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Linux : Interview de Gaël Duval par Biblio pour Framasoft

Catégorie logiciels
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D’après Wikipédia du 4 avril : « Diplômé d’un DESS d’informatique réseaux et applications documentaires de l’Université de Caen Basse-Normandie, Gaël Duval est un pionnier de Linux en France. Fondateur de la distribution Mandrake Linux en 1998, à l’âge de 25 ans, il a créé cette distribution comme étant centrée sur la facilité d’utilisation pour le grand public. À l’origine une Red Hat dotée du naissant KDE, elle a évolué pour prendre son propre chemin, intégrant également GNOME. Il est également co-fondateur de Mandrakesoft, société développant Mandrake Linux, devenue Mandriva en 2005 suite au rachat de Conectiva et au litige qui opposait la société aux américains Hearst Publications et King Features Syndicate au sujet du personnage de bande dessinée Mandrake le magicien, ainsi que de Cosmosonic, société d’édition musicale en 2002. En mars 2006, Gaël Duval est licencié par François Bancilhon, directeur général de Mandriva. Il se consacre désormais à un nouveau projet, Ulteo (initialement refusé par Mandriva). »

Une fois l’émotion de son licenciement retombée, il nous a semblé intéressant d’avoir le point de vue général d’une figure emblématique du logiciel libre francophone qui n’hésite pas à affirmer que "le monde du logiciel propriétaire a été une parenthèse dans l’histoire".

Une interview par courrier électronique réalisée le 3 et 4 avril 2006 par Biblio pour Framasoft.

Illustration de François Schnell sous Creative Commons BY.

I. Mandriva

-  Framasoft : Bonjour Gaël Duval. Vous êtes le créateur de Mandrake Linux, désormais Mandriva Linux, et co-fondateur de Mandriva (ex-Mandrakesoft). Votre licenciement a provoqué un certain émoi dans la communauté du logiciel libre : quelles sont les motivations d’une telle éviction ?

-  Gaël Duval : Economiques m’a t-on dit. Il est vrai que les derniers résultats de Mandriva n’étaient pas bons et que ça a permis de faire un plan de licenciement. Mais quelque chose me dit qu’il y a peut-être eues d’autres raisons à mon éviction. Je ne les connais pas précisemment.

-  Vous aviez eu le rôle de directeur de la communication, puis de chargé des relations avec la communauté. Quel bilan faîtes-vous de vos activités à ces postes ?

-  Concernant le communication j’ai beaucoup appris, en particulier à faire parler de la marque et de ses produits avec un budget quasi-nul. C’est à dire en m’appuyant en grande partie sur Internet et la communauté Linux pour relayer les informations. Evidemment, ça pousse à faire très attention à ce qu’on dit et à fournir des informations de qualité autant que possible. D’un autre coté il y a un coté nécessairement "langue de bois" qui m’a un peu gêné dans cette tâche. Mais quand c’était possible j’essayais plutôt de proposer davantage de transparence et de franchise.

Concernant mon tout nouvellement créé poste de "directeur communauté" Linux, son existence fut tellement brève que je n’ai pas vraiment de bilan à en tirer, car c’était une approche dont on ne pouvait récolter les fruits qu’à moyen terme. Je ne sais même pas si le e-mag - pourtant très apprécié - que j’ai créé à cette occasion survivra. II. Ulteo

-  Ulteo est votre nouveau projet qui, je cite le site web, "est un nouveau concept d’un système d’exploitation open source facile à utiliser, qui devrait changer la manière dont les gens utilisent les ordinateurs". Quelles en seront les principales caractéristiques ?

-  C’est un peu tôt pour donner des détails, car rien n’est encore prêt ! Pour donner une petite idée il s’agit d’un produit gratuit et libre OS + applications simple à mettre en oeuvre. Si une entreprise se crée sur la base de ce projet, y sera associé un business-model qui collera aux exigences et aux idéaux de la communauté Linux. Je souhaite me démarquer totalement des approches "propriétarisantes" que les éditeurs essayent d’appliquer depuis des années aux logiciels libres. Ca ne fonctionne pas, ou mal. Et j’ai toujours été sidéré par le manque d’imagination de beaucoup d’entreprises du monde du libre dans ce domaine.

Maintenant que je suis libre de faire ce que je souhaite, c’est le moment d’essayer de faire avancer les choses.

-  Serait-ce une nouvelle distribution GNU/Linux, et quels sont vos choix en termes de logiciels ?

-  L’idée n’est pas de re-développer une distribution Linux de A à Z mais plutôt de se baser autant que possible sur de l’existant. A terme, on verra. Mais Ulteo est davantage qu’un produit, c’est une approche différente. Au service de l’utilisateur final.

-  Projetez-vous d’utiliser les concepts et les connaissances liées à Mandriva Linux pour Ulteo ?

-  Je suis en train de travailler sur le maquettage et je pense que oui, il y a certaines choses que j’ai influencé dans Mandriva Linux qui se retrouveront dans Ulteo. Et l’expérience Mandrake/Mandriva a fait murir dans mon esprit certaines idées et approches qui n’ont pas ou peu été explorées.

