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Myriam Eckert : Une graine lumineuse

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Interview

1- Franca Maï : J’aimerais que vous me racontiez votre première révolte ?

Myriam Eckert : La première révolte politique, c’était il y a tout juste vingt ans, en 1986. C’est cette année là que Monsieur Pasqua envoya contre la jeunesse les fameux voltigeurs, flics encagoulés, armés, qui, montés sur des motos, matraquaient tout ce qui était à portée de mains. C’est l’année où est mort Malik Oussekine.

J’étais lycéenne et fortement engagée contre le projet Devaquet. J’ai commencé à militer à ce moment-là. Aller à Bordeaux en stop (j’habitais à cette époque à 40 kilomètres), organiser les manifs, rédiger les tracts et communiqués de presse, tenter de convaincre les camarades de classe, fouiller l’information...

J’avais pris ma carte à la FIDEL, premier syndicat lycéen, carte rendue le lendemain d’une Assemblée Générale à Paris où Mitterrand était venu se faire applaudir.

Depuis, je n’ai jamais plus pu m’encarter.

-  2 F.M : Un souvenir d’enfance ?

M .E : Mon enfance est tapie dans un coin brumeux de ma mémoire. Je n’ai pratiquement aucun souvenir de celle-ci, en dehors de ceux que l’on aura bien voulu me raconter. Peu de photos aussi qui auraient pu raviver. Alors je suppose qu’elle fut heureuse.

-  3 F.M : Parlez-moi un peu de votre parcours, de vos activités multiples et de vos combats.

M.E : Bonne élève jusqu’en CM2, abandon un peu trop rapide des mathématiques et des matières scientifiques en général. Cancre notoire dont les études s’achèvent, par miracle et par hasard, sur une maîtrise Arts du Spectacle, mention Etudes Théâtrales. Je n’ai pas été ce qu’on appelle une élève sérieuse.

J’écris depuis une vingtaine d’années. De la poésie avant toute chose. J’ai fait adolescente toutes mes gammes d’alexandrins pour arriver aujourd’hui à une poésie en grande partie libre.

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J’ai commencé à donner de la voix à mes textes en montant ma première pièce en 1996. J’ai tenté le théâtre de rue. Tous ces spectacles tournaient essentiellement sur le texte et sur l’improvisation. J’ai travaillé avec deux photographes, Isabelle Lechner et Arlette Courayer avec lesquelles j’ai fait des expositions et des publications (1).

Depuis 3 ans bientôt, c’est moi qui monte sur scène pour vociférer mes poèmes. Pendant deux ans et demi, j’ai chanté avec le groupe ALéATOIRE dont le propos était : poésie, hacktivismes et free music.

Depuis 6 mois maintenant, j’officie dans l’Orchestre Poétique d’Avant-guerre O.P.A dans la continuité du travail entamé avec ALéATOIRE,

c’est-à-dire un travail essentiellement sans filet, un maximum d’improvisation sur scène.

J’écris une fois par mois les éditos de l’Inca (2), un bar concert de Bordeaux.

Depuis novembre dernier, je suis présidente de l’association Hacktivismes (3), association citoyenne.

Nous essayons avant tout d’être un relais des informations alternatives. On commence à peine. Nous essayons de mettre en place un fanzine papier en plus du site internet et d’ouvrir des espaces d’échange et d’expression.

Les combats sont multiples vu le monde dans lequel on patauge.

Trouver le goût de l’humain.

Je cite ici Harold Pinter : « Je crois que malgré les énormes obstacles qui existent, être intellectuellement résolus, avec une détermination farouche, stoïque et inébranlable, à définir, en tant que citoyens, la réelle vérité de nos vies et de nos sociétés est une obligation cruciale qui nous incombe à tous. Elle est même impérative. »

-  4 F.M : Léo Ferré a-t-il été important pour vous ?

M.E : Léo Ferré est quelqu’un d’important pour moi. Ma première rencontre avec lui, c’est un cours de français en 3ème. Le prof nous faisait souvent écouter des disques. Ce jour-là, la voix a percé. A l’adolescence, quand on est déjà sensible à la poésie, Ferré vous prend aux tripes et vous ballade où il veut. J’ai eu la chance de le voir en concert. C’était un peu pathétique, il était vieux et fatigué avec sa bande-son sur un magnéto qui fonctionnait mal. La bande n’arrêtait pas de stopper, de ralentir ou d’accélérer, gâchant le moment du partage. Il est parti en nous demandant de ne pas applaudir. C’était sinistre. Mais je me souviens toujours de ce type devant moi, d’une cinquantaine d’années (je devais en avoir vingt). Il a chanté tout le concert.

A voix basse, comme s’il priait. C’était bouleversant de voir ça.

