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Il faisait soleil demain quatrième partie

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Il faisait soleil demain

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Toute l’ambiguïté du temps : être saisi par la vieillesse, déjà, avant que la jeunesse ne se fâne...

Et plus je me rapproche de la dose prescrite par la médecine pour mourir, plus je sens dans mes entrailles, les certitudes de ma jeunesse se solidifier sur le marbre rouge de ma route incorruptible.

Empreintes creusées au couteau, brûlées à l’acide, le plus pur, celui qui fume et s’attaque même aux peaux les plus coriaces des bourgeois installés aux commandes de leurs projets terriblement paranoïaques.

A chaque pas, je trace les sillons qui marquent, comme une empreinte indélébile, une ligne de vie chaotique, entrecoupée de la déchirante parenthèse de la Salpêtrière.

Un jour qui avait oublié le soleil, l’espoir est tombé dans ma nuit. Lorsque la lassitude s’empare de l’esprit, même le soleil n’arrive plus à éclairer. Je me suis effondré dans les ténèbres.

Je suis mort trois semaines. On meurt si mal de vivre si peu.

Je suis né dans une chambre des urgences de la Salpetrière trois semaines après mon décès.

J’avais atteint l’oubli. J’avais atteint ce moment de confusion sublime, entre l’extase et l’infini, qui ne retient pas les dates et ignore les souvenirs. Moments étranges qui infinit le monde. Le temps s’écoule langoureusement, fixé sur le même instant. Les jours et les nuits se succèdent sans suite, comme des moments qui se superposent, et s’effacent lorsqu’un autre apparaît dans un désordre indistinct.

J’avais oublié ma mémoire.

Ca s’est passé le premier jour du printemps de l’année mille neuf cent quatre vingt seize. Il faisait froid. Trop froid. Un froid qui s’était durablement installé dans l’épaisseur de mes os ; un froid triste qui s’est agrippé à ma colonne vertébrale, comme un lierre se fixe le long d’un mur martelé par les bourrasques de la vie, et s’en empare dans une étreinte qu’il épouse jusqu’à l’éclatement. Trop de mensonge, trop d’âpreté, trop de chantage. J’ai éclaté soudainement, après que ma gorge fut si serrée que je ne trouvais pas d’autre issue possible. Le temps était venu de finir cette emprise.

Et c’est ainsi que j’ai perdu ma mémoire.

La mémoire est ce phénomène étrange qui fixe les évènements dans une durée, et ne les retient que pour une cause ignorée. La mémoire est ce qui retient les dates, même les plus hypothétiques comme celle de la mort. Les cimetières en sont témoins, un nom, deux dates, et c’est toute une vie qui est ainsi exposée au verdict du passant.

-  Trop jeune pour mourir si tôt ?

-  Trop vieux peut-être, pour n’être pas mort plus jeune ?

Parce que la mémoire juge de ce qui est trop ou pas assez tôt des évènements et des hommes. C’est sa fonction principale. La mémoire établit l’histoire, et juge des faits.

En visitant les cimetières, on est confus de tant de biographies, alors que vivants, ces gens n’avaient aucune importance autre que celle d’obéir au système que corroborent leurs empreintes digitales.

Fuir ma mémoire.

Un jour de ce printemps, j’avais pris la route qui devait m’éclipser pour quelques temps de la blancheur livide et sans consistance de cette vie que je devais adopter pour seul modèle, au risque de crever dans la glaise, avachi comme un vieux mollard sur le bitume d’un pont du métropolitain, parce que je ne voulais pas finir comme esclave salarié, rémunéré à faire quelque chose qui ne veut rien dire, pour des gens qui n’en veulent pas, dans des lieux qui n’intéressent personne.

Je me suis absenté trois semaines.

C’était un jour de grande fatigue ; un de ces jours qui ne devrait exister que dans les romans, pour leur donner la frayeur de leur consistance.

Il faisait nuit. Il faisait tard.

Les ombres furtives de mon imagination dansaient derrière la vitre opalescente qui habillait une porte étroite dans l’angle d’une pièce évanescente. Un feu irréel ouvrait le chemin devant mes jambes incertaines. Des bruissements progressifs semblables à ceux qu’émet un serpent sur un tapis de feuilles mortes, doutaient encore. Je le voyais bien. C’était autour de moi. J’en étais rempli, comme on l’est habituellement de sa viande lorsque la brutalité du climat la saisit sur le vif. Et pourtant, j’étais, dans cet instant précis, mort.

Mon extinction ne fut que de courte durée ; brutalement, deux éclairs d’acier ont troué l’atmosphère, transpercés l’horizon.

