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Fabienne Brutus, la pasionaria de l’ANPE

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Le vrai nom de Fabienne Brutus est Fabienne Brutus. Ce n’est pas un pseudonyme, comme pourraient le laisser penser les banderilles que cette jeune femme de 31 ans vient planter dans le dos de son employeur, l’ANPE.

L’illustre Agence nationale pour l’emploi a déjà subi sur sa droite, jeudi 23 mars, un rapport sévère de la Cour des comptes.

Une semaine plus tard, la voilà attaquée sur sa gauche par l’une de ses propres conseillères aux airs de fillette sagement insolente, qui dégaine ce pamphlet culotté : Chômage, des secrets bien gardés. Où elle épingle gabegie, chiffres faussés, radiations abusives, paperasserie inefficace, argent public gaspillé.

Il n’y avait qu’à pas énerver Fabienne Brutus.

Ce qu’elle n’a pas supporté, c’est d’entendre à l’automne 2005 l’annonce triomphante de la baisse du chômage en France. Tout ce qu’elle constatait depuis le siège de son agence, dans l’Aude, venait le démentir. Tout ce qu’elle observait sur le déplacement subtil des chômeurs d’une "catégorie" à l’autre pour le besoin de les faire disparaître des statistiques concourait à l’indigner. Alors, ne sachant pas à qui le dire, elle a appelé à tout hasard le répondeur téléphonique de "Là-bas si j’y suis", l’émission de Daniel Mermet sur France Inter. Celui-ci a aussitôt passé un appel à l’antenne pour retrouver cette employée en colère et lui tendre le micro. Fabienne a fait un tabac. Des télévisions ont suivi. Un éditeur lui a commandé un livre. Fabienne Brutus l’a écrit en deux mois et demi. Un coup de gueule dans un style étonnamment maîtrisé. Qui ne doit rien, assure-t-elle, au fait qu’elle est membre d’Attac et du syndicat SUD.

La voilà à Paris avec son aplomb, son bagout incroyable, son petit minois malicieux auquel il ne manque que les couettes.

Elle a grandi à Roubaix, d’abord "dans un petit quartier tranquille" puis, à la suite d’un revers de fortune de son père, dans une cité HLM. Ses parents, catholiques, l’ont élevée dans le respect des autres et de l’égalité. Des principes difficiles à prôner dans une cité où l’on vous cambriole trois fois par semaine. Fabienne ne supportait plus de côtoyer la misère "sans avoir aucun levier à activer pour que ça bouge". A 24 ans, déjà mère et divorcée, munie d’une maîtrise d’information et communication d’entreprise, elle part s’installer avec son jeune fils à Limoux, dans l’Aude.

Elle travaille dans une structure culturelle en emploi-jeune puis se retrouve au chômage. Pendant plus d’un an, elle fréquente l’ANPE de ce côté-là du guichet. Ne trouve pas d’emploi. Demande une formation en informatique, ne l’obtient pas. Repère sur Internet une annonce "Recrutons conseiller ANPE", décide de tenter le concours d’entrée, un peu par jeu. Et le réussit.

"Je m’étais fait une idée des dysfonctionnements de l’ANPE, mais j’étais loin d’imaginer l’ampleur des dégâts, raconte-t-elle. En arrivant, je me suis dit : je vais changer les choses, proposer des formations. Mais il n’y a rien de proposable. Sauf pour les métiers "en tension" (pour lesquels les offres sont nombreuses), l’Assedic ne paye pas de formation. On ne peut pas faire notre métier correctement. Nous sommes 23 000 agents pour accompagner 4 millions de chômeurs."

Le dénombrement des chômeurs est le point de départ du livre.

Les chiffres sont publics, mais le Bureau international du travail définit le chômage en retenant la seule "catégorie 1". Définition : "personne sans emploi, immédiatement disponible, recherchant CDI à temps plein". Ne sont pas comptabilisées dans le chiffre final les sept autres catégories (personnes non disponibles immédiatement parce qu’en formation, personnes recherchant CDD ou CDI à temps partiel, etc.).

"L’obtention de n’importe quel contrat précaire, occupation momentanée, stage de formation, fait évidemment glisser vers une catégorie "off"."

A l’automne 2005 étaient ainsi déclarés en France 2 millions et demi de chômeurs, et l’on se félicitait d’être passé sous la barre psychologique des 10 % de la population active.

Or, toutes catégories confondues, ils étaient un peu plus de 4 millions inscrits à l’ANPE à la même époque : soit 15 % de la population active.

S’y ajoutent les jeunes non indemnisés, les vieux dispensés de recherche d’emploi, les RMistes non inscrits ou encore ceux qui, par lassitude, abandonnent le pointage : un bon million de personnes en plus, selon Fabienne Brutus. Total estimé : 5 millions de chômeurs en France. 19 % de la population active...

-  La mission de l’ANPE est de favoriser la rencontre entre l’offre et la demande.

Pour Fabienne Brutus, l’Agence, placée sous la tutelle du ministère de l’emploi, n’est plus en mesure de la satisfaire. La conseillère rejoint en partie l’analyse présentée dans le rapport de la Cour des comptes : "organisation inadaptée", "complexité des parcours", accompagnement insatisfaisant.

Sans se reconnaître dans "les conclusions libérales" des magistrats. Elle croit encore dans la vertu d’un service public à même de "sauvegarder un minimum d’écoute dans le traitement du chômage".

Elle aime son métier de conseillère, dit-elle, et souhaite que l’Etat lui donne les moyens de l’exercer plutôt que de sous-traiter l’accompagnement des chômeurs à des cabinets privés. Elle voudrait qu’un conseiller puisse laisser le temps à un demandeur d’emploi de trouver le métier qui correspond à son projet, à sa qualification et à son salaire, plutôt que de radier un informaticien qui refuserait de se réorienter vers le bâtiment.

Elle déplore que le "suivi mensuel personnalisé" de chaque chômeur se traduise par des entretiens téléphoniques, ou groupés à 50 personnes : "C’est mené n’importe comment !" Conclusion : "Une véritable révolution dans le traitement du chômage est en train de s’opérer. Les consignes sont claires : l’ANPE doit recaser, coûte que coûte. Qu’importe si les emplois sont précaires, voire fictifs. On est dans une logique d’abattage pour mettre de bons chiffres dans des cases."

En librairie depuis le 30 mars, le livre allume la polémique.

Fabienne Brutus reçoit des messages de soutien de conseillers d’agences qui la félicitent pour son "exactitude" et son "courage".

La direction de l’ANPE laisse s’exprimer d’autres conseillers "offensés" qui rappellent que leur quotidien ne consiste pas à manier les chiffres, mais à proposer des plans d’action aux demandeurs d’emploi. Fabienne Brutus regarde bouger le cocotier, la frimousse discrètement victorieuse.

Toujours à son poste, jusqu’à nouvel ordre.

A écouter :
-  Là-bas si j’y suis

Livre (JPEG)

Chômage, des secrets bien gardés La vérité sur l’ANPE Fabienne Brutus Editeur : Jean-Claude Gawsewitch ISBN : 2.35013.051.7 271 pages - Parution : 03/2006

sources :
-  Le Monde
-  Bellaciao



Publié le 4 avril 2006  par torpedo


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