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Raymond Devos : La dernière interview

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Saint-Rémy-les-Chevreuses, 30 juin 2005, 11 h 30 : c’est l’heure du rendez-vous avec Raymond Devos.Malgré sa santé précaire, il a accepté cet entretien.

Ce grand Monsieur des mots n’a nul besoin d’un papier dans un quotidien régional pour promouvoir son dernier livre « Sans titre de noblesse » (le cherche midi), mais peut-être a-t-il envie d’une relation simplement humaine et extérieure à sa vie, à l’heure où la maladie l’attache toujours plus à son lit.

Après une courte attente dans l’entrée de sa grande maison contemporaine, la chaleur de son accueil contraste avec la pâleur d’un visage des mauvais jours :

-  « Je ne suis pas bien, vous savez. La canicule me donne envie de dormir. Pourriez-vous revenir ? ».

Je suis ennuyé car le bouclage est proche. Je n’ai pas de solution de rechange. J’insiste.

A pas lents et lourds, Raymond Devos se dirige vers son bureau où il s’installe dans son fauteuil. La grande pièce claire, décorée sobrement, donne sur le parc descendant doucement vers le fond de la vallée de Chevreuse. Il y a quelque temps encore, Raymond Devos y sautait sur un trampoline à la grande surprise de son voisin qui eut la stupeur de le voir en suspension au-dessus de sa haie !

Mais chez ce bonhomme-là, le corps n’est pas le seul à défier le ciel. Volant toujours haut, ses mots ont secoué plusieurs générations dans les turbulences du fou rire. Ce midi-là, Raymond Devos est en rase motte. Il fait des efforts pour répondre aux questions.

-  Sont-ce les bulles d’un soda brun ou ses phrases dont ils s’abreuvent pour mieux nous régaler ?

Le voici qui s’anime au fil de la conversation. Les mots pour soigner les maux. Revoilà le Devos de ses sketchs : la blague à l’âme, la réflexion face à lui-même, même si la madalie déforme aujourd’hui le miroir. Il se livre :

-  « J’ai fait l’amuseur toute ma vie en me posant les questions : Qu’est-ce qui va distraire ? Qu’est-ce qui va être ridicule ? Pour voir la force du rire, voir si je guérissais ».

Une mission impossible. La boutade reste plus forte que la maladie : il demande à Pierre Herran, son secrétaire, de nous prendre en photo. Clin d’œil qui ont voulu poser avec lui.

En guise d’adieux, il lance : « Vous pourrez écrire : Il était à l’article de la mort, mais mes questions pertinentes l’ont ranimé ».

Raymond Devos est décédé le jeudi 15 juin 2006.

-  Gérald Massé, journaliste à l’Echo Républicain.

Interview publiée dans l’Echo Républicain du 7 juillet 2005.

« Je m’appelle Devos... » Raymond Devos publie “Sans titre de noblesse” Quand la fiction se mêle à la réalité par l’absurde : le dernier roman de Raymond Devos est à l’image des sketchs du grand comique, hilarant.

Saint-Rémy-les-Chevreuses, le 30 juin. Raymond Devos présentait son « dernier enfant qui vient de naître » (photo Gérald Massé, l’Echo Républicain). « Je m’appelle Devos... » Raymond Devos publie “Sans titre de noblesse”

Quand la fiction se mêle à la réalité par l’absurde : le dernier roman de Raymond Devos est à l’image des sketchs du grand comique, hilarant.

Courtoisement Raymond Devos s’est excusé, car les derniers jours de canicule l’ont fatigué. Mais l’interview a été maintenue. Puis dans le clair bureau de sa propriété de Saint-Rémy-les-Chevreuses (Yvelines) le naturel de sa réflexion a chassé le galop des ans. Pour ce jongleur de l’esprit, le spectacle continue. Vaille que vaille. Voici Raymond Devos mot à maux...

-Pourquoi avoir choisi le thème de l’identité pour ce roman ?

