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Et il faisait soleil demain ! Troisième partie

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(JPEG) La misère, à défaut d’éblouir, force à grandir vite, ou à rester blotti contre le sein de l’autorité.

Au choix : l’émancipation ou la police.

Ca forme des êtres de caractère, ou des petits hommes. Il n’y a pas d’entre deux.

J’ai fait le choix de grandir vite. Plus vite que je ne l’aurais espéré lorsque l’âge m’autorisait la réflexion, mais non la disparition. C’est pourquoi, j’ai dû patienter. J’en ai découvert la faculté étrange de vieillir plus vite que l’âge ingrat, défini par les censeurs, ne le permettait.

Jouer au sexe interdit marque les esprits plus sûrement qu’un cour de sexologie. Parcours inévitable d’un destin ordinaire, c’est par le sexe mâle que j’ai commencé à me distraire d’une vie qui ne tenait déjà plus toutes ses promesses, à l’âge où le bas ventre se manifeste sans aucun équivoque, dans une époque où le sexe était tout autant interdit que plus tard, lorsque les temps ont porté sa libération au sommet des illusions.

Etre né sous le signe du paradoxe n’engage pas à réussir ses ambitions, mais oblige à en comprendre le sens, ou à disparaître définitivement dans la servitude involontaire, mais ordonnée du salariat. Extravagante époque, qui voit s’afficher des hommes privés d’idées généreuses, sollicités partout pour leurs forces, et disqualifiés dès lors qu’on évoque la possibilité d’une entente cordiale au cœur de notre espèce.

L’amertume me console, en me disant que je suis né pour une autre vie ; une vie qui gronde comme le tonnerre, et qu’on ne voit pas. Une vie souterraine, en bordure d’un torrent qui fait de la déréliction sa raison d’être, parce qu’il n’y a aucune aspérité possible sur laquelle s’accrocher, sans qu’un chantage ne vienne en négocier la durée.

La vie est une donnée. Elle est là. Sans raison condamnable. Sans cause blâmable. Sans excuse coupable. Mais, aux effets vertigineux.

On ne demande pas la vie.

Etre né quelque part, et n’avoir pour tout bagage que la réalité de sa propre absence, que son unique décor, et en faire un projet que la hardiesse de la jeunesse se doit de transformer en destin, ou s’épuiser dans les décombres miséreuses de la vie ouvrière...

Colère ou consentement, tel est le grand jeu.

C’est à Montparnasse que j’ai, sans regret, troqué le programme qui m’était réservé, parce qu’établi pour toujours comme quelque chose d’immuable, malvenu d’être écarté, contre une vie dispendieuse de désir. M’éloigner à jamais des impasses laborieuses que mes congénères feignent d’admirer. Programme fait de labeur et de sottes opinions qu’il m’a fallu nier sans me renier, pour une révolte sincère malgré l’entreprise douloureuse de ses innombrables échecs.

Etre né gueux n’est une fatalité que pour le résigné. A l’autre, appartient l’affrontement.

Aussi, m’a-t-il fallu apprendre à me déméfier de tout le monde, tant les rues sentaient la paranoïa et l’hystérie, l’humidité de l’urine et de la sueur. Lot commun qui s’affiche sur les gueules au teint rouge pinard des soirs d’usine...

Petits mensonges, et petites arnaques rivalisaient de mesquinerie. Seule la saleté policière n’y trouvait pas son office. L’odeur javellisée de cette racaille, trahissait son comportement infâme au relent despotique, indigne et même assassin. Seule la misère du misérable justifie qu’il implore la protection de cette névrose caractérielle autoritaire.

A ceux qui l’ignorent, il est bon de préciser que la flicaille, ça ne s’améliore pas, ça se perfectionne. De criminel, ça devient vite assassin, pour des petits riens. Et les filous et les voleurs, après avoir été tirés comme de vulgaires lapins, se retrouvent en voie de disparition, comme une espèce vivante dont il ne reste qu’un sigle pour matérialiser la présence. Entre temps, la came est devenue de la lessive bon marché.

La police est le premier obstacle qui se dresse devant son chemin lorsque, arrivé à l’âge de comprendre que la vertu est la cendre qui éteint les passions, le désir de se brûler au monde interdit donne un sens à un monde si manifestement voué à l’obéissance des lois et au sacrifice laborieux que le rôle de parent oblige à tenir. La vie saisie au vif d’un labeur, reste inconvenante.

