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Moscou 1994 Entre deux mondes

Catégorie intérieur
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(JPEG) Après un long voyage de katmandou à Moscou (en fait plus de dix heures) dans un minuscule coucou sursautant, servie par une flotte de dragons rouges, m’attendait la grande porte du monde gris.

Malgré ma joie de toucher terre, j’avais les boyaux quand même retournés, pour de multiples raisons.

Les compagnies pas chères, n’ont d’avantages que leurs prix et les retrouvailles étonnantes avec le monde de la prière.

Nous avions voyagé dans les remous célestes à bord de la carlingue glacée sans couvertures, nos blondes grassouillettes nous fusillant des yeux dès que nous osions demander un verre d’eau !... Donc nous n’avions pas soif. Nous avions noué quelque peu connaissance pendant le voyage, mes voisins et moi, recroquevillés les uns contre les autres nous réchauffant de nos quelques châles népalais pour ne pas tomber en hypothermie fatale.

Mais nos esprits étaient encore suspendus à l’himalaya proche dans nos nerfs et dont l’odeur remplissait nos peaux, nos vêtements et nos auras aussi, sans doute.

Moscou, enfin !... Tel un eldorado, l’aéroport climatisé à 25°, du calme et un bon café bien chaud !

L’allée qui nous menait aux portes du transit était longue peuplée de monde, divisée en plusieurs grandes files. Je n’avais jamais vu un truc pareil pour rentrer dans un transit !... On nous questionnait sur nos origines, nos états civils, positions sociales, et but du séjour passé au Népal.

On n’aimait pas trop les Freaks ici mais on nous foutait la paix. Nous étions souvent en règle pour les paperasses dans ce type d’endroits hostiles. Je n’ai pas précisé, ni le but ni la durée, rendue invisible par la volonté. Au pire, on pouvait nous soupçonner d’avoir l’estomac ou les fesses remplies de substances mais ce n’était pas nous les cibles de cette chasse-là.

Dans la file à coté de moi, un couple de jeunes tibétains tremblotants me faisaient des signes pour savoir ce qui se passait. Ils avaient raison d’avoir peur les petits himalayens, surtout que leurs papiers n’étaient pas vraiment en règle et qu’ils étaient repérés. Dès l’arrivée aux guichets, des anciens agents du KGB nous questionnaient dans nos langues respectives avec l’interprète et tout le protocole pour s’assurer de notre bonne foi. Il fallait bien justifier les reconversions. WELCOME TO MOSCOU !

Je ne revis pas les tibétains dans l’aéroport mais je me souviens que la fille était au bord de tomber raide de peur Son regard quand elle passa près de moi en disait long, J’avais les boyaux et les dents serrés, sensation qui n’avait pourtant plus lieu dans ma chimie intérieure depuis quelques mois et qui m’était soudainement revenue.

Dans la salle de transit on enjambait des corps qui ronflaient ou vous observaient en silence. C’était le milieu de notre nuit, en décalage intersidéral et nous devions passer encore six ou sept heures à Moscou.

Le transit international était squatté par des réfugiés africains. L’un d’entre eux qui faisait la manche m’expliqua qu’ici, on refusait l’entrée sur le territoire mais qu’on on ne rapatriait pas. La seule solution venait des touristes et voyageurs de passage pour espérer respirer à l’air libre... un jour. Pour la plupart, la mauvaise plaisanterie durait depuis quelques mois et l’air commençait à se faire rare.

Je pestais encore, le ventre serré. A Moscou, dans cet aéroport, quelque chose craquait à nouveau dans ma tête que je croyais avoir laissée en Asie mais qui ressurgissait, comme si elle avait attendu mon retour, à la frontière du monde gris.

La crosse d’un fusil militaire dans les côtes m’avait priée de déguerpir de là, sans ménagement. Je vis « ennemy » s’allumer au dessus de la tête du robot.

Là, c’est le moment où l’on se dit « ça yest je suis réveillée, c’est fini ! Et vlan ! ce n’était qu’un vrai faux cauchemar...

Il me fallait accepter maintenant revenir vers ce que j’avais quitté, bien décidée. Et là, du coup, c’était l’Asie qui semblait n’avoir été qu’un rêve.

La claque dans la gueule, le plexus qui orbite dans le mauvais sens, l’air qui passe moins biens dans les tuyaux, le sourire fantôme... Les symptômes de l’occident... Il me suffisait de fermer les yeux et de m’accrocher à l’image de la jungle pour pouvoir trouver la force d’affronter les autres dragons, ceux du territoire blanc et gris...

J’avais oté mon Sari dans les toilettes pour ré-enfiler ma paire de jeans noirs légendaire. Assisse dans un boeing presque vide, très confortable, servie par des hôtesses souriantes, de la vodka et des toasts à gogo.

« Oubliez tout ce que vous venez de voir ! ». Vous étiez en train de rêver, nous allons atterrir à Paris, en France, et le ciel est tout gris.

La dernière bouffée de poison d’Asie s’est prise devant la porte. La descente s’effectua plus ou moins lentement, mais sûrement, me larguant dans un couloir bizarre entre la chimère et la réalité.



Publié le 9 janvier 2005  par manuji


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