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Caméra (extrait) roman de Marc Alpozzo

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1.

Cette histoire a certainement démarré comme ça :

C’est une caméra ? Non ! Un caméscope. Quelle est la différence ? Que comptes-tu en faire ? J’ai ma petite idée... Nous filmer ? Peut-être...

2.

Un jour ou l’autre, le quotidien, ça vous anesthésie. Cash. Ça ne vous démange même plus. La banalité de votre train de vie, vous saisit à la gorge d’un seul coup, et hop, vous étouffe silencieusement. Ensuite, il ne reste plus rien à faire pour vous tirer de là. C’est un peu pour ça que ce caméscope a pu entrer chez eux. Banalement. Personne ne s’est aperçu de rien. Pas le temps. Ou pas le courage. Peu importe. Même si on croit avoir dit quelques mots avant de dîner à propos de ce truc. D’accord, sa femme aurait pu gueuler. Dire que ce genre de petit jeu ne l’amusait pas. Mais comment aurait-elle pu comprendre ? Pas à ce moment-là ! Non ! Trop tôt ! Elle était encore en droit de se rebeller. Mais la chose s’est empressée de squatter leur salon. Elle ne s’est pas méfiée. Alors voilà, il faut être un peu malade pour aller imaginer un truc pareil. C’est la maladie d’une civilisation. Mais c’est comme ça. Le mal du siècle entre par la grande porte. Exit l’intime ! La chose s’impose vite.

Pas plus ordinaire pour le coup, qu’une caméra. L’image, c’est un moyen d’expression si familier ! Filmer la vie : quelque chose de si normal. Il faut à peine apprivoiser l’objectif. Ah ! Oui ! Ça pourrait laisser des traces. Mais c’est si anodin une caméra. Juste une boîte et un œil vitreux qui vous regardent indifférents...

Là, à présent, il est tout seul. La maison est vide. Juste lui, et son nouveau joujou. Il a l’air d’un type tranquille. Il l’entraîne partout. Il passe tout en revue : salon. Cuisine. Couloirs. Salle de bain... Même les W-C ont droit à leur prise de vue. Bien sûr, inclure les chiottes au film à venir, est encore une hypothèse à laquelle il n’a pas vraiment réfléchi. Il n’a d’ailleurs réfléchi à rien. Voilà comment il voit les choses : s’il filme sa vie, il en fera peut-être un chef-d’œuvre. Il est comme tous ces types déchaînés contre les gens banals, les vies ordinaires ; rêves narcissiques de gloire ou de singularité intensifiés par les médias, les panneaux publicitaires, les films de cinéma...

Mettez-vous à sa place : vous n’êtes pas un prisonnier politique ou un type atteint d’une maladie incurable. Vous n’avez donc aucun vrai combat à mener. Vous n’êtes pas non plus une rock star. Vous n’êtes pas un millionnaire... Non ! Vous n’êtes pas exceptionnel. Et votre vie ne l’est pas non plus. C’est juste une vie ordinaire, sans heurts, sans passion. 97 % des gens sont dans votre situation. Et tout ça vous fait chier... CQFD.

Il avance le long du corridor. Comme dans un sas exigu. Une pièce. Une autre. Une autre encore... Puis ce sont de vives palpitations - est-ce que ça pourrait être autrement ? - quand il arrive vers une porte entrebaîllée. Celle de la chambre. Il veut peindre la vie d’un couple. Il veut savoir ce que c’est. Cela fait cinq ans que sa femme et lui sont à la colle. Il se souvient de leur premier rencard : un soir de juin. Coup de foudre. Premier baiser. Enfin, tout le bordel. Et la première nuit. Celle, où il s’est retrouvé entrain de lui baisser sa foutue culotte. Qu’il avait cet étrange pressentiment qu’ils continueraient leur chemin ensemble. Que ça n’avait rien d’une conquête passagère.