Je n’avais pas pensé à ça. C’est vrai que l’histoire d’un enfant trouvé s’y prête. On ne saura jamais qui est le père. Mais ce thème de l’identité me frappe. Je m’appelle Devos. Je suis né à tel endroit. J’ai eu une existence très particulière.
-  Mais qui suis-je ?
-  Pas forcément celui que l’on croit ? On n’est pas ce que l’on croit être. Je n’ai jamais su qui j’étais. Quand je ne me manifeste pas, que je ne m’occupe pas de quelque chose, il y a des moments où je ne sais pas si j’ai vécu ou pas. Le temps passe et je ne me souviens que de très peu de choses, que de celles que j’ai cru importantes.

-Quel thème vouliez-vous traiter dans votre livre ? En fait, je n’ai pas pensé à l’identité parce que je ne pense qu’à ça ! C’est peut-être parce que ma carrière est terminée que je me pose des questions. Mais je ne suis pas trompé. J’ai fait ce métier d’amuseur public car cela me convenait parfaitement bien et que j’étais fasciné par le phénomène comique. Très jeune ma route a été tracée par cette étoile allumée. Il m’est arrivé des péripéties mais je suis toujours revenu. C’est ça une vocation même si dans les écoles où je suis invité les élèves sont fascinés par ce métier de comique sans pour autant qu’un seul ne veuille le faire.

-Mais était-ce un métier ? C’est plutôt une représentation des autres. Comme un comédien qui passe d’une peau à l’autre. Moi je ne suis par sorti de ma peau. Tiens, on revient à l’identité...

-En quoi l’humour est-il important ? Il permet de ne pas prendre la vie au sérieux. Elle est absurde. C’est l’absurdité qui caractérise le XXe siècle. Il y a toutes les raisons de s’accrocher à un dieu ou à quelque chose. Aucune question n’a de vraie réponse. Il y a de quoi être troublé pour la fin de ses jours. Et j’ai pensé que le rire était indispensable en tant qu’exutoire. Quand on ne comprend pas les questions, on rit. Le rire existe presque en tant qu’organe. Mais on est loin du livre...

-Qu’est-ce qui a motivé ce roman ? L’histoire a pris sa force et à la fin je suis arrivé au choix entre le réel et l’imaginaire. L’éditeur est obligé de composer constamment pour garder celle dont il est amoureux et qui est un personnage fictif.

-Quelle est la différence d’écriture entre le roman et le sketch ? Ce n’est pas une question de longueur mais de densité. Un sketch est une anecdote racontée en trois minutes avec une chute qui doit être forte tout en résumant l’histoire. C’est ce qui fait la difficulté du monologue. Et en public, les réactions des spectateurs ponctuent le texte.

-N’est-il pas frustrant à l’écrit de ne pas entendre les rires ? Dans un roman on ne connaît pas les réactions du lecteur. On les imagine et on continue.

-Dans une nouvelle intitulée “Le pitre”*, Moravia raconte l’histoire d’un amuseur de cafés qui se rend compte soudain du ridicule de sa situation et se suicide. Avez-vous déjà été au bord de ce gouffre ? C’est drôle car je suis presque arrivé à ça ! Moi, j’ai fait l’amuseur toute ma vie en me posant les questions : -qu’est-ce qui va distraire ?
-  qu’est-ce qui va être ridicule ? pour voir la force du rire, voir si je guérissais. J’ai entendu des choses formidables : « J’étais désespéré et je suis venu vous voir et j’ai repris goût à la vie ». Le rire c’est fait pour ça, pour que les gens oublient leurs soucis mais il faut qu’ils rentrent dans votre folie.

Propos recueillis par Gérald Massé
-  “Nouvelles romaines”, Alberto Moravia (GF Flammarion).
-  “Sans titre de noblesse” par Raymond Devos (cherche midi) 186 pages, 12 ¤.



Publié le 19 juin 2006  par Gérald Massé


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