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Mumia Abu-Jamal "J’ai besoin de vous !" propos recueillis par Emmanuel Maistre

Catégorie politique
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Le plus célèbre des condamnés à mort américains, citoyen d’honneur de la ville de Paris, nous livre, de sa cellule du couloir de la mort de la Prison de SCI-Greene en Pennsylvanie, un peu de son quotidien et beaucoup de son regard sur le monde. Vingt trois années d’enfermement n’ont pas entamé sa détermination à le changer. Entretien exclusif

Propos recueillis par Emmanuel Maistre

Traduction : Claude Guillaumaud-Pujol, Dany Khayat, Michel Thuriaux, Tim Broadbent.

-  ECPM : En France, vous êtes l’un des condamnés à mort américains les plus connus, une large part de l’opinion française suit votre affaire et ses rebondissements au fil des années. Pour nous, militants des droits de l’homme vous nous êtes devenus familiers, comme proche. Cela peut paraître incongru, mais j’ai envie de commencer cet entretien en vous posant cette simple question : comment allez vous Mumia Abbu Jamal ?

-  Mumia Abu-Jamal : Tout bien considéré, pas mal. Je m’occupe : travaux d’écriture, courrier, lecture...

-  ECPM : A quoi ressemblent vos journées ?

-  Mumia Abu-Jamal : Je me lève tôt (6 heures), je prends mon petit déjeuner et me rends dans la cour (en réalité la cage) pour quelques heures. Les activités quotidiennes constituent le coeur même de la prison ; je m’efforce de varier ces activités et de ne pas m’enfoncer dans la routine. J’ai toujours beaucoup à faire et il arrive que toutes les heures de la journée n’y suffisent pas. Je lis probablement beaucoup plus aujourd’hui qu’à l’époque où j’étais étudiant - j’en suis quasi-certain. En ce temps là, si je voyais un livre de 700 à 1000 pages, je poussais un gémissement ; cela ne m’arrive plus. Sinon, nos journées sont essentiellement rythmées par les repas. On déjeune vers 9h45 environ (c’est tôt !!!) et le dîner vient à 15h 45 ( !!!).

-  ECPM : Et votre cellule ?

-  Mumia Abu-Jamal : Les cellules sont dans l’ensemble petites, mais il est vrai que les cellules de la prison "générale" sont encombrées, avec deux occupants dans un espace prévu pour une seule personne. Ce n’est pas (encore) le cas pour les cellules du couloir de la mort.

-  ECPM : Beaucoup de condamnés à mort américains se plaignent d’une détérioration des conditions de détention ces deux dernières années, faites vous le même constat ?

-  Mumia Abu-Jamal : Je crois - d’après ce que j’ai vu et entendu - que les conditions en prison ont empiré ces derniers temps, elles se sont durcies. Parmi les nombreuses raisons possibles, on peut citer en particulier ce qu’on appelle l’Acte de réforme des contentieux en prison (Prison Litigation Reform Act, PLRA), qui a été mis en place sous la présidence de Clinton, ainsi que d’autres lois des Etats qui ont limité l’accès des détenu(e)s aux cours. Le plus scandaleux est que PLRA et ces autres lois sont fondés sur des mensonges. Au cours des années 90, les procureurs généraux de divers Etats ont entamé une campagne médiatique contre ce qu’ils appelaient les « réclamations idiotes » introduites par des détenus pour des raisons telles « Je n’ai pas reçu la commande de beurre de cacahuètes que j’avais demandée, et je considère donc avoir été lésé dans l’exercice du droit de ne pas être soumis à un traitement ‘inhabituel et cruel’ que me reconnaît le 8ème amendement. » Les médias américains ont mis en exergue ce type d’histoires, le plus souvent sans vérifier leurs sources, et les politiciens, sous la pression des médias, ont passé des lois visant à limiter l’accès aux cours et ont donné naissance au PLRA. En fait, un juge fédéral de New York a vérifié plusieurs de ces récits et a trouvé qu’ils méritaient souvent d’être approfondis et que bien souvent, les faits ne correspondaient pas du tout aux histoires colportées par la presse. Mais il était trop tard : la presse et les politiciens avaient déjà sévi. Par voie de conséquence, les prisons sont pires aujourd’hui qu’il y a 10 ans et le nombre de plaintes acceptées a chuté. Pensez-y ! Nous avons pu voir en Iraq la monstrueuse brutalité qui règne dans certaines prisons. Est-ce pure coïncidence si le pire des gardiens de prison du goulag de Bagdad est dans le civil un gardien de prison américain de Pennsylvanie, de SCI-Greene ? (prison où Mumia est enfermé, ndlr) La distance qui sépare les prisons américaines et Abu Ghraib se mesure en pouces, pas en milles.