En posant son œil dans l’objectif, il a déjà en tête le projet de ce film. Oubliez toute pornographie ! Cherchez pas ! Il n’ira pas réaliser un film de cul. Ça l’emmerde d’ailleurs pas mal, ce genre de trucs, où les gens ne passent leur temps qu’à se sucer, et s’enculer. Ça n’a rien de vrai. Ça ne sera pas une recherche désespérée de la baise. Le samedi soir après Canal+. Rapidement, pour signaler qu’on est encore un couple. Il commence par simuler longuement une prise de vue. Ça joue au metteur en scène. Ça se prend pour Visconti ou Spielberg. Il cherche le bon angle. Plan américain. Plan rapproché. Gros plan. Dans la faible lumière, ruisselant le long des murs. Ça filme. Il essaye de cadrer parfaitement le grand lit à deux places au centre de la pièce. Il lui donne la vedette. Comme si l’acteur pouvait être un lit ! Il ne cherche même pas à se filmer lui-même. Non ! Trop commun. Il faut que ça paraisse insolite. On peut trouver un paquet de plaisir quand on fait des choses pas ordinaires. Il filme tout ce qui appartient à sa vie quotidienne. Ces choses qu’il a vues des milliers de fois. Qui l’emmerdent. Qu’il ne voit désormais plus. Comme si ces choses, bon sang, n’avaient plus rien à lui dire. Ne lui faisaient plus rien. Il filme ce lit où ils se retrouvent chaque soir. Pour dormir. Pour faire l’amour - quand ça se produit. Il filme ce lit où le couple existe encore en tant que couple.

Le sitcom du quotidien...

3.

Bien sûr, rien ne vous échappe à vous. Alors voilà. L’histoire a débuté comme ça. Caméra au poing. La chose a très vite avalé l’endroit. Figé chaque moment. Aussi mince soit-il. Exit la vie privée. La thérapie pouvait commencer. Face à face. La caméra se déclenche. Clic clic clic. Et débute l’histoire par une première image : la sienne. Tout net. Elle se met à le filmer. Chez lui. Précisément où son couple trouve existence et repos. Lieu sacré. Normalement, inviolable. Acte courageux ou insensé ? Qu’est-ce que ça peut foutre ! Pour lui, introduire cette caméra dans sa routine usée, relève tout simplement d’un programme. Programme qui a débuté un lundi matin. 11.00. Il était assis dans son fauteuil. Un grand vide au-dessus de sa tête. Et le sentiment désespéré qu’une fin inexorable était pour bientôt. Il avait beau tenter d’atténuer l’angoisse. Ça remuait dans son esprit. C’était le mal vivre. Comment pouvait-il combattre ? C’était un peu comme un déterminisme.

Il n’arrivait pas à comprendre qu’il puisse souffrir autant. Il pensait à sa femme. Il vit un chômage indemnisé par l’Assedic depuis maintenant presque deux ans. Il pensait à ça. Il pensait à ses amis. Il remontait le fil de ses souvenirs de jeunesse. Ses années étudiantes. Mais tout le ramenait à son angoisse. Il vivait comme un porc ! Ne répondant qu’à ses besoins naturels (manger, déféquer, conserver sa vie). En dehors du travail, quelques heures dans les cafés. Au théâtre. Chez des amis. Sa vie s’étiolait en un vaste désastre. Il avait le sentiment de ne plus vivre une quelconque pulsion. Ni pulsion sexuelle. Ni pulsion de vie. Ni pulsion de mort. Un ami lui avait dit un jour que cela représentait l’angoisse moderne. Vivre comme si le temps s’était brutalement stoppé net. Depuis que dieu avait disparu de la scène, chacun devait, seul, se démerder avec cette angoisse. Un mélange de crainte de la mort, et de crainte de la vie, tout en se débrouillant avec sa routine, et ses frustrations quotidiennes : relations avec autrui, relations avec sa femme ou ses enfants. Pour se désaccoutumer un moment, on avait le choix entre le Prozac, la télévision, l’Internet. Cette caméra dans sa maison est le fruit de cette douloureuse matinée. Il avait le choix : un suicide propre et simple, - par défenestration pourquoi pas ou tenter quelque chose pour transcender ce quotidien usé : la caméra. On peut appeler ça une culpabilisation à l’envers. En introduisant la caméra chez lui, c’était un peu comme franchir la première étape. Un film. De l’insignifiant. Il n’y aurait plus de secret. Son corps, ses sentiments, proposés au plus offrant... S’offrir comme une marchandise. Un clown qui s’exhibe pour enfin, avoir le sentiment d’exister ! Pour cela : se filmer régulièrement. Tenir un journal de bord en images. Ça pourrait être diffusé à la télé. Au cinéma. A des amis ou sur Internet. Une vidéo de plusieurs milliers de minutes. Les images en brut. Sans censure. Dynamiter les règles. Une question de principe. Bon sang ! Plus question de se cacher. Plus question de faire semblant. La souffrance ça se communique. Ça ne doit pas se taire.