J’ai préféré passer en dessous, et refaire surface dans l’océan de la misère et des petites compromissions qui la maintiennent en apnée ; tout juste de quoi vivre pour ne pas crever. Piètre consolation que réserve ce monde de fous à ceux qui veulent s’en évader. Troquer cette misère aux perles en plastique pour le raisonnement fécond du refus. Je surnage dans ces eaux troubles, aux mensonges pisseux, entre deux boites de conserves et trois casseroles rouillées.

La police est la première vérité qu’il m’a fallu briser.

Vivre à l’ombre d’une police, ce n’est pas vivre ; c’est n’être que de la crainte, de la peur, de l’inquiétude plus près de la démence que du besoin de se protéger ; de l’insobriété paranoïaque. Etre libre, c’est avoir la force de combattre, non de s’agenouiller devant l’autorité comme les grenouilles de bénitier devant une croix de bois. La police est la cuirasse caractérielle de la société, un carcan fait de mille lanières gluantes. C’est fait pour durcir le ton et grimacer les traits, mais non pour exalter la beauté parfumée du bas ventre. La police est la version castratrice de la matrice humaine, pleine d’aversion pour tout ce que le corps possède d’humide, d’érectile, de suave...

L’uniforme oblige à se dérober. Se faufiler entre l’obligation de paraître pour ce que l’on n’est pas, afin de vivre clandestinement ses penchants les plus personnels sans devoir se justifier.

Dans le monde de l’autorité, l’hypocrisie est une vertu, et la bravoure, un suicide.

Derrière la docilité affichée, se cache le vrai monde de la vie, celui que se forgent les esprits libres. Un monde qui se glisse charnellement contre les chairs du plaisir, entre l’odeur suave des sexes et la caresse délicate d’une aiguille. Se laisser pénétrer chaudement le sang... liquide séminal au contenu narcotique... Descendre dans les bas-fonds de son être, et y assouvir sa jouissance... Nul ne peut y rentrer s’il n’y est invité, car nul ne peut le savoir s’il n’y est pas affranchi par une confidence discrète et sérieuse.

-  Comment savoir les contours enluminés derrière des alcôves ?...

Il faut, pour cela, oser franchir le seuil, non dans l’intention de nuire, car alors la porte se refermerait aussitôt sur le malheureux que sa conduite inconsciente aurait égarée, et l’asphyxierait sous le poids de ses convictions.

Franchir le seuil, à ceux là seulement épris de liberté. C’est excessif.

Le sentiment de liberté est, par nature, excessif à celui que l’habitude a programmé dans la répétition de gestes qui ont finit de se dissoudre dans la stérilité de leur infernale circularité.

Exhiber son temps de captivité comme un diplôme censé ouvrir les portes de l’avenir ne suffit pas. Ce n’est pas à l’âge de la soumission qu’on peut reconnaître un aficionado, mais à la force de ses convictions. On peut tourner dans l’arène un nombre de fois impressionnant, et rester lâche. Les natures faibles ne peuvent prendre les vitamines qui les renforceraient sans risquer de s’empoisonner.

L’esclave ne l’est pas tant par son maître que par ses craintes.

Les matins répétitifs s’ouvrent sur la peau terne du jour.

Chaque matin. Le sentiment hideux de mourir un peu plus que la veille m’étreint la gorge. Chaque matin, devant mon miroir, ma peau s’éteint un peu plus que la veille. Chaque matin, devant mon miroir, ma peau se fait pli, mes ongles se font griffes, mon cœur se fait pierre. C’est un miroir affreux, qui me renvoie l’image déformée de mon teint blême d’avoir trop peu dormi, malgré le ventilateur qui aspirait mes poumons. Alors, je me saisis d’un morceau de métal tranchant pour essayer d’ouvrir mes yeux sur ma destinée. Faire en sorte de la stopper net. Mais, c’est un jet rouge, continu et puissant qui s’expulse de la saignée. Le sang s’écoule le long du miroir, et finit sa course dans un goutte à goutte pisseux, au fond de l’évier. Le sang de mon image rougit mon miroir brisé.

Il me plait, parfois d’imaginer que j’empeste la moisissure.

Et il faisait soleil demain
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Publié le 5 avril 2006  par Gilles Delcuse


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