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Le déclin de la lune roman de Joseph Coulson critique de Philippe Cesse

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Premier roman de ce poète américain né en 1957, admirablement écrit. Articulé en quatre livres étendus sur trois générations, il conte la vie d’une famille que le sort n’a pas épargnée, sur fond des soubresauts économiques et sociopolitiques des Etats-Unis entre 1930 et 1974.

Présenté comme un roman dans la tradition naturaliste de la littérature américaine, ce premier roman (2004) est remarquable tant sur le plan de l’intrigue que de la narration.

L’histoire relate la vie à Cleveland des quatre frères Tollman depuis leur enfance dans les années trente jusqu’au milieu des années 1970, avec la démission de Richard Nixon en toile de fond. Le premier et le quatrième livres est relaté par Stephen, le fils cadet, avec une curieuse unité typographique : les dialogues sont tous présentés entre guillemets contrairement à ceux des deuxième et troisième livres, et ce sans tiret de début, comme si l’auteur avait voulu accorder une place particulière à ce que rapportait son protagoniste.

La vie de ces enfants est transcrite dans le style pur et propre à cet âge, et que viennent illustrer quantités de leurs jeux et blagues de leurs petits amis.

Le père, un compétent réparateur de radios, perd son emploi suite à la mauvaise gestion du fils de son premier patron dans un contexte de dépression économique suite au fameux crash boursier de 1929. C’est alors la descente aux enfers, avec perte de la maison et refuge dans une demeure de fortune de longues années durant, qui leur attire les quolibets cruels de la part de leurs camarades de classe tout en leur offrant les bois environnant comme terrains de jeux. Hélas, outre le froid et les difficultés financières, leur père claque un jour la porte pour ne plus jamais revenir, accablé par son incapacité à trouver du travail et à offrir à sa famille quelque joie pour Noël. En outre, on vient de le tromper après lui avoir soutiré une partie du bas de laine qui leur permettait de survivre et qui aurait pu permettre l’opération de leur mère : c’est qu’elle devient aveugle, et l’auteur a décrit ses trésors d’ingéniosité pour cacher sa cécité progressive à son entourage... Enfin, leur sœur Margie, dont tout le monde appréciait la générosité et le sens posé des réalités, se noie, alors que jusque là les quatre enfants avaient mené une vie somme tout heureuse dans une grande complicité fraternelle, que leurs échanges et le talent de l’écrivain rendent avec beaucoup de tendresse et d’espièglerie.

Les Amours

Le second livre est narré par Katherine, jeune femme musicienne, perspicace et d’esprit libre. C’est une grande amoureuse qui n’a pas peur de le clamer haut et fort quitte à indisposer ses parents, mais c’est une solitaire dans l’âme au point de s’abandonner entièrement au piano, au jazz comme à Beethoven. Elle a quelques secrets, dont un amour des trains légué par feu son grand-père cheminot, que l’auteur semble également partager par cette description nocturne et à l’ombre de la lune sous un pin, pour éviter d’être aperçus des machinistes. Pour la première fois, elle a invité un garçon ( Stephen ) à « pilonner », à s’asseoir avec elle tout très des pilonnes et des rails pour vibrer au passage d’un train : « nous attendîmes. J’avais conscience de notre proximité, de notre respiration. La terre commença à remuer, une vibration d’abord infime, qui s’intensifia jusqu’au tremblement. J’entendis le mouvement rythmique des roues et un long sifflement strident ; puis, comme si un monstre s’était mis à cracher du feu, un faisceau de lumière jaillit de la pénombre. Derrière le fanal montait un bruit semblable à celui d’un torrent, et je vis la silhouette de la locomotive qui fonçait droit sur nous. Je sentais les trépidations de la machine, sa pression qui m’emplissait les oreilles, le vent tiède de la nuit qui parcourait mon visage comme un courant rapide. Le ballast vacillait et tanguait ; ma peau se mit à picoter. Alors, l’avalanche déferla sur nous dans un rugissement, un halètement convulsif, et une bourrasque s’engouffra dans mes vêtements et mes cheveux. Je me laissai porter par la frénésie, la cacophonie furieuse du métal, et sentis mes organes s’entrechoquer jusqu’au moment où, poursuivant sa course inexorable, la dernière voiture passa en ne laissant derrière elle qu’un tourbillon d’air (pp.179-180) ».

Ce n’est qu’alors que ce grand timide de Stephen se résout enfin à l’embrasser, après qu’elle a conté ses réserves embarrassées ou emplies de courtoisie : « je savais que Stephen étais assis près de moi, mais nous restâmes longtemps silencieux et, à ce moment, je me sentais ouverte comme la paume d’une main, comme la corolle d’une fleur, sans protection, exposée, offerte. Chaque parcelle de mon corps me semblait électrique ; je vibrais à l’unisson de toutes les créatures qui peuplaient cette nuit d’été. Alors Stephen m’embrassa, un baiser profond et passionné, et j’attendis que quelque chose m’envahisse, prenne violemment possession de moi, mais je n’éprouvai rien. Je levai les yeux vers un ciel inconnu et frissonnai en découvrant combien les rêves d’amour sont fragiles. Moi qui m’attendais à être excitée, exaltée, je n’avais ressenti qu’un vide soudain, et je compris alors, à ma propre stupeur, que, d’une manière ou d’une autre, Stephen et moi nous étions manqués, et ce peut-être dès le premier jour (p.180) »... D’une certaine manière, ce passage scelle le destin de Stephen autant que le sien, puisque tous deux termineront seuls chacun de leur côté, dans un indescriptible sentiment de gâchis...