Il a l’impression qu’il faut le faire avant de mourir. Une question de devoir. Certes, il ne sait pas de quelle foutue mort il peut bien avoir peur. D’ailleurs, il n’y pense pas. Il a juste sa chose bien en main. Son moteur tourne dans un bruit infernal. Clac clac clac. Passe d’une pièce à l’autre. Il se photographie. Seul. Désordonné. Ça le fait triper. Personne n’est capable de comprendre. Juste parce que pas grand monde, comme lui, ne serait assez taré pour aller filmer comme ça, sa plus pure intimité. Juste un projet de barge ! Ça démarre, quand il commence par filmer n’importe quoi. Sans lien. Des images mises bout à bout. Un peu comme un film qui n’a pas d’histoire. Un truc insolite qu’on pourrait foutre dans un musée. Une sorte de pièce d’art moderne, que personne ne prendrait la peine de comprendre ou juste de regarder. Scène sur scène. Toujours incompréhensibles. Certes il a tout préparé, sauf un scénar’ : premier jour...

4.

Vous pouvez bien vous demander qui est ce type ! S’il ressemble à quelqu’un de votre entourage. Ou si c’est juste un personnage de roman. En carton pâte. Bien sûr, vous pourriez aussi vous contenter de le regarder faire. Voire refermer ce livre. Illico presto. Pourquoi pas ! La présentation pourrait être courte : sexe masculin. Début de la trentaine. Un mètre quatre-vingt. Brun. A peine présentable. Chômeur. En réalité, la vie d’un individu ne peut se résumer à une position sociale, un sexe ou encore un âge. Trop short. D’abord, son nom quelle importance ? Vous pourriez même lui attribuer le vôtre. Pourquoi pas ? Sa profession : idem. La vôtre ferait également l’affaire, - qui sait ? Sauf qu’en ce qui le concerne, socialement, il est déclassé. Il ne travaille pas. Jeune, il avait fait une école de journalisme, coûteuse, et assez longue. Mais en guise de métier il avait épluché entre 3 heures et 7 heures du mat’ des dépêches pour un crétin de présentateur info. Quand on ne connaît personne dans le milieu, on finit toujours par faire la merde que les autres vous refilent. Malade, dépressif, il avait, durant toutes ces années, suivi une thérapie. Il n’arrivait pas à comprendre cette déroute à l’issue de plusieurs années d’études. Il pouvait bien voir que personne autour de lui ne pensait à comparer tous ces échecs d’aujourd’hui avec les réussites d’hier. Que les aînés toisaient une jeunesse déboussolée qui avait du mal à s’en sortir, et se déculpabilisaient en les accusant d’être bien moins bons qu’eux. Il avait l’intime conviction aussi, que le chômage presque systématique était le désespoir des générations actuelles, et que la faute incombait en grande partie aux seniors - génération 68 - qui n’avaient pas pris la peine, après leur fausse révolution idéologique, de préparer le terrain économique pour les générations suivantes ; jouisseurs conformistes qui s’étaient très vite rattachés à la norme sociale, ils s’étaient arrogés tous les privilèges, tous les honneurs, sans rien laisser derrière eux...

