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Grand Rien, Grand Tout

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La fuite en avant hors du réel, phénomène qui a suivi un développement parallèle à celui de la technologie, s’est accélérée, s’accélère en même temps que ses progrès.

De ce monde à l’autre monde, quelle que soit la forme prise par ce dernier selon les époques et les civilisations, on sait depuis toujours qu’il existe pour qui risque le franchissement un point de non-retour.

Mais aujourd’hui, embarqués et paniqués par la machine, ce sont des troupeaux entiers d’hommes qui se précipitent vers le bord de la falaise.

Il fut un moment du paléolithique, il y a environ cent mille ans, où il ne restait plus que quelques dizaines de milliers d’homo sapiens sur terre, une seule dizaine peut-être. L’espèce aurait pu s’éteindre. Il fut un moment du XXème siècle où l’humanité eut le sentiment que son invention, la bombe atomique, pourrait bien la faire disparaître de la surface de la terre.

Je vis un moment, en ce début de XXIème siècle, où j’ai la sensation que la télécommunication sous toutes ses formes pourrait bien nous anéantir tous à plus ou moins long terme, faire de nous à plein temps des ghosts out of the shell, et même finir par nous éliminer physiquement après avoir détruit notre âme.

Peut-être disparaîtrons-nous comme le champion de jeûne, dans une nouvelle de Kafka, s’amesuise jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de lui. Après avoir pris malgré nous notre plus grand risque, enduré les plus grandes souffrances.

Le supplice muet d’hommes et de femmes exorcisés à jets continus par un réseau électronique monstrueux, outil sophistiqué, sadique et brutal de leur dépendance.

Ce monde nous chasse peu à peu de notre corps, nous conduit à le laisser se convulser seul, comme en cours de biologie la chair des grenouilles électrisées, tandis que notre esprit divague en compagnie d’autres spectres, à plat dans une machine.

Le combat avec l’ange a pris fin il y a si longtemps que nous n’en avons plus même le souvenir, nous gisons face contre terre, et c’est dans cette position, le cul à l’air, que tout en marmonnant et bavant en direction des enfers, nous nous faisons mettre sans seulement nous demander par qui ou par quoi. La gueule aplatie sur nos saints écrans, nous voici réduits à deux dimensions, vaincus par la technologie et indifférents à la science qui nous annonce, selon la théorie des cordes, la possibilité d’un univers en onze dimensions au moins. Ce que nous appelons vie de l’esprit ou art ne sont, détachés de notre vie réelle, que délires de moribonds.

(...)

L’aube m’a réveillée. Je l’ai vue de mon lit crever de roses les nuages, autour du pic du Midi. C’est une maladie que nous avons, lui et moi, ai-je pensé. Un temps j’ai été persuadée que tant que nous ne nous serions pas retrouvés, le monde serait malade. Un temps j’ai cru que l’homme, immergé dans une technologie qui le dépasse, allait revivre l’état d’émerveillement et de terreur de ses ancêtres du paléolithique au sein du monde naturel, également surpuissant, autonome et à peu près incompréhensible.

Oui mais non.

Le monde naturel reste bien notre ennemi numéro un.

Un moment j’ai vécu le rejet de mon être par le monde naturel, un moment où ce monde m’a abandonnée, jetée à terre puis abandonnée comme si je n’avais jamais existé pour lui. Un moment j’ai su que le monde naturel n’était Rien, rien d’autre que le Grand Rien, dur, glacé, insensible. Que lui et moi étions irrémédiablement autres, séparés. J’ai connu le moment où aucun mot ne peut dire votre solitude. Un moment j’ai connu que la consolation de la nature pouvait m’être retirée, aussi.

Puis je me suis retrouvée devant le choix et j’ai fait le choix de Dieu, c’est-à-dire le choix de voir le monde habité par une âme plutôt qu’insignifiant. Parce qu’il faut du mensonge à la vérité, comme le dit à peu près Nietzsche.

source :
-  A mains nues



Publié le 22 mai 2006  par Alina Reyes


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