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Charles Bukowski : métaphysique de la vermine

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Le mythe « Bukowski » a certainement pris naissance en France, le 22 septembre 1978, sur le plateau de l’émission littéraire la plus célèbre de l’époque : Apostrophes. Emission télévisée hebdomadaire présentée par Bernard Pivot. Sur le plateau, non loin de l’anar François Cavanna, un grand bonhomme d’une soixantaine d’années, qui a pris soin de se munir de sa propre boisson pour participer à l’émission. C’est du vin blanc.

-  La suite, faut-il vraiment la raconter ?

Il semblerait que « tout littéraire » qui se respecte la connaisse. Charles Bukowski la contera plus tard... vu de l’intérieur :

« Quand nous sommes arrivés, on m’a emmené dans la salle de maquillage et on s’est mis à m’appliquer de la poudre sur mon visage, ce qui était parfaitement inutile à cause de la graisse et des cicatrices qu’il y avait dessus. Puis Linda et moi nous sommes assis en attendant le début de l’émission. J’ai attaqué l’une des deux bouteilles qui m’attendaient là. Ha ! Ha ! Ha ! Je me fous toujours dans des situations pas possibles. Mais quelle coterie de snobs ! C’était vraiment trop pour moi. Vraiment trop de snobisme littéraire. Je ne supporte pas ça. J’aurais dû le savoir. J’avais pensé que la barrière des langues rendrait peut-être les choses plus faciles. Mais non, c’était tellement guindé. Les questions étaient littéraires, raffinées. Il n’y avait pas d’air, c’était irrespirable. Et vous ne pouviez ressentir aucune bonté, pas la moindre parcelle de bonté. Il y avait seulement des gens assis en rond en train de parler de leurs bouquins ! C’était horrible... Je suis devenu dingue. »

Charles Bukowski sera évacué par un Bernard Pivot qui lui conseille de prendre l’air, suite à une crise quasi-hystérique de la part de Cavanna qui lui crache : « Ta gueule, Bukowski ! ».

Mais à peine a-t-il quitté le plateau, que notre bon franchouillard de présentateur littéraire ne manque pas de faire la remarque suivante : « Mesdames, Messieurs, vous ne trouvez pas que l’Amérique est dans un piètre état ? »

Bref... véritable moment d’anthologie télévisuel.

Le lendemain même, l’affaire est relayée par toute la presse française : on se scandalise que Bukowski puisse boire un litre de vin blanc en direct ; qu’il effarouche la romancière Catherine Paysan, et insulte tout le monde. On en cause jusqu’à New York. Mais ça n’empêchera pas plusieurs écrivains, dont Philippe Sollers et Alphonse Boudard, de reconnaître le génie d’un homme moins grossier qu’il n’y parait.

La légende Bukowski est née...

La vie de Charles Bukowski est d’ailleurs, à l’image de cette affaire, devenue depuis, quasiment « culte ».

Né en 1920 à Andernach, en Allemagne, il prend le départ pour Los Angeles avec ses parents à l’âge de deux ans. Aux Etats-Unis, c’est la Grande Dépression, et le père de Charles Bukowski passe ses colères et ses frustrations sur son fils, affectionnant la pédagogie quasi-militaire du fouet. Charles Bukowski racontera cette enfance terrible et son adolescence solitaire, isolé par une acné qui le défigurera longtemps, dans un ouvrage plein d’humour intitulé Souvenirs d’un pas grand-chose1. Pour se sauver, Charles Bukowski plongera dans les livres et l’écriture, jusqu’à la rupture avec sa famille, et le meurtre de son père.