Dans l’immédiat, ça n’est pas sa préoccupation. Amusé, il fait éclore l’image de son film sur son sourire. Ses dents. Et le bout de son nez. La caméra se tient sur un pied. Plan américain qui se caractérise par une très grande profondeur de champ. La porte, les fenêtres, les tableaux et le miroir qui sont dans son dos creusent l’espace et positionnent le personnage dans le décor au premier plan. C’est la première scène. Il n’y a aucun arrêt... C’est un fondu enchaîné qui l’introduit dans un plan qui le présente à présent à mi-cuisse. Il a un visage. Un corps. Il vit devant la caméra. Putain qu’il est beau ! Il est dans son fauteuil. Il écrit. Avec un crayon de papier. Il fait semblant de ne pas savoir qu’un oeil est rivé sur lui, et attend qu’il fasse quelque chose. Il a un truc dans le regard qui laisse l’air de dire je suis heureux que vous puissiez me voir m’emmerder tout seul chez moi, attendre que ces putains de minutes défilent, qu’un truc se passe. Il semble heureux avec quelque chose de presque hystérique...

Certes, il n’a pas le recul. Planté dans sa monotonie ordinaire, avec tous ses souvenirs, ses habitudes qu’il a presque envie de gerber, enfermé dans sa vie qui sans cesse re-défile, comme si ça ne devait jamais s’arrêter. Mais finalement, rien n’est moins sûr. Lui, face à l’objectif, a certainement l’impression que tout est comme d’habitude. Et pourtant, à cet instant, au moment même où il s’est placé dans le champ de la caméra, une transformation s’est opérée silencieusement. Impossible de savoir laquelle. D’abord, il vous introduit chez eux. Mais pas seulement. Il est dans son caleçon, ses poils de jambes, ses poils de torse, son bide, tout est à l’air. On n’ira pas jusqu’à dire qu’il cherche déjà à choquer avec un peu d’impudeur grossière, mais d’emblée il pose ses marques. Lui, sa vie, son lot, c’est ces instants-là, où il n’est pas un être social ; un type qui doit bien se tenir. Pas de comportement superflu. Juste sa pomme qui peut roter, se gratter ou péter en toute tranquillité. Dans les premières minutes, vautré sur son canapé, il cherche la fracture. Il n’a pas introduit cette caméra dans la maison pour rien. Il attend ses effets. Ça lui rappelle son premier acte amoureux. A dix-huit ans, en montant dans la chambre d’hôtel avec sa première petite amie, il pensait que la pénétrer ça lui révélerait des trucs sur le fait d’être un homme. Qu’il irait mieux après s’être défoncé dans son vagin. Il n’en résulta rien pour autant. Il avait longuement limé l’adolescente. Il y eut un orgasme sans conséquence. Et une faible dépression. L’acte d’amour n’avait pas rendu la vie moins banale. Il n’en savait pas plus sur lui-même. Tout avait continué. Ils avaient recommencé à plusieurs reprises.

