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Rencontre avec Moretti par Gérald Massé

Catégorie peinture
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Sur l’esplanade Charles de Gaulle de La Défense des touristes posent pour une photo souvenir devant une cheminée multicolore ne faisant pas ses 32 mètres de hauteur car elle est piquée entre des gratte-ciel.

Ces personnes ignorent que le petit homme vêtu de noir assis au pied de cet édifice appelé le Moretti est son concepteur. Ils ne savent pas non plus qu’ils sont face à l’une des sculptures les plus emblématiques de son œuvre. Quel endroit plus symbolique pouvais-je espérer pour faire connaissance avec Raymond Moretti ?

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Par ce grandiose mais simpliste témoin de son talent, le relais était trouvé pour passer des amabilités formelles à la conversation qui le sera beaucoup moins...

« C’est l’œuvre d’art la plus photographiée de La Défense », dit Moretti sans forfanterie, mais parce que c’est la réalité.

En quarante mois, il a métamorphosé cette cheminée d’aération en un arc-en-ciel vertical (1990) : « Nous sommes entourés de buildings de verre. Je voulais que la couleur s’y reflète ».

Les tons chauds et froids alternés sur les tubes de fibre de verre sont ainsi multipliés. Et la lumière changeante des jours et des saisons métamorphose les fenêtres aveugles en des tableaux voyants. Moretti a joué avec les couleurs mais aussi avec les volumes, le diamètre des 672 lances pointées vers le ciel varie de 3 à 30 centimètres. « Je ne parviens pas à assimiler le fait que, mises bout à bout, elles feraient plus de vingt kilomètres de long. On pourrait traverser Paris », s’étonne-t-il.

De là, dans un fulgurant raccourci, un regard projeté vers l’est transperce la capitale.

Moretti raconte qu’il vit à La Défense depuis près de quarante ans, qu’il a vu son quartier grandir, au propre comme au figuré.

Le CNIT (Centre des nouvelles industries et technologies), si volumineux dans les années soixante, « s’enterre » car autour de lui les gratte-ciel du quartier d’affaires ont été édifiés un à un. Mais le travail s’est aussi effectué sous terre avec le creusement sur plusieurs niveaux d’immenses galeries destinées aux échangeurs routiers, aux parkings, au Métro, au RER. « La Défense est une ville où habitent 20 000 personnes mais accueillant 200 000 travailleurs dans la journée », précise ce méridional. 150 000 : renseignement pris.

Soudain, un doute le tarabuste :

« Mais vous trouver ça beau ? ».

Ma réponse le rassure. L’esplanade Charles de Gaulle est une vallée paysagée creusée d’amont en aval de la Grande Arche au pont de Neuilly où, en cette fin mars, le rose cristallin des prunus resplendit d’autant plus que la nature détonne dans ce nouveau monde ayant importé les racines de l’ancien. Les passants se promènent, pique-niquent, lisent, se reposent et rêvent dans ce paysage futuriste, mais pourtant présent, dégageant une poésie à laquelle je suis sensible malgré la forêt de constructions géantes géométrisant le ciel. Nous sommes sur un balcon dédié aux piétons, sur cet axe sublime reliant la Grande Arche au palais du Louvre en passant par l’Arc de Triomphe, les Champs-Élysées, l’obélisque de la Concorde, le jardin des Tuileries, la Pyramide et la Cour carrée du Louvre.

Moretti semble heureux de ma réponse positive. Il est chez lui, bien qu’il soit né à Nice. Je suis le visiteur, bien que je sois né juste de l’autre côté de la Seine. Comme quoi le lieu où l’on naît, dès lors qu’on le quitte, est moins important que celui où l’on vit. « La véritable date de naissance pour le créateur est quand il a trouvé sa voie et sa voix », a déclaré un jour - ou sans doute une nuit car il les préférait - Brassaï, le photographe.