Une fois le gîte familial quitté, la vie de misère n’en est pas pour autant terminée pour Bukowski dit « Hank ». Poussé à survivre grâce à de petits boulots minables, allant d’appartements en appartements misérables, ce sont les cuites et les tentatives infructueuses pour se faire éditer2. A trente-cinq ans, sur les seuls conseils d’un médecin, il change radicalement de vie, prenant ainsi un « vrai » boulot : celui de postier. Il le racontera dans l’un de ses premiers romans du même nom. Cette période sera propice à l’écriture. Il se mettra d’ailleurs très sérieusement à écrire, et d’une manière quasi-frénétique : « C’était pourtant vrai, je n’avais pas encore commencé à écrire. J’ai commencé à 35 ans. Mais je savais faire la distinction entre un bon poème et un mauvais. Et je savais dire pourquoi. Et les hommes que je sache n’écrivent pas avec leur réputation, ils écrivent, la plupart d’entre eux, avec leur machine à écrire ! Chaque fois que tu t’assieds ta réputation est partie avec le soleil de la veille, tu redeviens un débutant. »

La suite sera le succès qui commence, non pas aux Etats-Unis comme on aurait pu l’imaginer, ― décidément, nul n’est prophète en son pays ! ―, mais en Europe, avec la traduction de ses Notes of a Dirty Old Man parue sous le titre français : Mémoires d’un vieux dégueulasse, dans la très confidentielle collection Speed 17 des Humanoïdes Associés. Ce sera également la sortie en France de ses Erections, ejaculations, exhibitions and general tales of ordinary madness publiés sous le titre français bien plus sobre : Contes de la Folie Ordinaire, en 1977 aux éditions Le Sagittaire, et porté à l’écran par Marco Ferreri.

De cette vie de débauche, de scandales, de baises et de gueules de bois, Charles Bukowski en a tiré une œuvre originale, somptueuse, magnifique, culte : de ses Mémoires d’un vieux dégueulasse, aux Contes de la Folie Ordinaire, en passant par Le Postier,

L’Amour est un chien de l’enfer, Women, Pulp, Factotum, Souvenirs d’un pas grand-chose, et tant d’autres...

Charles Bukowski demeure et demeurera, quoi qu’on dise un grand classique de la littérature américaine du 20ème siècle.

Certes ! Son style est cru et direct.

On est à plusieurs siècles du bon goût !

Certes, ce qui tombe de ses mains salies par le foutre, l’alcool, la drogue n’est pas des plus jolies : violence, misère, sentiments déviants, tout y passe, et nous avec ! La moulinette du cynisme est en marche, associée au vitriol ; elle nous dessert des histoires aussi infectes qu’authentiques.

Charles Bukowski a l’art et la manière de ne rien enjoliver, de ne rien dissimuler, un peu comme s’il souhaitait tourner nos yeux sur une réalité que nous refuserions de regarder en face, au prix de nous les crever ! Il choque.

On lui reproche son style, sa grossièreté, sa vulgarité.

Chaque soir, vers vingt-deux heures, il commence à boire, et se met à sa machine à écrire.

-  Et qu’écrit-il ? Sa propre vie... ses plans galères... ses relations houleuses et multiples avec toutes les gonzesses qu’il a rencontré durant ses soirées de déperdition ; avec celles qu’il a aimé, ou qui l’ont aimé jusqu’à lui faire une vie d’enfer...

Son roman Women regorge de toutes ces créatures « felliniennes » : que ce soit la très jalouse Lyda Vance, la capiteuse Mercedes, la très mère célibataire Dee Dee, la pauvre camée Joanna, ou l’incendiaire Texanne Katherine, l’écrivain alcoolique Henry Chinaski, l’alter ego de Charles Bukowski n’en finit pas de voir défiler ces cœurs égarés, ces vies laminées, ces femmes aussi désirables que « paumées ».

L’ivresse, la débauche sexuelle, la poésie, les mots pour le dire, le mal vivre... tout semble ramener Charles Bukowski à dresser une métaphysique de la vermine.

On a l’impression de voir défiler là, toute la canaille qui crèche à Los Angeles. Toute une bande d’individus vils, nuisibles, néfastes. Ce vieux dégueulasse, alcoolique au dernier degré, et grand amateur de femmes, ne cachent pas une seule de ses relations. Généreux en détails, nous le suivons dans son errance sexuelle, sentimentale et poétique à travers plusieurs périodes de galères, de tendresse et d’infinis. Car ça peut être cela aussi Bukowski : la tendresse charnelle, la volupté et l’amour. Un cœur qui saigne dans la détresse et la crudité d’un quotidien qui ne connaît que la galère. C’est le prix à payer lorsqu’on veut donner le change à la société où règnent seulement contraintes et artifices.