Puis, il s’était lassé de pénétrer ainsi la même jeune fille. Bizarrement, il commençait à ressentir une cuisante frustration de ne pouvoir posséder toutes les autres qu’il croisait et qui lui semblaient agréables à regarder. Avec le temps, cette frustration devenait progressivement de plus en plus intense. Son amie semblait ne pas répondre à toute sa question : comment la vie pourrait être moins banale ? Et le voilà vingt ans plus tard, qui renouvèle l’expérience. Cette fois-ci avec une femme. La sienne. Et une caméra. Expérience triangulaire. La question se repose à nouveau : qu’est-ce qu’ELLE changera ? Est-ce que la vie sera plus supportable ensuite ? Inutile de préciser que les résultats sont attendus avec impatience. Dans son esprit déjà, les choses autour, les meubles, les objets anodins prennent une nouvelle forme. Sûrement un fantasme. Le temps également n’est plus le même. L’horloge dans son dos, tic tic tic, ne donne plus l’heure telle qu’elle devrait. Hmm. On se demande ce que peut bien modifier le petit œil vitreux sans vergogne. Oh ! pas quelque chose d’énorme. Non ! Une infime chose. Ç’a de bonnes intentions. Mais ce qui est sûr, c’est que dès que la caméra est présente dans la pièce, il ne peut déjà plus rien y avoir d’ordinaire. Ça n’est pas banal une caméra ! Elle enferme l’instant vécu dans une petite chambre noire. Elle transcende le quotidien. Elle vous arrache à la vie. Ça n’a rien de glauque. C’est comme ça. Au début lui, ça l’amuse. Il est seul à partager son enthousiasme... Ni son sourire, ni son plaisir vécu, égoïste, solitaire ne pourra être compris. Tout est calme et lent. Il va peut-être se passer quelque chose. L’adrénaline se prépare. Et il ne se passe rien...

Evidemment, il faut le second personnage...

Il n’est même pas présenté. C’est une femme : la sienne. Elle transparaît dans la lumière du salon. C’est un peu comme une petite fille qu’on va filmer. Elle n’a pas peur de la caméra. Elle ne la regarde pas. En fait, au départ, elle prend ça comme un jeu, et elle s’en fiche. Elle se dit qu’il est encore un grand gamin, et voilà tout ce qu’il a trouvé pour se divertir. Quel con ! Peut-être même qu’elle se demande ce qu’elle fout encore avec ce con ! Peut-être qu’elle ne se le demande pas. Mais en tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’elle ne sait pas comment appréhender la chose. Elle regarde dans la direction de la caméra. Plusieurs fois. Ignorer ? Feindre de l’ignorer ? Elle ne sait pas. Il y aurait tellement de choses à dire. A changer. Elle ne s’en sent pas le courage ce soir. L’amour, c’est comme ça. Ça tangue au gré des humeurs. S’il continue à la harceler comme il le fait avec sa putain de caméra, elle piquera sûrement une crise. Peut-être même qu’elle la lui foutra parterre. La voilà qui passe. Repasse. On pourrait aimer la répétition de ses mouvements. Lui, se contente de la conserver dans son objectif. Quel putain de con ! Avec son stupide projet. Bien sûr, il serait capable de comprendre. Mais il n’en a rien à foutre. Tout ce qu’il cherche, c’est transcender l’instant vécu. Ce putain de désir de transcendance ! C’est fait revivre dans son couple un amour déliquescent. C’est mettre sa vie en images et la rendre sacrée. Impossible donc, de se foutre en tête avant que ça casse, qu’une femme n’a pas besoin de caméra, que sa vie ne saurait être vulgairement filmée. Photographiée. Sûrement qu’il n’est pas capable de comprendre qu’une femme a besoin d’amour ! Il sera difficile de faire le tri entre toutes les images. Ignorant, il s’agite bêtement avec sa chose. Il (s’)offre un spectacle inoubliable... mi-pathétique mi-tragique. Il s’agite. Et rien à faire... Le film qu’il se met à tourner à présent est sûrement un exutoire. La volonté inconsciente de déporter le champ du désir sur le terrain du conflit psychologique...