Puis nous tournons le dos à Paris. D’un pas hésitant, Moretti m’emmène vers son atelier. Comme pour une station de Métro, son nom inscrit en grosses lettres indique que c’est là, quelques hectomètres avant la Grande Arche. En descendant des marches nous changeons d’univers. Le béton et la lumière électrique ont occulté le verre et le soleil. Alors que Moretti commence à chercher ses clés, nous tombons sur le lieu de résidence d’un SDF. Son « intérieur » est plus propre et mieux rangé que bien des appartements. « Il ne m’embête pas », dit Moretti, son voisin. Un rideau de fer est franchi et la descente continue. Au bas de la pente, j’aperçois, collés aux murs, des tubes de couleurs rappelant ceux du Moretti.

J’approche donc du territoire de l’artiste.

Celui-ci ouvre avec difficulté deux épaisses portes blindées. Nous entrons dans un coffre-fort de 1 000 m² et haut comme cinq étages.

Moretti éclaire la pièce. Ici se terre la plus abracadabrante des œuvres d’art... Tout en bas, la place grande comme celle d’un village est « habitée » par une structure gigantesque. Les mots manquent pour la résumer. C’est un assemblage de matériaux divers ne ressemblant à rien : « Cela représente ce que vous voulez », se borne-t-il à répondre, étonné que je lui ai demandé naïvement « Qu’est-ce que c’est ? ». Comme si l’art devait être conceptuel, comme s’il n’était que le fruit de la rationalité.

Avec cette créature inerte, Moretti a peut-être inconsciemment voulu exprimer la folie douce sommeillant, plus ou moins profondément, en chacun de nous. « Au début, je voulais matérialiser la peinture. Je suis parti d’une droite peinte. Je l’ai sortie de la toile, c’était devenu une baguette peinte », explique-t-il tout naturellement tandis que vingt mètres plus bas, le Monstre, comme l’a baptisé Joseph Kessel, étale ses vingt tonnes sur trente mètres de long et treize de large, développe ses sept mètres de hauteur. « Il faudrait six mois pour le démonter », estime encore simplement un artiste regrettant qu’aucun de ses pairs ne soient venu l’aider à le faire grandir encore plus. Alors, Moretti continue en solo :

« Je l’enrichis perpétuellement ».

Le Monstre est l’œuvre de sa vie - l’œuvre du siècle estime Christophe Penot1, grâce à qui je suis là - et peut-être l’enfant qu’il n’a jamais eu.

Sa créature a été créée à Nice (1965) puis a été exhibée aux Halles à Paris (1971) avant d’être enfouie dans cet antre souterrain de La Défense (1973).

Un Monstre dont l’avenir ne hante pas plus que ça son auteur même s’il mériterait de se nourrir de plus de visiteurs.

-  Ce qui hante Moretti ?

La religion : « Comment peut-on croire en un Dieu ? », s’insurge-t-il, lui qui depuis l’enfance lit la Bible, laquelle a inspiré sa première œuvre.

La barbarie : « Comment des hommes peuvent-ils infliger autant de souffrances à d’autres hommes ? ». Car avant d’être un artiste, Moretti est un humaniste. Alors ?

Alors, en cette planète bizarre où nuit et jour se fondent, Moretti immole ces démons - qui sont aussi les nôtres - dans la sculpture, dans la peinture, dans cette prodigieuse et foisonnante création qui va du monumental au timbre-poste. Dans ses nocturnes créatives où il s’enivre de musique, il oublie ainsi la cruauté des hommes en les rendant beaux malgré tout, en reproduisant leur âme avec ces coups de crayon ou de pinceau que Pablo Picasso et Jean Cocteau admirèrent. Et il ne s’endort que lorsqu’il a la sensation d’un aboutissement sans pour autant être dupe de sa pérennité.

Au niveau de la mezzanine, des dizaines de tableaux sont accrochées aux murs de cette grotte dont les angles droits sont adoucis par l’harmonie des arabesques et des couleurs.