Agir et réagir contre les hommes : s’opposer à cet élan de domination qui les asservit.

Charles Bukowski vit à l’instar de Diogène le cynique en son temps. Comme les vrais cyniques, Charles Bukowski est un destructeur. Il brise les valeurs sociales, tout en se fabriquant ses propres lois comme un révolté.

Jadis du haut de son légendaire tonneau, Diogène dénonçait : la domination exercée par le plaisir sur les hommes ; le travail ; les revers ; la souffrance. Bref, tout ce qui compose de près ou de loin chaque vie humaine. Le bonheur selon Diogène n’était donc pas dans le plaisir, insatiable par définition, dans les rapports sociaux qui passent par le travail ou les échanges, mais dans ce qui le contrarie : l’autarcie, donc le fait de se suffire à soi-même.

Bukowski, l’homme des instants de détresse, des moments de vraie lumière accepte la crudité du quotidien, lui rend le change par la crudité de son langage et ne cherche même plus à sauver les apparences.

D’ailleurs, il ne s’en cache pas, écrivant dans son roman Women : « Tous les mauvais trips m’attiraient : j’aimais boire, j’étais paresseux, je ne défendais aucun dieu, aucune opinion politique, aucune idée, aucun idéal. J’étais installé dans le néant, dans l’inexistence et je l’acceptais. Tout cela ne faisait pas de moi une personne intéressante ; mais je ne voulais pas être intéressant, c’était trop difficile. La seule chose que je désirais vraiment, c’était un espace doux et nébuleux pour vivre, et qu’on me fiche la paix. D’un autre côté, quand je me soûlais, je hurlais, je devenais fou furieux, je perdais la tête. Les deux types de comportements s’accordaient mal. Je m’en moquais. »

La norme, voilà bien ce qui l’effrayait.

La norme est triste. La norme, c’était pour lui la vie ordinaire et déprimante de l’univers familiale, des relations sociales : trouver un travail, même le plus stupide qui soit, trouver une femme et lui faire des gosses. Bâtir son avenir !

En 1994, Bukowski tire sa révérence.

Ce ne sera d’ailleurs qu’après sa disparition, que des articles, des essais, et des livres commenceront à s’intéresser à ce phénomène littéraire. Depuis, les oeuvres de l’auteur apparurent dans les anthologies et on l’enseigne aujourd’hui à l’université. Mais peu importe ! Bukowski, du temps où les critiques, les professeurs et les éditeurs reconnus refusèrent de le consacrer, ne pouvant le prendre vraiment au sérieux, était déjà l’écrivain « culte » d’une foule de lecteurs.

Comme si le grand public était plus doué pour reconnaître un authentique écrivain, que ne le sont les universitaires, les critiques et les éditeurs... Brutaux et justes, ses textes expliquent l’effondrement de la culture ; l’éclatement de nos repères ; notre absence d’implication.

Le 20ème siècle a été et restera le siècle de la décadence, de la destruction ; de la mort de masse. Lui, Bukowski, en secoue le sac afin d’en sonder la folie. A nous de faire le tri ! A nous de faire notre mea culpa, si ça nous est encore possible. Puis de continuer...

Le style de Charles Bukowski est très imposant. Il a la force d’un Céline. La verve d’un Bloy. Le talent d’un Miller. Son écriture n’est pas académique !

Au diable les conventions et les modèles littéraires en cours.

Au diable les salons littéraires. Le gratin des « lettreux » d’opérette sans génie : « Les écrivains posent un problème. Si ce qu’un écrivain écrit est publié et se vend comme des petits pains, l’écrivain se dit qu’il est génial. Si ce qu’un écrivain écrit est publié et se vend moyennement, l’écrivain se dit qu’il est génial. Si ce qu’un écrivain écrit n’est jamais publié et qu’il n’a pas assez d’argent pour s’éditer à compte d’auteur, alors il se dit qu’il est vraiment génial. En fait, la vérité c’est qu’il y a très peu de génies. Les génies n’existent quasiment pas, il reste invisible. Mais vous pouvez être assuré que les pires gratte-papier ont une confiance inébranlable en eux-mêmes. Bref, les écrivains sont une race à éviter... »

Cet extrait de Women prouve à quel point, Charles Bukowski se faisait peu d’illusions sur la question du « gratin » littéraire.