On la voit rentrer dans le champ. Tard dans la soirée. On la voit se répandre dans la pièce. Elle finit de se vider. Ce soir, ils sont en tête-à-tête. Enfin ! Il n’y aura pas sa clique d’amis pour pourrir la soirée. Les bières sur le canapé. Les cacahouètes. Et les soirées interminables où l’on cause de choses aussi stupides qu’inutiles. Elle revient des Tuileries. Elle a passé plus d’une heure dans le métro pour rentrer. Elle est là, de retour d’une réunion qui s’est éternisée. Elle n’a pas su échapper à la dure corvée. Six mois plus tôt, elle n’était encore qu’assistante du chef de pub. A présent, elle a pris sa place après une promotion douloureuse que ses collègues ont difficilement digérée. Maintenant, il faut être à la hauteur. Tenir compte des réflexions sexistes. Jouer deux trois coups à l’avance. Elle sait qu’on l’attend au tournant. Elle est là. Tard dans la soirée. Elle croit en avoir fini. Tout simplement, parce qu’elle ignore ce viol à venir. Clic clic clic. La caméra tourne. Elle ignore tout de cet œil vitreux. Epuisée. Elle est juste lasse. Comme une infatigable chair qui se traîne. Une chose molle qui ne vit plus que de vifs soubresauts. Il la regarde tirer les rideaux. Il l’observe d’un œil curieux. Tout ce qu’il cherche, ce sont des fantasmes virils. La majorité des mecs aiment photographier la chatte de leur femme. Y a ce côté graveleux. Un peu comme s’ils voulaient la partager avec tous les autres hommes. Ce soir, c’est le premier viol. Premier gang-bang. Il l’observe tirer les rideaux pour se couper des vis-à-vis ; elle jette un regard en direction de l’objectif, puis elle dit allez arrête de me filmer ! tu fais chier à la fin ! Il ne répond rien. Il la laisse se blottir comme une enfant dans leur maison. Pas loin on peut nettement entendre le bruit de la grande autoroute. Un carrefour de tôles et d’odeurs. Ils vivent en contrebas d’une route, étranglés par les habitations voisines qui ont, progressivement, envahies leur espace vital. On peut voir les ombres se profiler derrière des rideaux blancs. Beiges. Bleus. Des couleurs diverses. Ils ont des voisins sympas. Un homme d’une quarantaine d’années qui vient de se remarier avec une jeune fille de vingt-deux ans. Parfois, lorsqu’ils font l’amour, les murs pas bien épais, laissent filtrer les geignements de la post-ado. S’il est tout seul, ça lui arrive de se masturber en l’écoutant. Un sport tonique, et partagé par tous. Il regarde sa femme se protéger dans son petit coin. Ils sont loin des maisons d’en face, divisées par une grande rue à double sens ; on dirait des existences amassées. Rassemblées. Mélangées. Des existences qui, semble-t-il, s’ignorent. Puis, elle se dévêt rapidement. Voilà de quoi déjà réveiller votre sexualité frustrée. Il l’observe en culotte. Ses seins nus tombent légèrement. Elle se passe un T-shirt blanc. Une petite jupe bleue. Attache ses cheveux. Il la regarde s’animer dans la maison. Faire à manger. Il l’observe s’agiter dans la lumière tamisée de la cuisine.

