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Noyau rouge pelé

Catégorie free littérature
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(JPEG) Nouvelle

La lumière n’est jamais celle que l’on croit. Les nuages sont-ils trop en panique ou faut-il attendre encore quelques secondes avant que le soleil rouge ne darde de ses rayons, le sable mouillé ?... Mais les pieds se sont déjà enfoncés dans les algues gluantes et le corps se penche en avant pour se coller à la barrière de galets.

Elle respire, mal, oppressée. Elle a une migraine terrible. Elle aurait du avaler ses cachets.

La dernière fois qu’elle a vu sa mère nue, elle se souvient du léger recul. Découvrir la chair offerte, le pubis d’un noir corbeau affaissé et les graisses nouvelles, n’est jamais évident, mais maintenant elle est attendrie. Elle sait à quoi elle ressemblera plus tard.

Nonobstant, le vent souffle et elle se demande si la table ronde transmettra d’autres lettres d’alphabet pour l’éclairer.

« Noyau rouge pelé »

Ils sont cinq. Trois hommes et deux femmes. Concentrés. Un abat-jour se balance au-dessus de leurs têtes. Des lucioles rouges et vertes. Il est étonnant de discerner les veines de leurs mains gonfler et tout ce sang affluer au fur et à mesure de l’haleine qui se consume. Ils chuchotent.

« Vous épilez-vous avec les dents ? »

Les poils pubiens l’ont toujours traumatisée. Cette forêt broussailleuse porteuse de vertige. Elle se préfère dans un dépouillement nubile.

« Parlez, Mara, mais parlez..., on n’entend pas votre voix... »

Que dire... Sinon que lorsqu’elle voit les gens, dans la rue, dans le métro, dans la ville ou ailleurs, elle a la sensation d’un temps suspendu où aucun air ne passe. Oui, comme si l’accès de l’invisible lui était accessible et que les vivants qui passent devant ses rétines, étaient déjà morts. Ils parlent, mais pour elle, ils ont déjà passé la frontière. Leurs sourires édentés ou leurs rires joyeux n’étant qu’une apparence, pour tromper l’ennui ou pour la tromper, simplement. Elle ne leur ressemblera pas. Ils peuvent faire claquer leurs péronés, éponger leur hypophyse, se desquamer en lambeaux, elle ne tombera pas dans leur piège.

« Mais, vous aimez rire, Mara, vous appréciez l’astre giboyeux ?

Amenez-moi du vin et quelques pilules du bonheur et je me vautrerai sur la table, mes pieds fouleront la table en bois en une cadence infernale, je pourrai même vous montrer mes seins et caresser mon corps, là où le plaisir frissonne et humidifie le bois vermoulu de cette table.

Elle pense fort, mais ne décoche pas un mot. Elle garde ses réflexions dans un coin de son cerveau, parquées derrière un fil de fer barbelé.

« La table est muette. Elle ne veut plus rien nous livrer »

« La séance est terminée, mes amis... Il y a un élément réfractaire qui jette un voile de brouillard... Nous retenterons la semaine prochaine, même endroit, même heure »

Amenez-moi la machine à brouiller les mensonges, servez-moi un verre de whisky, non, laissez la bouteille... Je vais la boire, cul sec et vous verrez je saurai être drôle, je saurai m’étaler sans aucune gêne, danser le corps en transes, écartez mes cuisses blanches, je saurai vous accepter dans votre pitoyable course vers le néant.

Les voix se sont tues.

Putain de portable... Elle sait lire sur les bouches. Depuis toute petite, elle savait détecter les songes qui mentent. Ce cordon ombilical qui reliait son homme à la vie tout court n’était qu’une dépendance, en sursis. S’il n’avait tenu qu’à elle, elle aurait fracassé le téléphone ambulant, de deux pierres blanches et l’aurait laissé aux milliers de crabes qui envahissent, toujours à la même heure, la plage désertique.

Plus aucun contact avec rien. Juste le courage d’affronter de face, sans ciller des yeux. L’apothéose de la quête absolue.

« Noyau rouge pelé »

Elle pense à une cerise. Mais c’était une réponse à la question collective

« Comment va Pedro ? »

Ca ne colle pas. Pedro n’aime pas les fruits rouges. Il ne mange que des bananes. Elle ne comprend pas le message, les autres non plus, à vrai dire... Il suffit de regarder leurs mines de déterrés pour comprendre leur profond désarroi. Mais ils sont déjà redescendus, occupés à retourner au bercail, bien au chaud dans leur demeure.

La semaine prochaine... Une invitation lointaine, pour elle. Elle ne sait même pas si elle aura le courage de se mêler une nouvelle fois à eux.

Le vent s’est levé. Des briques vont tomber et les arbres indomptés vont faire semblant de courber l’échine pour plaire aux voyageurs jamais repus.

Elle sent la force s’échapper de sa viande. Vieillir est la malédiction suprême. On ne croit plus en rien. On sait déjà.

Non, ce n’est pas du whisky en réalité, je souhaiterais une liqueur sucrée qui réveille mes papilles et cartonne mon sang en un speed étincelant. Quelques grammes de coke. Mélangez-moi le tout. Je m’en fous. Je me fous de tout. Croyez-moi, je ne suis plus la même après. Je montrerai la cambrure de mes reins et vous deviendrez fous. Comme les autres... Tous les autres.

« Traumatisée »

C’est la mère qui parle.

« Je l’avais sculptée, parfaite... Quelle hérésie... »

Comment dire... Vous êtes sur la ligne blanche. Il neige. De gros flocons salissent le pare-brise et la chaussée est glissante. C’est une trois voies. Vous roulez au milieu. La voiture d’en face également. Vous savez que vous ne vous rabattrez pas sur le côté, pourquoi faire cet effort ?...

« Je suis hermétique à toute douleur »

La tôle percute et le sang qui fuit de vos oreilles charme le volant et la banquette. Quelle sérénité, soudain.

Pourquoi la mère ne s’approche-t-elle pas pour m’embrasser, juste un baiser tendre et des caresses comme lorsque j’étais petite. Des massages sur les fesses en susurrant une berceuse à l’oreille. Je n’ai besoin que de cela. C’est simple.

Pedro n’est pas là. Il n’est jamais là. Il est pendu à son portable ou il est chez sa femme ou alors il se fait sucer la tige, car sucer ne compte pas. Il me l’a dit. Un trou n’est qu’un trou. La mise en bière également est une fosse où se nicher. C’est un trou gigantesque pour âmes cassées.

Donnez-moi cet élixir qui fait briller les esprits et transpirer les peaux. Je saurai mordre vos lèvres ourlées jusqu’à l’extase. Donnez-moi de la colle, je snifferai vos entrailles, vos excréments et je quitterai cette table d’opération pour danser le tango de la perdition. Des poches d’oxygène, s’il vous plaît... Vite....

« Je sombre, vous m’entendez, je sombre.... »

Avec l’aimable autorisation du Cherche-Midi Editeur



Publié le 22 janvier 2005  par franca maï


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