Trois fois.

A trois reprises, un éclair blanc a traversé mon organe cardiaque.

Par trois fois, l’atmosphère s’est nappée d’une frayeur glaciale.

Puis, un hurlement m’a sorti de ma léthargie.

Et ce fut le silence.

Un silence d’éternité.

Un silence de trois semaines qui m’a suspendu entre deux existences.

Un a un, mes organes ont cessé de fonctionner. J’ai vécu ma mort pendant dix minutes.

J’étais las. De cette lassitude qui ronge les couleurs de la vie ; de cette lassitude qui grignote la colonne vertébrale, comme des souris carnivores grouillent autour de sa carcasse dans un ballet frénétique inconsistant. Il s’est mis à pleuvoir. Très fort. Par trombes. Mais, plus il pleuvait, et moins on pouvait s’en apercevoir.

Il a plu si fort qu’on ne distinguait de la pluie qu’un rideau de veines grises qui frappaient le sol dans une insolente colère. On eut dit un décor de cinéma pour un maquillage d’artiste, comme font les yeux du caméléon lorsque le cœur saigne de tristesse. Il m’a semblé entendre des réponses aux questions que je ne me formulais pas. En fait, c’était juste l’écho du vide qui cogne entre l’hiver et le printemps, lorsque les grenouilles coassent.

Je voulais traduire les pulsations de ma vie ; je n’ai fait qu’y torsader les nervures du temps.

J’ai voulu rendre ma mémoire défraîchie comme on se vide l’estomac après un trop plein d’amertume, mais je ne suis parvenu qu’à tordre, tordre et tordre encore la serpillière de ma vie dans le seau du désespoir. J’ai voulu me jeter dans le puits de l’oubli, mais je n’ai réussi qu’à me cogner contre sa paroi.

Il est des jours qui ne veulent pas s’éteindre.

Je me suis retrouvé suspendu entre un lit et le plafond d’une pièce livide et embrumée. Dans les coins, un ballet incessant d’asticots grimpaient dans une procession, comme des fourmis infatigables ; et se déplaçaient le long du montant de la porte ; des milliers de minuscules créatures s’agitaient ainsi dans un mouvement brownien, désordonnés et inaccessibles. Un bourdonnement achevait de donner un décor à cette atmosphère gluante et distante. Au loin, j’arrivais à distinguer le dos de quelqu’un assis sur un bureau, prenant manifestement des notes dans le creux d’un angle de fuite. Fuite éperdue... Etrange progression... La vie réduite à son isoloir.

Service des urgences ; Salpetrière ; pneumo. On y meurt plus qu’ailleurs, à l’ombre de Charcot.

J’ai ouvert les yeux sur un décor livide. J’ai ouvert les yeux sur deux bocaux cristallins suspendus dans le vide. Des tuyaux plastique me fixaient. Ils étaient retenus à des récipients de verre. J’ai ouvert les yeux dans une pièce aux longs murs fuyant et insaisissables, aux contours indéfinissables. J’ai ouvert les yeux sur un mur aux angles cassés. J’ai ouvert les yeux sur un monde sans passé, et cette sensation m’a apaisé.

Parce que j’avais oublié l’avenir.

Je n’avais pas décidé de finir ma vie là ; je n’avais pas décidé de la poursuivre ailleurs. Je voulais juste oublier un peu l’âpreté de l’existence. Un rail de poudre un peu plus épais que ce qu’il faut pour se limiter au plaisir que la drogue procure, et ma mémoire a disparu.

Mais, qu’importe.

-  Après tout, qui suis-je, moi, pour me rappeler en permanence à ma mémoire ?

Une conscience de plus, perdue dans un océan de misère.

-  Que suis-je, seul, devant mon miroir, à suivre les sillons du temps creuser ma peau inlassablement ?

Un jeu de miroirs espiègle, qui joue à explorer le spectacle de moi-même, et trahir sans détour les traits usés de mon visage qu’un temps monotone accentue invariablement...

-  Qui suis-je, sinon l’errance de ce temps imperturbable qui s’empare de l’espoir pour le vider de sa substance, le rendre sec comme un arbre sans sève ?...

Je m’en accommode ; on se console pour moins que cela encore. Piètre consolation, peut-être, mais entre l’absence et l’absurde, l’hôpital a choisi pour moi.

L’hôpital est l’antichambre de la mort et du désespoir qui remet la vie debout, vidée de la substance qui lui donne un projet.

A suivre...



Publié le 18 avril 2006  par Gilles Delcuse


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