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Youssouf Fofana : l’étrange défaite de l’humanisme par Olivier RAZEL

Catégorie faits divers
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Difficile de garder la tête froide face au meurtre atroce dont a été victime Ilan Halimi, au terme de trois semaines de calvaire. Difficile de ne pas frémir à l’évocation de ses derniers instants, des coups de couteau qu’il reçut, de la manière dont il fut aspergé de liquide inflammable, avant d’être transformé en torche vivante... Encore vivant, il fut alors emporté dans le coffre de sa voiture par Youssouf Fofana, et abandonné au bord de la route, près d’une gare de la banlieue parisienne.

L’enchaînement fatal a été à l’image de cet enlèvement absurde et raté, qui suivait, de source judiciaire rapportée par le journal français Libération, plusieurs tentatives d’extorsion de fonds visant des personnalités comme Jérôme Clément, président d’Arte, Rony Braumann, fondateur de Médecins sans Frontières, ou Joseph Cohen-Sabban, avocat pénaliste. Grâce à la chaîne d’information française i>télé, on entend maintenant de sa bouche que Youssouf Fofana avoue tout, sauf avoir "tué" Ilan, et qu’il ne voulait s’attaquer "qu’à des juifs" au motif "qu’ils ont de l’argent".

La bêtise au front de taureau, la bêtise qui répète et croit, la bêtise de la "bête immonde" qui ressurgit, qui méprise, ignore, bafoue l’humanité.

C’est à juste titre que plus de 100 000 personnes sont venues manifester à Paris contre un crime d’essence raciste, en l’occurrence antisémite. Que l’on ne s’y trompe pas : il ne s’agissait pas d’une manifestation solidaire de la communauté juive. Ceux qui marchaient à travers la capitale française voulaient d’abord et avant tout protester contre cette bêtise communautariste qui a entraîné la mort d’Ilan Halimi.

Un homme, qu’il soit noir, chinois, juif, arabe, protestant de Boston ou paysan d’Auvergne de pure ascendance arverne... Est un Homme. Et sa vie a exactement la même valeur, et sa souffrance est exactement aussi insupportable. Et toute blessure qui lui est infligée est portée à la face de l’humanité. Cette formidable leçon d’humanisme, contre tous les racismes, c’est la leçon de toutes les grandes religions monothéistes, c’est la leçon du Christ et du Samaritain. Les hommes sont égaux en dignité. Exactement égaux. Tous frères.

La montée des communautarismes, c’est la défaite de l’humanisme, c’est soudain l’incapacité de notre société à fonder des valeurs collectives autour du respect du prochain.

C’est un symbole ironique de voir la célérité avec laquelle la police ivoirienne, justement félicitée par Laurent Gbagbo, a réussi à arrêter ce criminel français qui avait cru trouver refuge à Abidjan, capitale d’un pays aujourd’hui déchiré par un conflit communautariste lui aussi, et marqué par le douloureux débat que l’on connaît autour de l’ivoirité.

Le crime de Youssouf Fofana, c’est avant tout celui-ci : avoir renié sa propre dignité d’homme en la refusant à celui qu’il avait enlevé, s’être placé de lui-même au ban de l’humanité, en ravalant celui qui était son semblable au rang de victime expiatoire, qui devait "payer" pour sa race, pour sa communauté...

Mais au-delà de Youssouf Fofana, jeune français noir né dans le douzième arrondissement de Paris, quatorze personnes sont déjà mises en examen, toute une bande a fomenté avec lui et accompagné ce crime. Est-ce à dire qu’il ne s’est pas trouvé un comparse pour s’émouvoir, un complice pour douter, pour refuser l’enchaînement fatal et l’horreur répétée ?

L’étrange défaite de l’humanisme, c’est en ce début de vingt-et-unième siècle le renoncement collectif de nos sociétés aux valeurs essentielles qui fondent tout le projet humain. C’est la timidité de nos intellectuels, incapables d’articuler avec force les interdits fondateurs sans lesquels il n’est plus de société humaine possible. Dans l’absurde et vaine quête de l’argent à laquelle nous convie la civilisation de la consommation effrénée, aucune barrière morale ne tient si elle se met en travers de la volonté d’appropriation et d’enrichissement. L’argent, référence ultime, qui fait perdre toute règle commune.

L’étrange défaite de l’humanisme, c’est donc le fruit amer de notre capitalisme sans projet collectif. Dans une économie mondialisée où le seul objectif donné à tous les individus tient en deux mots : "enrichissez-vous", quelle voix supérieure peut venir rappeler aux hommes qu’ils sont des hommes, et seulement des hommes ?

Et que rien ne vaut ni la souffrance, ni a fortiori la vie d’un homme...

C’est à chacun d’entre nous que cette tâche échoit : et tout particulièrement aux médias, qui sont la conscience collective de nos sociétés du spectacle. Cette responsabilité est la plus essentielle : faire entendre la voix de la raison contre la logique pulsionnelle de la bêtise et de l’obscurantisme, contre la bête immonde du racisme qui oppose les hommes aux hommes. Elle est petite et fragile, la raison, parce qu’elle est humaine... Mais puissante aussi, parce qu’humaine, justement ! Nous devons avoir la volonté de croire en l’homme, plutôt que de le rabaisser. Il faut qu’à nouveau nous ayons le courage de faire résonner la Raison, de la faire tonner ! La raison, indéracinable et indispensable ferment de l’humanisme.

source : Afrik.com



Publié le 3 mars 2006  par torpedo


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