Le quotidien est formidable. Mais il faut le voir de ses propres yeux. C’est un fouillis de vieilles choses. De vieux souvenirs. De vieilles habitudes. De vieilles rancœurs. C’est un fouillis insignifiant. Mais il faut faire face à ce quotidien, si on espère le comprendre. Base même de ce film qui laisse filtrer des regards. Qui laisse voir des gens qui bougent. Ou plutôt se meuvent. Et parfois se parlent. La caméra est là. Au centre de la table. Il voudrait qu’elle soit partout à la fois. Projet presque impossible, bien sûr. Il faut dès à présent, qu’elle puisse filmer leurs moindres gestes. Qu’elle capte chaque mouvement, chaque regard. Chaque échange. Plus rien ne doit leur échapper. C’est sûrement comme ça qu’ils arriveront à comprendre pourquoi leur couple flanche. C’est comme ça qu’ils renoueront, qu’ils feront re-vivre leur amour, plutôt éteint ces temps-ci ! Il a toujours été persuadé que les premiers instants de bonheur seront les derniers. Les autres ne seront selon lui jamais que des redites. L’objet a été posé sur la nappe blanche. Fixé sur lui et sur elle. Une tâche de fruit rouge sur le bord de la nappe. Elle débarrasse des livres. Des choses qui traînent : pour l’enlever et la changer. Et puis comme d’habitude, mettre le couvert. Elle est nez à nez avec l’appareil. Ils se regardent un court moment. Elle continue sans s’attarder. La caméra les filme comme des bêtes de foire. Il met la radio. Musique. Boum boum boum boum boum. C’est un morceau de techno. Il ne déteste pas. Elle continue de travailler dans la cuisine. Boum boum boum boum. Il part à sa rencontre. Boum boum boum boum. On le suit. Evidemment. La caméra ne le lâche pas d’une semelle. Elle, dans l’objectif. Ses yeux verts fatigués. Elle a une casserole dans une main. Il lui demande tu fais la gueule. Non ! je suis crevée, ça se voit pas ? Non ! Pauv’ idiot ! Allez arrête un peu ! Calme-toi ! Cool ! T’as l’air stressée ! Tu veux un joint ? Mettez-vous dans sa tête ! Vous voulez charrier votre femme ! Trop froide ! Trop rigide ! Alors vous la provoquez ! Vous cherchez le petit point sensible ! Son talon d’Achille ! A l’aise ! Vous la connaissez par cœur ! Hop ! L’affaire est dans le sac ! Vous la voyez partir furax. Parce que vous savez qu’elle déteste ça, quand vous vous foutez royalement de sa gueule. Le shit, c’est l’expression de la détente. Petite embardée contre le quotidien. Permission de s’élever de toutes ces fadaises qui vous étranglent progressivement. Possibilité de légèreté dans une vie qui ne ressemble presque plus à vos espoirs d’autrefois. Elle s’est toujours refusée à y toucher, malgré l’insistance pressante de son mec, parfois même de quelques collègues de bureau. Elle veut faire sans. D’ailleurs, quand il s’en tape avec ses potes, c’est à coup sûr, la scène - ordinaire - de ménage le lendemain, voire, dans la nuit même. Boum boum boum boum. Tiens, viens danser. Boum boum boum boum. Il lui re-demande de venir danser. Elle ne répond pas. Boum boum boum boum. Puis, elle lui dit de se mettre à table. Il abdique. Presque comme un enfant pris en faute. Son manège est grotesque. Boum boum boum boum. Elle dit : passe-moi le sel. Il lui passe le sel. Puis elle dit : tu peux me passer le poivre, aussi. Il lui passe le poivre. Tout ça est banal. Boum boum boum boum. Il filme toute cette putain de routine sans temps mort. Ça pourrait presque ressembler à un enfant qui va en direction du loup pour contrôler sa peur. Se jeter dans la gueule du loup qui le tort d’angoisse, juste pour ne plus ressentir cette terrible souffrance. Bordel, c’est incroyable ! Boum boum boum boum. Les coups répétitifs à l’infini de la boîte à rythmes se mélangent étrangement avec les excitations abusives de son corps qui vibre au clic du mécanisme de la caméra. On l’entendrait presque dégager un sang de terreur qui lui glace les veines. Ça, on peut parfaitement le voir dans ses gestes familiers. C’est peut-être même ce que tout le monde préfère : les gestes familiers. Ce qui est reconnaissable. Et sans effort. Lorsqu’il lit le journal par exemple. Il lit tout méticuleusement. Il avale les articles. Il tourne et retourne les pages. Comme s’il avait peur de ne plus être là à la fin du journal. Il cherche à demeurer dans cette position zéro. C’est une position zéro. On le voit bien.

C’est l’effrayant silence qui met cette position en avant. Il a peur du temps. En tout cas, il a peur de quelque chose. Il a peur que quelque chose lui échappe. Alors il tourne paresseusement les pages de son journal. Croise et décroise ses jambes. Il feint la position confortable. C’est visible ici et maintenant, lorsqu’il mange à table. Il feint de mâcher interminablement. Alors il ne parle pas. Il mange.

Second jour.

Avec l’aimable autorisation de IdLivre.com Un roman paru initialement chez CY Editions en 2003 Réédition chez Idlivre.com courant janvier 2005



Publié le 19 janvier 2005  par torpedo


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