-  ECPM : Comment expliquez-vous ce durcissement ?

-  Mumia Abu-Jamal : Je tiens vraiment les politiciens et l’ensemble de la presse pour responsables. Voyez vous, il y a bien des années, le psychologue Philip Zimbardo a divisé un groupe d’étudiants en deux : la moitié sont devenus des "détenus", l’autre des "gardiens". En quelques jours, voire en quelques heures, les "gardiens" ont formé des cliques brutales et sinistres à l’encontre des "détenus".

Le professeur Zimbardo était le "chef" de cette prison improvisée dans les caves d’un collège. Il s’agissait en quelque sorte de gosses qui jouaient des rôles, mais le jeu est vite devenu tellement réaliste que Zimbardo a dû mettre rapidement fin à l’expérience : il craignait que celle-ci n’entraînât des troubles graves et même chroniques sur le psychisme de ces étudiants !

S’il en est ainsi pour une expérience de cinq à sept jours, qu’en advient-il dans le monde réel ?

C’est Dostoïevski qui a écrit qu’une civilisation se reconnaît à la nature de ses prisons.

-  ECPM : Revenons à votre couloir de la mort, avez-vous des relations avec d’autres condamnés ?

-  Mumia Abu-Jamal : Les moyens de communication avec les gars autour de nous sont limités. Bien souvent on crie à travers les portes mais je trouve cela dégradant. Les prisons les plus modernes du pays sont conçues pour un maximum d’isolation, ce qui veut dire qu’un homme peut vivre dans la cellule d’à coté sans que son voisin puisse le voir pendant 6 mois (ou 6 ans !!) sauf à ce que les deux se retrouvent dans les salles de parloir. Il n’y a pratiquement pas d’occasion de dialoguer.

-  ECPM : Cela fait pour vous vingt trois ans d’incarcération. Comment supportez vous l’enfermement conjugué à l’injustice ? Qu’est ce qui vous fait tenir ?

-  Mumia Abu-Jamal : Je connais d’autres frères et sœurs, dont des membres de MOVE, qui ont été injustement emprisonnés plus longtemps que moi ! Je m’inspire donc de ces personnes. John Africa, le leader révolutionnaire de MOVE a dit : « Lorsque l’on s’est engagé à faire ce qui est bien, le pouvoir de la vertu ne trahit jamais ».

Lorsque je pense à la durée durant laquelle le peuple africain était injustement confiné dans la prison de l’esclavage, pendant des siècles, j’ai une petite idée de ce que peut être la force. Mes ancêtres étaient des hommes et des femmes forts. Concrètement au quotidien, en tant qu’écrivain j’écris et cela m’aide beaucoup à tenir. Je suis aussi un artiste, j’envoie donc des cartes à mes amis et à ma famille pour les occasions spéciales. J’aimerais répondre à tout le courrier que je reçois, mais je ne peux tout simplement pas. Je n’ai pas suffisamment d’enveloppes, encore moins de temps. Je fais du mieux que je peux et j’espère que les gens sont compréhensifs et me pardonnent.