-  La description faite sur le site web d’Ulteo semble prometteuse, et vous venez de lancer le site web d’une communauté. N’est-ce pas un peu prématuré ?

-  En fait pour vous dire la vérité, je n’ai pas passé une seconde à lancer le site communautaire d’Ulteo ! Il s’est lancé tout seul et j’en suis très content. Un embryon de communauté est déjà en train de se créer, c’est peut-être un peu tôt, mais c’est intéressant. III. Les modèles de développement

-  Red Hat et SuSE ont opté pour un nouveau modèle de développement de> leurs distributions commerciales, qui ont désormais pour base une version entièrement libre, développée par la communauté. Que pensez-vous de ce modèle ?

-  Je pense que c’est ce que j’ai souhaité faire à Mandriva plusieurs fois depuis 2000 - via une fondation - et que ça n’a jamais été possible. D’un autre coté, la base elle-même de la distribution Mandriva reste entièrement libre et en développement semi-ouvert via Cooker.

Cela montre en tous cas les prises de consciences qui se font dans le domaine : SuSE, après des années de "lockage" propriétaire qui lui ont été amèrement repprochées, poursuit maintenant une politique totalement opposée. Et le succès actuel d’Ubuntu montre bien l’importance de la communauté Linux et du respect des principes du libre.

-  Souhaitez-vous une participation de la communauté au développement d’Ulteo, et si oui, dans quelle mesure ?

-  La plus large possible dès qu’un premier produit sera dispo. Pour le tout début je souhaite que le concept corresponde totalement à ce que j’ai en tête afin de donner une impulsion clairement orientée. C’est pour cela que je bricole dans mon coin, presque tout seul. Pour la suite, que la communauté s’empare du projet, si ça lui plait. IV. La cohabitation du libre et du propriétaire

-  Il est aujourd’hui possible, au prix de quelques sacrifices, d’utiliser un système entièrement libre. Néanmoins, de nombreux composants non-libres (Flash notamment) sont aujourd’hui nécessaires pour exploiter son matériel ou naviguer sur le Web. Pensez-vous qu’il soit possible et nécessaire de développer des alternatives libres ?

-  Nécessaire oui, absolument ! Une autre approche c’est de convaincre les éditeurs de logiciels propriétaires à passer au libre. J’ai participé à ce genre de lobbying envers Troll Tech il y a quelques années (pour faire passer Qt en GPL) et plus tard, le PDG de Troll Tech m’a dit que ça avait été une décision très prolifique, même au niveau de ses affaires.

Je pense qu’actuellement, il faut que toute la communauté du libre prenne bien conscience que le monde propriétaire, ce n’est pas seulement Microsoft, même s’ils en sont l’emblème.

Il y a donc beaucoup de travail pour convaincre tous les éditeurs de softs propriétaires que le libre et les formats ouverts c’est beaucoup mieux. Ils doivent prendre conscience que s’ils n’y passent pas ils verront un jour ou l’autre une application fonctionnellement similaire mais libre les concurrencer frontalement et fortement. On voit ce qui se passe avec Firefox et Openoffice.org.

La raison de tout ceci c’est que le monde du logiciel propriétaire a été une parenthèse dans l’histoire. C’est un monde dont le fonctionnement repose sur des pratiques de fermeture du code source et des formats de fichiers propriétaires, ce dont plus personne ne veut.

-  Parlons des relations souvent conflictuelles entre les développeurs libres et les constructeurs, qui ne publient que très rarement des pilotes entièrement libres, et plus rarement encore les spécifications de leurs matériels. Comment jugez-vous l’attitude de ces derniers, et pensez-vous qu’elle est susceptible d’évoluer ?

-  Concernant l’attitude, elle est assez classique. Mais je suis assez optimiste : je pense qu’on vit une époque de transition entre un monde majoritairement propriétaire à un monde majoritairement libre. En particulier les constructeurs n’ont pas intérêt à cacher le fonctionnement de leurs matériels dès qu’ils évoluent dans un environnement purement propriétaire.

Personnellement quand j’achète un matériel je commence par regarder s’il est bien supporté par Linux, avec des pilotes libres disponibles. Et je pense que nous sommes un nombre très croissant d’utilisateurs à adopter cette approche.

-  Ulteo sera un système d’exploitation open source : pensez-vous y inclure les composants propriétaires les plus couramment utilisés ?

Heureusement il y en a de moins en moins :-) En gros : Java pour les applets web, Flash pour la même raison, quelques pilotes de matériel...

Pour les deux premiers ils seront sans doute présents dans Ulteo. Dans un premier temps en tous cas, parceque je suis pragmatique, qu’il n’y a pas encore d’équivalent libre, et que je sais que les utilisateurs demandent en premier lieu que ça fonctionne. Ce qui est compréhensible.

A nous acteurs du libre d’aider ces utilisateurs à passer au vrai logiciel libre en les sensibilisant et en leur proposant à terme des composants vraiment libres. V. Les perspectives du libre dans le monde de l’entreprise

-  D’après votre expérience, quel est le sentiment des entreprises face au logiciel libre ?