Aujourd’hui, je ne peux toujours pas écouter « La mémoire et la mer » sans avoir littéralement envie de pleurer. Je ne peux pas écouter « L’affiche rouge » sans avoir la rage et la haine des guerres. Ferré, pour moi, ce sont ces deux pendants : la poésie à l’état pure, celle qui transcende, s’affranchit des choses matérielles pour faire appel à notre intimité, aux replis de nos chairs et la poésie militante, celle qui prend une arme, la parole, pour alerter et tenir tête.

-  5 F.M : Vos racines musicales ?

ME : Je ne sais pas si on peut parler de racines musicales parce que la musique n’avait pas une si grande place que ça chez mes parents.

A la maison, mon père écoutait Brel, Brassens, Ferrat et du Jazz, notamment un disque de Brubeck où j’ai pu écouter le blue rondo à la Turk. Ma mère, c’était plutôt Dalida, Nana Mouskouri. J’ai fait un tri : j’ai viré Nana Mouskouri et Ferrat. Grâce à ma marraine, Barbara est entrée dans ma vie et n’en est jamais sortie. J’étais jeune quand j’ai écouté pour la première fois « l’Aigle Noir ». Je sais maintenant que ce n’est pas la meilleure chanson de Barbara mais « la petite madeleine » aidant, toujours une petite nostalgie quand je l’écoute.

Il y a aussi Higelin, et son album « Champagne », cette vieille cassette pourrie piquée à ma frangine et écoutée en boucle à l’époque.

Et puis enfin, un jour de grâce, j’ai entendu « Les écorchés vifs » de Noir Désir.

-  6 F.M : Que pensez-vous de la tolérance zéro ?

M.E : Si ce principe devait être justement appliqué, Monsieur Jacques Chirac, Président de la République Française, suspecté à de nombreuses reprises de malversations diverses, ne bénéficierait pas d’une immunité injurieuse à tout esprit démocratique, serait passé devant les juges et dormirait peut-être à l’heure qu’il est en prison.

-  7 F.M : Quel serait pour vous le monde idéal ?

M.E : Est-ce que c’est une vraie question ? Non parce que là je vais être obligée de dire des choses terribles : un monde beau avec des gens gentils et heureux.

-  8 F.M : Auriez-vous aimé naître ailleurs ?

M.E : Pourquoi aurais-je aimé naître ailleurs ? C’est ici que pour la première fois je pris forme, c’est ainsi et c’est bien. Plus mal lotie, c’est sûr, c’est pas difficile à imaginer. Mieux, je ne vois pas a priori. Je ne dis pas ça parce que je m’adore. Ce que je suis aujourd’hui, c’est parce que je suis née ici. Aimé être née ailleurs ? C’est-à-dire être quelqu’un d’autre ? On s’arrange avec sa vie, on sait bien que ce ne sera pas toujours du gâteau. On sait aussi mesurer la chance. Une fois qu’on a conscience de ça, on a envie d’aller au bout de soi, non ?

-  9 F.M : Et si je vous dis copyleft ?

M.E : En ce moment, le débat fait rage autour du droit d’auteur et des téléchargements musicaux.

L’œuvre d’art a cette singularité qu’elle appartient à un et à tous en même temps.

-  Je m’explique.

L’artiste, le créateur, son œuvre lui appartient de droit, cela est inaliénable et garanti par le code la propriété intellectuelle. Mais l’œuvre est un bien culturel qui appartient à tous et dont aucun ne devrait pouvoir être privé. C’est pour ça qu’il est difficile d’accepter que certaines personnes achètent un Van Gogh des millions d’euros pour le mettre dans leur salon, nous privant de cet éclat.

Les gens ont toujours échangé entre eux des biens culturels. On se prête des livres, on se copiait des cassettes, puis on s’est gravé des Cd.

Il y a 20 ans, personne n’aurait songer à traiter de voleurs ou de pirates ceux qui avaient ces pratiques, c’est-à-dire, déjà, à l’époque, l’immense majorité des gens.

Les nouvelles technologies permettent désormais un partage plus rapide d’un plus grand nombre de biens culturels, pas seulement musicaux. Les maisons de disques, certains artistes veulent nous faire gober que le téléchargement et l’échange de fichiers non payant menacent la création et le « métier » d’artiste.

Les artistes qui disent cela ont souvent la plus grosse part de la miette que les maisons de production veulent bien abandonner à l’artiste. Et certains peuvent être considérés comme riches, voire excessivement riches. Même si on ne peut pas dire qu’ils aient volés l’argent qu’ils ont.

Les maisons de disques qui défendent cette théorie pour justifier le prix qu’ils font payer pour un klik ont toujours, il est vrai, grandement participé à la découverte de nombreux talents et à la diversité musicale.

Depuis des années que la Star Academy nous "resuce" tout le répertoire de la Chanson Française, que la radio diffuse en permanence les mêmes chanteurs avec ou sans talent...

Quelqu’un qui copie Marc Lavoine n’a pas l’intention de le voler. Il n’en a pas non plus l’impression. Marc Lavoine (4) a tout fait le droit de dire qu’il est contre le fait qu’on le copie sans le rémunérer, qu’effectivement, à ce moment là, on le vole car son œuvre lui appartient.

