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Il faisait soleil, demain ! ... première partie

Catégorie free littérature
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Je pourrais commencer ce récit comme L’astragale :

« Le ciel s’est éloigné d’au moins dix mètres. »

Mais, ce n’est pas vrai ; mon ciel s’est éloigné beaucoup plus loin, au-delà de mon horizon, loin, très loin derrière la ligne imaginaire qui limite habituellement l’espace de sa propre identité.

En fait, je voudrais parler d’un autre monde, mais je ne le connais pas.

Je peux aussi commencer ce récit avec ce qui me tombe sous la main, mais je n’en vois pas le sens, parce que sous ma main, il n’y a rien, pas même les lignes imaginaires qu’évoquent les superstitions des cartomanciens. Pourtant, j’ai bien des choses à dire. C’est difficile. Alors, je les dis comme elles me viennent, des bas-fond de la conscience. Je sais bien que personne n’éprouve l’envie d’entendre ça ; d’entendre les liqueurs qui nourrissent la réalité, jetées en pleine gueule, brutalement, en vrac et sans condiment. Ce n’est pas une question de courage. Mais, c’est avec colère.

Je pourrais tout aussi bien commencer ce récit comme on commence un conte ou un rêve ; décrire les unes et milles merveilles qui le tissent ; dire que je me réveille dans les parfums de l’amour, enivré par les arabesques de la chair... Mais, c’est faux. A quoi bon commencer un récit comme on imagine un roman ? La vie n’est pas un roman, même si le récit qu’on en fait s’arrange avec sa vérité. Et puis, quelle importance ?

Alors, suivre les pas fracassés d’Albertine Sarrazin, qui commence son récit par cette phrase, cette courte phrase, si lourde de sens ; oui, mon ciel aussi s’est éloigné d’au moins dix mètres.

J’ai écrit ce récit par son côté inavouable, parce que je ne connais pas le bon côté des choses. Cela existe-t-il seulement ? Qui serait assez imprudent pour me prétendre le contraire ? Bien sûr, il y a le brillant et les paillettes, mais ça ne sert qu’aux illusionnistes. Ce que je connais, c’est la misère, les hurlements hystériques, l’odeur de ses propres furoncles... Les turpitudes de l’existence, appuyées sur le parapet qui jouxte un inévitable précipice. Voilà ce que j’écris. Ca vous ennuie ? Vous avez raison. Rien n’est plus commun. Jusqu’à la nausée. Mais, pas dans l’écriture. C’est une écriture rare.

L’inspiration m’est venue sous l’impulsion de mon miroir ; oui, mon miroir. Je l’observe depuis si longtemps, que je ne me suis pas aperçu qu’il vieillit mes traits à la rapidité de l’éclair, les creusant comme une saignée laminée par un racloir. J’y observe mes yeux, mais je n’en distingue plus que l’ombre que fait la cavité osseuse lorsque le soleil frappe. Je lui parle quelquefois, mais il me renvoie le mouvement muet de mes lèvres contre la paroi de mes oreilles. En fait, il est sourd. C’est mon miroir. A force de m’y observer, j’ai fini par m’y projeter, et je suis resté gravé dedans, comme momifié. Depuis, c’est moi que j’observe. Et je constate que je suis issu de nulle part, les épaules entravées par vingt cinq siècles de morale, de censure, de mensonge et de convoitise.

Mon propos n’est pourtant pas d’ajouter une pièce déjà écrite, à une mise en scène déjà jouée, mais de noircir les contours que les ans ont finit par édulcorer, afin d’en faire une force de frappe.

Je ne suis rien, et j’ai l’immodestie de le revendiquer.

« On se mouche, on jette et on oublie. »

(Ingrid Naour : Les lèvres mortes)

Mémoire à fragmentation !

-  Existe-t-il quelque chose de plus insoutenable que de ressentir en soi l’étrangeté de sa propre identité ?

-  Existe-t-il quelque chose de plus douloureux que de ressentir en soi une sorte d’essaim pénétrer dans sa viande, une multitude d’organismes vivants, pénétrants, dévorants, s’absorbants ; l’impression que quelque chose de malsain grouille sous la surface de sa peau, annihilant toute possibilité de fuite ; soi devant son miroir brisé ; soi décomposé ; milles morceaux éparses que rien n’arrive à reconstituer ; mille morceaux éparses que rien n’arrive à recoller. Soi, fracassé, et dont l’envie alterne entre la profonde menace d’en finir, et celle de se poursuivre malgré tout, sans but ni odeur. Soi, comme multiple d’un morceau de viande dispersé à travers le prisme déformant de sa conscience ; n’être plus qu’un autre dans un jeu de miroir où la folie danse comme les ombres insaisissables à travers des herbes frissonnantes...

Il y a eu ce moment où tout a basculé dans l’empire de la déraison ; ce moment qui a effondré la citadelle de mes certitudes ; ce moment qui a dévoilé un champ de ruines devant mes yeux incrédules. Ca s’est fait dans un grand bruit ; un bruit étrange ; un bruit qui oppresse... Ca ressemble aux bruits de souvenirs épouvantables qui remontent en surface et s’entrechoquent, et se mélangent, et s’éloignent, et reviennent encore plus menaçants, encore plus tapageurs, encore plus violents, encore plus envahissants jusqu’à serrer la gorge avec une force implacable.

Puis, un calme brutal s’abat sur l’instant d’après, dans la nuit glacée de torpeur.

Ces moments commencent le plus souvent, par des déjections. Une avalanche de déjections, suivie de cris déchirants. Ils proviennent de la foule immense qui vient de faire son apparition sur le tarmac de la conscience ; une foule compact et violente, charpentée de haine, qui tourne en tourbillonnant dans un amas de poussière comme une galaxie.

L’envie pressante d’éclater s’agrippe alors à ma gorge, et la serre de toutes ses forces jusqu’à ce qu’un fœtus s’expulse d’un ventre amniotique dans un spasme de vomissures ; un dernier spasme, dans un dernier soubresaut, avant l’arrêt définitif qui plonge en léthargie ; un coma prolongé qui efface les dernières traces de délire.

Le calme enfin revenu, cette insoutenable étrangeté n’a laissé derrière elle qu’un inquiétant souvenir... un souvenir qui attend patiemment le retour en force de ce cauchemar ; le retour en surface de ce monstre tapi au fond de ses propres abysses ; ce monstre qui nous habite depuis toujours, depuis que l’espèce s’est faite humaine, un jour de grande folie qui a confondu la nature et l’esprit pour la faire se tenir debout, et partir à la conquête de l’immensité du monde qui s’offrait à ses yeux.

C’était avant la civilisation moderne.

Depuis, un définitif suicide collectif annoncé se fait attendre.

à suivre...

 



Publié le 10 janvier 2008  par Gilles Delcuse


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