Il me semble que les entreprises en ont tout d’abord assez de se voir traitées comme des vaches à lait. Par ailleurs, elles se rendent bien compte qu’adopter une solution propriétaire, c’est souvent s’enfermer pour longtemps dans un monde hérmetique qui ne communique que difficilement avec le reste du monde de l’informatique.

J’ai été souvent frappé de constater que les DSI sont rassurées par les offres propriétaires, comme si elles constituaient une garantie que ça va fonctionner quoiqu’il arrive. Alors que bien souvent c’est le contraire qui se passe.

Apparemment il y a actuellement une prise de conscience manifeste de ces travers, et un courant très fort en faveur du libre dans les entreprises, ce dont je me réjouis fortement.

-  Quels sont les secteurs commerciaux favorables au libre, et à l’inverse, les secteurs les plus réfractaires ?

Le mouvement est global. Mais les secteurs les plus favorables sont souvent ceux où la robustesse du système informatique et la sécurité sont des facteurs primordiaux.

-  Comment se passe la cohabitation entre le propriétaire et le libre ? Est-elle à l’avantage de ce dernier ?

En général oui. On peut prendre un exemple très simple : prenons d’un coté un utilisateur de la suite OpenOffice.org, et de l’autre un utilisateur de MS Office. L’utilisateur d’OO.org peut ouvrir tous types de documents, entre autres les documents OpenOffice et les document MS Office.

De l’autre coté, l’utilisateur de MS Office ne peut lire que les formats de fichiers MS Office. C’est à dire qu’il va se trouver coincé régulièrement avec des fichiers qu’on va lui envoyer ou qu’il va trouver sur des sites web etc.

-  Quel est l’utilisateur le plus handicapé des deux ? À quels arguments les entreprises qui migrent sont-elles sensibles ?

-  Outre la robustesse et la sécurité dans les domaines sensibles, les formats ouverts sont un des arguments qui garantissent une certaine indépendance face aux solutions logicielles. Mais il y a également le prix, évidemment.

-  Quels sont les principaux freins à l’adoption du libre au sein de l’entreprise ?

Le manque d’information, la peur de la nouveauté.

-  Pensez-vous que le libre en entreprise ait une influence sur l’adoption du libre par le grand public ?

-  Oui pour des tonnes de raisons, mais aussi parce que bien souvent, on a tendance à découvrir les dernières technologies disponibles au sein de l’entreprise. Je ne suis pas certain que MS/DOS et Windows se seraient imposés chez les particuliers si auparavant il n’avaient été utilisés massivement en entreprise. On voit d’ailleurs ce qui s’est passé pour Mac : c’était à la base un OS très orienté graphisme qui s’est immédiatement imposé dans le monde de la conception graphique, de l’édition, de l’imprimerie. Ca l’est resté, et bien souvent on a un Mac chez soi quand on l’utilise dans ces domaines. Ou alors c’est pour ne pas faire comme tout le monde, mais c’est un autre facteur :-)

VI. La communication du libre

-  Comment jugez-vous la communication du logiciel libre dans son ensemble ?

-  Je la trouve plutot riche et cohérente pour une communication totalement disaparate et non centralisée. Par la force des choses, elle repose essentiellement sur Internet, et c’est sans doute une de ses plus grandes forces, étant donné qu’Internet devient un média majeur.

-  Comment les différents acteurs du libre peuvent-ils sensibiliser le grand public ?

-  Les acteurs du libre, ce sont tous les utilisateurs de logiciels libres, pas seulement les organisations. Chacun doit - s’il le désire - parler du libre auprès de lui, montrer Linux partout. Les "LiveCDs" sont un atout formidable dans ce domaine.

Il faut aussi faire passer l’idée qu’il n’y a pas nécessairement un choix à faire entre le monde propriétaire et le monde du libre, que tout est ouvert et que chacun est libre. Car un des dangers qui menacent le libre, c’est aussi de passer pour un courant sectaire qui repose sur une doctrine.

Non : le Libre a ses propres règles du jeu qui sont très différentes de celles du monde propriétaire, mais avant tout le libre, c’est la liberté !

-  La multiplication des acteurs nuit-elle à l’efficacité de la communication, en particulier face à une entreprise "propriétaire" en situation dominante ?

Je n’ai pour l’instant pas trouvé particulièrement efficace la communication de l’entreprise propriétaire en situation dominante. C’est son quasi-monopole et le système économique mis en place autour de lui qui font sa force, pas l’efficacité de sa communication.

-  Merci Gaël Duval et bonne continuation :)

-  Merci à vous.

Liens connexes :
-  Le site perso de Gaël Duval dont "Viré, simplement viré."
-  Mandriva licencie 18 personnes dont Gaël Duval (DLFP)
-  Ulteo : .com et .org
-  Le site officiel de Mandriva

source :
-  Framasoft



Publié le 14 avril 2006  par torpedo


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