Leur auteur est là, tout en rondeurs avec ces yeux d’enfance ni bleus ni verts.

-  Ce serait trop facile et n’est-ce pas mieux ainsi ?
-  L’Homme n’est-il pas ni tout blanc, ni tout noir ?

Des yeux lasers sculptant la réalité pour mieux la transmettre à sa main droite que la grâce a touchée, on ne sait quand, on ne sait où.

Malgré la « présence » de quelques-uns des mille portraits d’écrivains réalisés durant trente ans pour la couverture du Magazine Littéraire, le visage de Rimbaud attire inexorablement le regard par sa pureté infinie. Il y a des auteurs classiques, des contemporains. Moretti s’est inspiré de photos, de gravures : « Victor Hugo, j’ai eu du mal à le faire venir pour poser », blague-t-il.

Dans cet atelier bunker, nous passons de Toulouse à Jérusalem, de Jacques Brel à Louis Armstrong, avec des séries qui mériteraient un temps d’attention et de réflexion bien plus long : « Ici, il faudrait une journée », résume Moretti. Il est modeste ! Une vie peut-être, comme pour une cathédrale... Car une grande part de son œuvre foisonnante est enfouie dans ce musée à béton ouvert que le ciel a réussi à pénétrer par la fenêtre de l’art, telle cette poussière noire résiduelle du trafic automobile adjacent, collant aux doigts du visiteur, comme le génie à ceux du maître.

Il est déjà l’heure de repartir car le temps n’est que tyrannie.

Moretti pousse l’un des deux battants de la porte blindée qui se bloque. Après plusieurs poussées communes mais vaines, nous parvenons à la dégager. Sur le carrelage : une vis. L’artiste s’empare de la responsable et me la présente le regard interrogateur, vaguement inquiet.

-  Comment a-t-elle pu se retrouver là ?

-  Pourquoi nous ne l’avons pas vue en ouvrant ?

Nous cherchons d’où elle a pu tomber. Sans trouver. Nous repartons sans avoir résolu ce mystère.

-  Et si les choses possédaient une vie propre qui nous échappe ?

-  Et si celle-là avait poussé le vice jusqu’à venir semer le trouble dans l’esprit humain ?

Un jour peut-être Raymond Moretti traduira sur une toile ce micro-événement l’ayant bousculé un moment.

Nous sommes alors remontés vers une vie plus conforme au quotidien, là où les choses sont, en apparence, moins secrètes. Nous avons parcouru d’un pas lent un jardin suspendu entre deux tours où la pierre des bancs est sculptée de visages. Puis nous avons rejoint à une bonne table Sophie Litras, qui tient avec passion la galerie L’âge du Verseau2 que Jean-Claude Brialy a dédié à Moretti.

Elle nous attendait derrière une baie vitrée inondée par le soleil. Une serveuse nous présente la carte dont la couverture a été décorée par Moretti.

Pas de doute, il est dans son fief.

La conversation a repris, tournant autour des arts et de la vie, ce qui revient au même. Il me fallut parfois deviner de quoi parlait cet homme en entendant le clapotis d’une résurgence de son esprit. Car cet artiste n’avertit pas forcément son interlocuteur quand la coulée de sa pensée a changé de pente.

Deux heures plus tard, nous sommes revenus à notre point de départ. Nous prenons congé au pied de la cheminée multicolore. Nous prenons date aussi. Moretti se dit sensible aux endroits : « Ici je me sens bien. Chacun de nous a des lieux privilégiés. On passe quelque part et on dit, tiens, c’est un lieu ».

La prochaine fois, à Chartres, je lui ferai découvrir les miens. La maladie ne nous en a pas laissé le temps. Raymond Moretti est décédé dix semaines plus tard.

Gérald Massé est journaliste et écrivain.



Publié le 19 février 2006  par Gérald Massé


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