-  ECPM : Vous êtes citoyen d’honneur de la ville de Paris, quelle importance y accordez-vous ?

-  Mumia Abu-Jamal : C’est un grand honneur. Je me souviens du jour où ma sœur me l’a annoncé. J’ai pensé « Wow ! Ca doit ressembler à ça d’être un ‘citoyen’, car je n’ai jamais eu le même sentiment même après 50 ans de vie aux Etats-Unis ! ».

Lorsque j’analyse cette vie, de mon enfance jusqu’à ce jour, je n’ai jamais eu le sentiment d’être un vrai ‘citoyen’ de mon pays natal. J’ai voté, bien entendu, j’ai payé mes impôts. Mais le gouvernement, pendant la plupart de mon existence était un adversaire qui tuait mes camarades politiques, qui tuait mon peuple par la vie dans les ghettos, par une mauvaise alimentation, des flics racistes, des juges racistes, une scolarité médiocre... Ça m’a pris 50 ans, et la vie dans le couloir de la mort, pour devenir enfin un citoyen - d’un autre pays ! Je remercie les habitants de Paris, et de la France, pour cet honneur.

-  ECPM : En France, le mouvement de soutien à votre libération est particulièrement dynamique et investi, comment l’expliquez-vous ?

-  Mumia Abu-Jamal : Je pense que la France, dans ce domaine, possède beaucoup d’avance sur son cousin américain. Je me demande souvent pourquoi il en est ainsi. Et je pense qu’au bout du compte, c’est la façon dont la France et les USA regardent leur fondation révolutionnaire et les principes exposés dans les articles de leur fondation. Lorsque la Constitution des Etats-Unis a été écrite, les noirs ont été implicitement exclus, et ce pendant plus de 100 ans. Lorsque les Américains pensent à la révolution, la Constitution, les Fondateurs, il y toujours des gens qui sont exclus. La Révolution, la Constitution, Georges Washington deviennent d’abord des fétiches, puis de la marchandise qui peut être vendue ou colportée pour gagner de l’argent, certainement pas des principes directeurs inviolables par des riches et puissants. Je pense qu’en France, la Déclaration des Droits de l’Homme et la Révolution qui l’a enfantée sont plus profondément ancrées dans les vies et dans l’esprit des gens. Voilà pourquoi la France est devenue l’asile des rebelles et l’Amérique, la maison de retraite des dictateurs.

-  Combien de gens qui fuient les dictateurs de l’Asie, de l’Afrique et d’ailleurs trouvent refuge en France ?

Lorsque les réfugiés haïtiens arrivent en Amérique, soit ils sont enfermés dans la Krome Detention Center à Miami ou renvoyés en Haïti (d’un côté, c’est mieux qu’autrefois où ils étaient emprisonnés à Guantanamo ! Mais ils les ont foutus dehors pour laisser la place aux Afghans, aux Saoudiens, Egyptiens...).

-  ECPM : De quoi avez vous besoin aujourd’hui ?

-  Mumia Abu-Jamal : J’ai besoin de monde pour organiser et construire un mouvement plus grand et plus fort. Un simple citoyen français peut parler à un autre citoyen et ainsi de suite. Ils peuvent devenir membres de nos comités de défense et construire le mouvement. S’ils deviennent assez puissants, ces mouvements peuvent amener le changement !

-  ECPM : Quel message souhaiteriez vous adresser aux abolitionnistes ?

-  Mumia Abu-Jamal : Merci de faire partie du mouvement abolitionniste. Votre travail est très important, non seulement pour moi, mais pour des milliers d’hommes et de femmes dans les couloirs de la mort à travers les Etats-Unis et partout dans le monde ! Merci mes amis ! Votre frère (en français dans le texte, ndltr).

-  abolition.fr

De : Mumia Abu-Jamal

Lire également :

-  Le monde diplomatique

-  source : Bellaciao



Publié le 16 mars 2006  par torpedo


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