Il faut dire que Bukowski vient de loin. Au début de sa carrière, il n’a que l’auto-publication ou les magazines à tirages confidentiels comme seuls débouchés. Il lui faudra des années de travail et de galères avant de naître au grand jour, et d’imposer un style hors normes ; hors du commun. C’est vrai que Charles Bukowski manie l’art, la manière et l’humour (l’humour, le plus grand pêché de la littérature « bien-pensante » !) pour sonder les âmes, les psychés, les folies contemporaines.

Celles de la civilisation occidentale, grande civilisation de névrosés, civilisation de la haine, du ressentiment, du grand Satan : celui de la consommation !

Et Dieu sait qu’en matière de consommation, Charles "Chinaski" Bukowski n’a pas son pareil ! Ses deux aliénations furent définitivement : l’alcool et les femmes !

Certes. Bukowski n’est pas l’écrivain le plus lubrique ou le plus salace de tous les Etats-Unis.

La Beat Generation (à laquelle Charles Bukowski fut rattaché) révéla des plumes sulfureuses comme celles de Jack Kerouac, William S. Burroughs, Henry Miller entre autres : c’était une génération « cassée », « foutue », « à bout de souffle » qui traitait de la bourlingue, de l’alcool, de la drogue, des femmes, du sexe...

Mais Charles Bukowski, dans une simplicité sans pareille, écrit comme personne ; pas même Henry Miller ne parle ainsi de la baise avec autant de proximité ; ni Jack Kerouac, ni John Fante ne parlent des grandes villes, ou de la galère, des petits boulots ou des canettes de bière comme le fait Bukowski.

Son écriture est dérangeante. Parce qu’il n’use pas d’une écriture blanche !

C’est d’ailleurs le moins que l’on puisse dire ! Sa capacité et sa volonté à aborder le réel tel qu’il est, sans recul, sans détours en pousse plus d’un à tout bonnement jeter l’éponge ou à hurler au « crime littéraire ». Bukowski n’avait pas non plus une gueule d’amour.

Non ! C’était plutôt le contraire.

Un type d’une grande laideur : « Je dis aux femmes que mon visage, c’est mon expérience, et que mes mains sont mon âme, n’importe quoi pour qu’elles baissent leur culotte ».

La formule est à l’image de celui qui l’emploi : son visage est mangé par l’alcool. Une maladie de sang a laissé des traces de brûlure sur ses pommettes. Et si on l’écoute, Charles Bukowski semble accepter son sort avec un humour grinçant.

Mais c’est bien l’erreur à ne pas commettre : à plusieurs reprises, il crie sa haine, son dégoût pour sa vie, pour ce qu’il endure. « Ce ne sont pas les grands événements qui envoient un homme à l’asile. La mort, il y est préparé, tout comme le meurtre, l’inceste, le vol, le feu, l’inondation. Non, c’est la succession continuelle des petites tragédies », dit-il.

-  Dans combien de livres a-t-il écrit que vivre tel qu’il a vécu demande une endurance que peu de bonhommes pourraient supporter ?

Bukowski a couché toutes ces années de vaches maigres, « hungry years », sur le papier, les rendant, par l’écriture, exceptionnellement riches et intéressantes, mettant ainsi sur pied une œuvre immense ; quelques « perles » indiscutables à l’attention de tous. Car voilà bien le drame : son oeuvre nous regarde ! Elle est notre miroir. Nous pouvons tous nous y surprendre. Quoi qu’on dise !

Et c’est probablement là toute sa force...

-  Cet article est paru pour la première fois dans La Presse Littéraire n°2 du mois de Janvier 2006.



Publié le 31 mars 2006  par Marc Alpozzo


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