C’est aussi à ce moment que reparaît l’aîné, Phil, le plus indépendant des trois fils, rentré pour les vacances. Devenu cheminot entre-temps, c’est un beau ténébreux qui intrigue et éblouit la jeune Katherine, et réciproquement. Ils savent qui ils sont et ce qu’ils veulent, leur conscience tergiverse quelques jours à peine, comme le révèle la plume d’abord poète de Joseph Coulson : « Phil m’allongea sur nos vêtements et je sentis ses jambes longues et musclées, sa langue qui parcouraient mes hanches et mes cuisses, ses mains qui me touchaient le visage. Je gardai les yeux ouverts, tentant, à la manière d’un promeneur, d’un explorateur, d’absorber toute la beauté du monde visible, et bientôt je flottai sous lui, ondoyant au rythme de son étreinte. Je frémis. Je sentais le sol se dérober sous moi et mon corps s’élever vers le ciel comme une paume ouverte pour recueillir la pluie. Cramponnés l’un à l’autre, nous allions et venions avec le flux et reflux de notre sang, et je voyais le monde épouser nos mouvements, les étoiles, les nuages et les feuilles se mettre à glisser et à tournoyer, lentement d’abord, puis de plus en plus vite, jusqu’à fondre en un chaos divin, un langage furieux et indéchiffrable [...] Debout, les jambes de part et d’autre de son corps, je remontai ma jupe et me laissai tomber à genoux. Je le guidai avec ma main, tentant d’abord de nous freiner pour faire durer le plaisir, comme quand on déguste un carré de chocolat ; puis je le laissai s’enfoncer en moi et m’emplis de sa pulsation. Et quand ce fut terminé, quand mon corps finit par crier grâce, je me sentis comme une nageuse que la mer pousse vers le rivage (pp.217-219) »...

Mais c’est bientôt à Katherine d’éprouver les affres de la séparation et la douleur que Stephen lui avait témoigné par lettres tout au long de l’été, car Phil part à l’US Air Force sans l’avertir : « Phil n’appela pas le dimanche et je passai une nuit blanche, errant dans les pièces vides à la manière d’une insomniaque. Le lundi, il n’y eut rien non plus, et je me mis à imaginer le pire - un accident, une maladie, un cas d’urgence survenu chez lui. L’attente était intolérable, mais j’avais promis, par respect pour Stephen, de me tenir à l’écart des Tollman et de ne jamais aller ni téléphoner chez eux (p.245) ». Et elle de dresser ce constat amer à se frapper la tête contre les murs : « souviens-toi de ce moment, me dis-je. Toujours. Ne l’oublie jamais. Voilà quel effet ça fait quand la moitié du monde part en fumée. Les oiseaux chantaient dans les arbres et les gens qui vaquaient à leurs occupations, comme si la terre et le soleil comptaient encore, comme si la lune pouvait continuer à se lever tous les soirs, pleine et souriante (p.247) »...

Les Rendez-vous manqués

Comme le rappelle la quatrième de couverture, ce roman est placé sous le sceau de la mémoire, et plus particulièrement, d’une mémoire triste, souvent empreinte d’une douce mélancolie. Dans les deux derniers livres, ce sont respectivement James, le second fils de Phil et Carrie Ann, et un Stephen cinquantenaire qui raconte la suite des événements. Le premier décrit son père, devenu alcoolique et irascible, un oncle Stephen posé mais resté célibataire, et le drame familial que cause le départ de son frère aîné Paul comme soldat dans le guerre du Viêtnam.

Stephen clôt ce long récit familial, et témoigne de la déchéance de Phil qui avait été le grand meneur de son enfance. Leurs échanges sont devenus cordiaux, l’un et l’autre n’ayant plus rien à se dire d’autre que reproches ou nouvelles familiales. Tous deux, pour des raisons différentes et sans doute en dehors de leur contrôle, ont manqué leur vie sentimentale, à l’image d’autres protagonistes du roman. C’est sans doute cela qui les réunit, car comme le rappelait déjà l’auteur par la voix de Katherine qui reste présente dans les deux derniers livres en dépit de sa séparation d’avec les deux frères, c’est « un triste constat, à savoir que seuls les gens les plus forts, ou les plus chanceux, ou les plus courageux, parviennent à traverser la vie sans rien briser, ni en eux-mêmes ni en ceux qu’ils côtoient (p.263) »...

-  source : ArtsLivres

Titre original : The Vanishing Moon Editeur : Sabine Wespieser 487 pages - 25 € ISBN 2-84805-037-3



Publié le 26 février 2006  par torpedo


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