Il a parfaitement le droit de ne pas vouloir la partager.

Mais pourtant, l’œuvre d’art a cette singularité qu’elle appartient à un et à tous en même temps. Parce que l’artiste n’est qu’un passeur, un relais, un kaléidoscope et que ce qu’il fait est pour le bien de tous.

Refuser de partager son œuvre, c’est comme si les laboratoires pharmaceutiques refusaient de donner des vaccins à des gens qui en ont besoin... (un ange passe).

Choisir une licence libre, copyleft, pour la diffusion de ses œuvres, c’est à l’inverse, les mettre librement à la disposition du plus grand nombre.

Toutes les licences autorisent un nombre de copie privée illimité, une diffusion libre tant qu’elle demeure non commerciale et rappellent l’obligation de citer l’auteur.

Lorsqu’on surfe sur le site de musique-libre.org (5) où des centaines d’artistes et de label ont choisi les licences libres, on y découvre de la diversité, des choses de qualités. Des artistes tout à fait passionnés, tout aussi désireux pour certains de pouvoir continuer le plus longtemps possible à faire de la musique. Et il y en des centaines et des centaines d’autres encore sur le web.

Pour ces gens là, comme pour moi, ce n’est pas le téléchargement libre de nos œuvres qui fait que l’on se serre la ceinture à la fin du mois. Au contraire, chaque klik sur un titre nous encourage et nous motive, nous fait réellement plaisir. Nous n’avons pas peur que quelqu’un s’empare de notre musique ou de nos textes et devienne richissime sur notre dos. Plus notre œuvre est diffusée et plus elle nous appartient. On ne tient pas compte des parts de marché, on est content quand on vend tout de même quelques Cds, quand on fait un concert, quand on s’exprime et nous invitons le plus de gens possibles à partager ces moments avec nous. J’espère au final que les internautes ne téléchargeront plus illégalement les chansons de monsieur Marc Lavoine, puisqu’il ne le souhaite pas, et qu’ils se mettront du coup en quête d’autres musiques qui n’attendent que leurs oreilles.

-  10 F.M : Racontez-moi un rêve qui vous a marqué à jamais ?

M.E : Il y en a plusieurs de récurrents. Il y a celui où je suis dans ma chambre. Et je me lève pour aller à la salle de bain. Je sais qu’il ne faut pas que j’y aille parce que je vais trouver un de mes oncles mort noyé dans la baignoire. Bien sûr, j’y vais quand même et bingo ! C’est plutôt un cauchemar !

-  11 F.M : Le livre de votre enfance ?

M.E : J’hésite entre « Oui Oui et la gomme magique », « Pif Gadget » ou « Strange ».

-  12 F.M : Le livre de votre chevet ?

M.E : « Dune » de Franck Herbert.

-  13 F.M : Le livre que vous aimeriez écrire ?

M.E : Je n’écris pas de livres. J’écris de la poésie. Je suis hélas bien incapable d’écrire un roman. J’aurais aimé avoir écrit « Cent ans de solitude » de Garcia Marquez.

-  14 F.M : Présentez-moi votre groupe musical ?

M.E : La nouvelle formation se cherche encore. Les contours ne sont pas encore très nets. Nous travaillons pour l’instant en total improvisation mais il est possible que cela évolue. Avec une grande tendance rock, nous essayons aussi de trouver des plages plus aériennes, plus épurées.

-  15 F.M : A quoi tient le fil qui vous relie ensemble ?

M.E : Dans un groupe, les choses doivent se faire avec amour, passion et une bonne envie de s’éclater ensemble.

-  16 F.M : Comment appréhendez-vous la mort ?

M.E : C’est la certitude qui parfois crée des angoisses, qui parfois donne du sens à tout,

-  (1)« Partant de là », textes Myriam Eckert ; Photos : Arlette Courayer. L’Invention du lecteur/Art & Arts Edit.

EXTRAIT

Là où nous allons, nous touchons du doigt le nerf de la vie et il vibre pour nous. Plaintif et joyeux, il demeure cette source où boire quand la soif nous brûle, où nous abriter du soleil aigu, où vaincre les ténèbres. Ici, nous pouvons nous délester sans crainte et laisser tout notre être s’écarteler au vent. Les muscles se retendent et la peau se recoud sans pâlir. Nous ramenons de ce lieu des mots et des notes, des images. Laissant fenêtre ouverte, voici, pour le bien de tous, le parfum délicat de l’humanité.

-  Editeur : « L’invention du lecteur » ART&ARTS EDIT.
-  Diffusion : Les belles lettres Paris

Arts & arts 15 rue Maubec 33 037 Bordeaux cedex

-  (2) elinca.org

-  (3)hacktivismes.org

-  (4) lestelechargements.com

-  (5) musique-libre.org



Publié le 3 mars 2006  par franca maï


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