esprits embrasés qui allaient espérer conquérir cette colline pour y entamer un « god business ». On pouvait faire fructifier les donations en faisant construire des structures de béton sur les pieds de la déesse statufiée qu’on allait gaver de gâteaux et de colliers d’œillets oranges dont les singes raffolaient part dessus tout. Il y avait du fric à construire des hôtels autour des temples renommés pour leur puissance. Et ça, ça ne donnait rien de bon à présager.

Assise sur un rocher, j’eus un flash : je vis apparaître une montre sur un poignet d’européenne, un vêtement blanc et le banc crasseux du chy-shop du bled d’en bas. Cette troublante vision tombait bizarrement alors que j’étais à des milliards de kilomètres de ce genre de pensées, comme un stupide spot de pub au milieu d’un film captivant.

Et pourtant... Pendant ce temps, en ville, une femme dégustait un thé dans la poussière sur le banc crasseux face à la route. Germaine (cf : le guru muet) avait été retardée, la route pour venir ici ne lui était pas de toute facilité. Mais son flair de renarde lui indiquait que quelque chose se passait là haut qu’il ne fallait pas manquer, elle avait suffisamment vécu en notre compagnie des passages dans d’autres réalités pour savoir qu’il devait se passer ici un phénomène spécial. Elle ne vint pas seule, ruminant sa nouvelle manigance qui, si elle réussissait, me ferait l’accompagner au gré de ses vents. La fille qui l’accompagnait, Sonia, qui malgré son air pur n’avait rien de la blanche colombe qu’elle tentait d’interpréter, semblait prête à beaucoup de sacrifices pour obtenir des réponses à ses intimes questions. Elle me demanda si elle pouvait passer ici pendant des temps plus calmes et rester quelques jours avec nous, et vu qu’elle souhaitait devenir mon amie, j’eus le réflexe de brancher mon programme interne de méfiance. Un peu plus bas, Germaine qui était de nouveau victime de sa fièvre spirituelle faisait son spectacle d’ illuminée et s’était installée un petit autel au bord de la source où elle rinçait des feuilles pour les donner en guise d’objet sacré à garder et à prier aux femmes qui venaient la toucher, désespérées par la pauvreté ou la mauvaise santé de leurs proches ou de leurs enfants. C’était maladif, elle ne pouvait pas s’en empêcher ! ... Ça n’eut pour avantage que d’écourter sa visite. Le chaman exacerbé la pria, elle et sa compagne, de rejoindre la route avant que la nuit ne tombe et que les éléphants ne débarquent à la recherche de quelque source. Personne ne pouvait leur assurer une sécurité rapprochée, il y avait encore beaucoup à faire cette nuit.

Il n’y avait plus de bruit dans les arbres, juste des petits chuchotements qui remplissaient la nuit. Ça changeait des éclats bruyants du début de ces neufs nuits, tous baignaient sur une rivière nébuleuse de rêveries et d’apaisement, ils relataient entre eux les incroyables faits qu’ils venaient de vivre autour de petits feux nocturnes,les voix encore tremblantes. Même les éléphants sans craintes s’approchèrent tout près aux sources un peu plus bas. La paix était présente et on se remplissait le cerveau et le cœur avec, sachant que ce moment bref était à déguster car d’autres événements allaient s’ensuivre irrémédiablement, engendrés par ce présent magique et nous savions qu’ils n’allaient pas forcément être teintés de la même couleur...



Publié le 11 février 2006  par manuji


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